Mon Crist en bokal
Jean-Paul MourlonAlan Sokal et Jean Bricmont : Impostures intellectuelles, Editions Odile Jacob, 1997.
Devant la méfiance générale, on fera réaliser les expériences par des orphelins.
Lichtenberg, Aphorismes
Jai appris à lécole communale quon ne pouvait additionner les torchons et les navets. Beaucoup plus tard - javais déjà trois ans de fac - on me révéla, sous le sceau du secret, quon y parvenait quand même pour peu quon décide dappeler les uns et les autres des " objets " - mais que ça ne menait pas loin.
La parution des Impostures intellectuelles a donné lieu - cétait étudié pour - à des polémiques dont le caractère exténuant tient moins à leur virulence de commande (lhystérie corporatiste est chez les intellos français un véritable réflexe pavlovien) ou à une immanquable nullité dont on a pris lhabitude, quau sentiment de voir rejouer une fois de plus la même saynète sénile et bavassante, dans un vacarme dindignations théâtrales, et de ricanements laudateurs, au côté " sorti du congélo " parfaitement répugnant. Ce qui, bien entendu, est également le signe infaillible que les questions soulevées sont dimportance (mais pas où on croit) : le Retour du Refoulé a encore frappé, et il sent des pieds.
Remettre les choses à plat nécessite un détour un peu ingrat. Il convient dabord de sortir de la logique du " Cest vrai " / " Cest faux " ; si je ne vois aucun inconvénient à reconnaître que certains sont épinglés à juste titre, je pense que les problèmes sont ailleurs. Il faut donc commencer par rappeler que, contrairement à ce que semblent croire adversaires et partisans de louvrage, celui-ci ne se réduit pas à un bêtisier - ou plutôt que Sokal et Bricmont se posent des problèmes plus vastes. Le lecteur, il est vrai, a des excuses : voyant quil est majoritairement question, et en détail, dauteurs français, il est après tout en droit de penser quil sagit là dune intervention sur la scène théorique hexagonale, alors quen réalité on a affaire à une querelle politique importée des Etats-Unis . Je nirai pas jusqu'à dire que lagencement même du livre soit fait pour dissiper le malentendu. A une introduction très, très prudente - à tel point quon a limpression quelle a été écrite après coup pour faire fonction de paratonnerre - succèdent des chapitres au ton beaucoup plus cassant, avant que le douzième et dernier, retrouvant brusquement un certain sens de la nuance (encore que !), ne vienne un peu tard donner les raisons véritables de lentreprise - mais il est vrai quil aurait été suicidaire de commencer par là, tout le monde ici se foutant éperdument de ce qui peut se passer sur les campus doutre-Atlantique. Mieux vaut même lire le texte... à lenvers si lon veut avoir une idée plus précise de ses enjeux ; ses trois grandes parties se raccordent assez mal. Tout ceci ne me paraît pas dune cohérence excessive et trahit le caractère un peu bricolé, éditorialement parlant, de louvrage, qui nest jamais que la glose détaillée de ce par quoi tout a commencé, à savoir le texte bidon que Sokal a réussi à faire publier en 1996 dans la revue Social Text (canular repris en appendice, accompagné dun " Commentaire sur la parodie ", sans doute pour quon dépasse les 250 pages). Léditeur français a fait du bon travail, pas de doute là-dessus ; il na pu empêcher que par endroits le papier peint se décolle.
Les auteurs sen prennent à un insidieux " relativisme culturel post-moderne " qui, se répandant dans les facs des Etats-Unis, leur paraît encourager une forte tendance à lirrationalisme, et cest uniquement parce quils le jugent en grande partie dinspiration française quils sont amenés à critiquer tel ou tel. Cest ici que les ambiguïtés commencent. " Post-modernisme " nest par chez nous quune étiquette commode, mise en circulation par Lyotard, quon a collée sur des réflexions sans unité véritable qui ambitionnaient de tirer (mollement ! mollement !) les conséquences en divers domaines de " la fin des idéologies ". Thème lui-même idéologique de part en part, donc extrêmement sensible à la conjoncture, ce qui explique peut-être que le " mouvement " - au demeurant concurrencé sans espoir, sur le terrain de la surenchère démagogique, par la Nouvelle Philosophie - nait jamais dépassé ici le stade du frémissement, en gros à la charnière des années 70 et 80, avant de se disperser en vagues flatulences valiumées dont la devise aurait pu être : " Il ne se passe rien, mais cest exprès. "
Il en va différemment aux USA où le " post-modernisme " constitue, selon Sokal et Bricmont, une véritable idéologie où viennent converger, sur fond de désenchantement politique, des militantismes très divers (féminisme, mouvement homosexuel, communauté noire, etc.) quunit une idée simple : tout ce quon nous présente comme " faits " est en réalité " construction " inspirée par des préoccupations dordre socio-politique. On aura reconnu là le fameux " politiquement correct ", toujours tenté, nous disent nos auteurs, de passer dune critique très vive (quils jugent parfois justifiée) à un scepticisme agressif généralisé qui ferait bon marché des exigences de la raison. Lintention qui anime Impostures Intellectuelles est dabord politique, bien quelle prenne des allures théoriques : il sagit de lutter contre une dérive aux effets désastreux, en montrant que les références intellectuelles du mouvement sont sans fondements scientifiques. Il convient de ce point de vue de donner acte à Sokal (qui, par solidarité, est allé enseigner les mathématiques au Nicaragua du temps des sandinistes, ce quil rappelle volontiers à ses contradicteurs) et à Bricmont quils entendent bien procéder à une critique " de gauche ", et récusent explicitement toute récupération " de droite " de leurs analyses.
Noble programme, estimables ambitions, mais tout cela ne va pas sans difficultés ni confusions. La première tient au choix du corpus - ou plutôt à son idée même. La succession de chapitres dont chacun est consacré à un auteur particulier produit un effet cumulatif tout à fait trompeur, car enfin les bourdes de Kristeva (par exemple) ne compromettent pas Debray (par exemple), et inversement. Condamner indistinctement les uns et les autres (sans jamais se demander ce qui fait la spécificité de chacun) cest, quon le veuille ou non, travailler au rouleau compresseur et retomber inéluctablement dans une énième dénonciation des intellectuels, genre hypercodé et parfaitement épuisé (notez que les pourfendeurs dintellos ne se demandent jamais pourquoi eux-mêmes doivent indéfiniment se remettre à la tâche). Plus généralement, et sans vouloir agiter les Grands Préalables Epistémologiques : quest-ce qui fait lunité, et le caractère pertinent, des choix effectués ? Pourquoi ceux-là et pas dautres (on aurait eu de quoi rire avec Attali) ? Il est difficile de sen faire une idée à la lecture de lintroduction, qui se borne à signaler que tous les auteurs mis en cause étaient cités dans le canular sokalien - bref, en tourne en rond. Tout au plus une brève note (page 13) donne-t-elle quelques précisions :
Cinq des dix philosophes français " les plus importants " identifiés par Lamont (1987, note 4) sont Baudrillard, Deleuze, Derrida, Lyotard et Serres. Trois des six philosophes français choisis par Mortley (1991) sont Derrida, Irigaray et Serres. Cinq des huit philosophes français interviewés par Rötzer (1994) sont Baudrillard, Derrida, Lyotard, Serres et Virilio. Ces mêmes auteurs figurent parmi les 39 penseurs occidentaux interviewés par Le Monde (1984a, b), et lon retrouve Baudrillard, Deleuze, Derrida, Irigaray, Kristeva, Lacan, Lyotard et Serres parmi les 50 penseurs occidentaux contemporains choisis par Lechte (1994).
Si je comprends bien (mais je nen suis pas sûr), Sokal et Bricmont se sont inspirés de ces listes, dorigine très hétéroclite (et pourquoi celles-là plutôt que dautres ?) - quils en fassent état montre en tout cas quils leur accordent valeur de caution - pour établir la leur. Jespère que non : ce serait vraiment témoigner dune désinvolture sidérante, dans la mesure où ils font leur marché comme ça les arrange (qui sont ceux quon passe sous silence ?) ; la notoriété nest quun critère en trompe-lil. Lappellation " philosophe " est utilisée ici dans un sens large, notent candidement nos auteurs - qui nont apparemment jamais entendu parler de Foucault (puisquil est question de célébrité), ne consacrent à Lyotard et Serres (pourtant cités à quatre et cinq reprises dans leurs références) que des allusions cinglantes mais rapides, et évoquent à peine Derrida (on verra pourquoi plus loin) ! Je pensais, certes un peu naïvement, que lune des règles fondamentales de la méthode scientifique consistait à définir un échantillon représentatif, cest-à-dire à ne pas se contenter de regrouper certains éléments significatifs, mais aussi à penser leur différence avec le reste ; jai dû lire les mauvais livres.
Il y a aussi, sans que leur présence et surtout leur relation avec les " philosophes " fassent lobjet de longues explications, les " épistémologues " (ces derniers complètement oubliés dans les polémiques, bien entendu). On a dun côté Lacan, Kristeva, Irigaray, Latour, Baudrillard, Deleuze et Guattari, Virilio, Debray (pourquoi cette succession, qui nest ni vraiment chronologique ni thématique ?), de lautre des historiens, philosophes et sociologues des sciences (presque tout le gratin : Popper, Kuhn, Feyerabend... mais où est Lakatos ?). Les premiers ont droit à un chapitre chacun, les seconds à un seul (Intermezzo : le relativisme cognitif en philosophie des sciences), troisième de louvrage - parfois intéressant, dailleurs (notamment pour sa critique de Popper) mais, comme le reste, passablement sommaire .
On notera lextrême hétérogénéité du premier ensemble (note méthodologique : ce terme est employé au sens strictement usuel, et nentend nullement faire référence, expresse ou impliquée, à la théorie mathématique du même métal. En cas de contestation, seuls les tribunaux de Paris seront compétents) : des représentants fort divers de ce quon appellera par fainéantise " la pensée 68 " (Lacan, Kristeva, Irigaray, Deleuze et Guattari) y côtoient des " post-modernes " ou présumés tels (Baudrillard, Virilio) mais aussi des gens qui se situent ailleurs (Debray et Latour, lequel serait plus à sa place chez les épistémologues). La même remarque vaut pour le second - il est quand même cavalier de rapprocher, théoriquement parlant, Kuhn de Feyerabend, sous prétexte que tous deux encourageraient le relativisme ! On peut être à peu près sûr, en tout cas, que les deux groupes nont eu aucun rapport entre eux. Comment se justifie, par conséquent, leur rapprochement ? Linfluence sur le post-modernisme américain ? Elle me paraît parfois douteuse - avant comme après sa mort, Lacan na jamais réussi sa " percée " aux Etats-Unis, où je serais surpris que Virilio soit vraiment considéré comme un penseur de premier plan ; et il doit être un peu malaisé de se réclamer simultanément de Popper et des Parisiens ! Lune des plus grosses faiblesses dImpostures intellectuelles, cest de ne jamais parvenir, ce qui est pourtant son but affiché, à établir un lien de causalité convaincant entre des auteurs, leurs théories, une conjoncture, un Zeitgeist et le monde tel quil va. Le paragraphe " Conséquences pratiques " du chapitre III est emblématique de ce point de vue : on nous cite longuement, à titre dillustrations dune critique épistémologique à grandes enjambées, diverses anecdotes aberrantes censées démontrer les méfaits du " relativisme ". Certes, certes, et alors ? En quoi sont-elles significatives ? Et faut-il pour autant croire que Feyerabend est derrière tout ça, ou demander à Popper sil a un alibi ? Au demeurant, à supposer quils y aient une part, si lointaine soit-elle, de responsabilité, il est quand même précipité didentifier psittacisme et discipulat, de confondre " ce que dit " Untel et ce que son public lui fait dire, ou croit entendre - cest-à-dire un texte (lui-même effet contradictoire dune histoire), ses lectures, leurs conditions de possibilité et leurs conséquences, et/ou de penser que cest toujours la plus extrémiste qui gagne. Ce problème est constamment éludé, nos deux auteurs paraissant tentés de croire quune absurdité scientifique, une fois proférée, se diffuse en quelque sorte mécaniquement (cf. le chapitre 11 sur Bergson et la relativité, particulièrement indigent au niveau des " explications " historiques). La virulence du ton na dégale que la faiblesse de lanalyse densemble - jai tendance à penser quil y a un rapport. Le total manque dhumour de louvrage a en tout cas quelque chose dinquiétant.
Sokal et Bricmont ont voulu partir de faits précis, de démonstrations détaillées, bref procéder à une critique argumentée ; ils ne semblent pas se rendre compte que la leur saccompagne de postulats certes parfois entrevus, mais jamais véritablement situés. Faire du caractère sérieux ou non des références scientifiques le critère fondamental, cest soulever plus de problèmes quon nen peut ou veut résoudre ; cest aussi, parfois, se faciliter la tâche - il suffit de sen prendre à un besogneux (non, vous ne saurez pas à qui je pense)... Pourquoi tant dauteurs, extrêmement différents (et dune importance très variable !), se mettent-ils de concert, et sur une si longue période, à phagocyter la science (mais pas lart, la philo, la politique ou lépigraphie akkadienne) et à proférer des âneries ? Quel est le statut de celles-ci dans leurs travaux ? Y est-il fondamental (Deleuze nest visé, en gros, que pour ses ouvrages écrits en collaboration avec Guattari, et demeure lauteur dune uvre strictement philosophique dune ampleur considérable) ? Ne sagirait-il pas, comme cest frappant chez Kristeva et plus encore chez Baudrillard, dun simple bolduc théorique pour faire joli, un placage qui ne tient pas - mais peut-être parce que le raisonnement est déjà faiblard ? Lénormité des bourdes, où nos deux critiques voient la preuve évidente de limposture, nest-elle pas surprenante chez des escrocs de haute volée, quon aurait cru plus consciencieux ou plus prudents ? Inversement, faire référence, dune manière aussi abusive quon voudra, à une quelconque théorie scientifique en vue de soutenir une analyse, empêche-t-il que celle-ci puisse (puisse) par ailleurs garder sa pertinence, comme (disons) chez Debray qui invoque le théorème de Gödel pour nier que le marxisme ait un caractère scientifique ? Fustiger Lacan en dénonçant le caractère approximatif de ses considérations mathématiques, nest-ce pas, paradoxalement, reprendre son argumentation en linversant ? De surcroît, tous les penseurs visés travaillent dans des domaines mal défrichés, qui ne disposent pas encore, cest le moins quon puisse dire, de concepts dune scientificité avérée ; nest-il pas inévitable quils se référent, à tort ou à raison, à la science parce quils la jugent capable de leur fournir des modèles, et leurs errements mêmes ne représentent-ils pas un risque impossible à réduire ? Plus généralement : les chercheurs en sciences humaines sont-ils en droit dinvoquer la pensée scientifique, et à quelles conditions ? Leur est-il arrivé de dire des choses justes à ce sujet ? Ou bien sont-ils condamnés, par une sorte dinfirmité congénitale, à dégoiser des insanités ?
Nos auteurs nignorent pas toujours ces objections, mais se contentent de les renvoyer à plus tard, ou à dautres. Ils veulent " sen tenir aux faits ", et ne sortent de la dénonciation vétilleuse que pour se lancer dans des considérations " globales " à la serpette, sans que le passage de lune aux autres paraisse très clair. Signalons surtout, bien quils sen défendent mollement dans lintroduction, que la violence du ton - et le titre même de louvrage ! - montrent assez quils identifient constamment " bourde scientifique " et " mauvaise foi intellectuelle ". Cest lancer une accusation grave, qui mériterait dêtre sinon démontrée, du moins étayée, ce qui nest jamais le cas (pourquoi Lacan naurait-il pas péché simplement par présomption ?). Cest de plus - et le problème est autrement important - se faire une idée extrêmement pauvre de la vie intellectuelle et de ses mécanismes. Le " triomphe des pédants mondains " est une vieille lune polémique, pas toujours progressiste, et linvocation de linévitable Trissotin (caricature très réussie et fort drôle, mais caricature) une facilité lassante. Un succès de ce genre, dont on peut évidemment toujours donner des exemples historiques, ne se conçoit quen fonction dune situation densemble qui dépasse les capacités individuelles ou collectives des mondains en question, car après tout il ne suffit pas de monter une escroquerie pour quelle réussisse ; il y faut des conditions favorables. La Nouvelle Philosophie, ce remarquable coup de marketing idéologique, na dû sa victoire (momentanée et dès lorigine conçue comme telle : la N. P. poussait à ses extrêmes conséquences lidée de théorie jetable) quà une prise en compte minutieuse dun contexte politico-théorico-médiatique global, qui rendait possible, et même souhaitable, son existence ; elle ne se réduisait donc pas à un bluff, ou plutôt celui-ci était la parfaite expression dune conjoncture. La vogue sociale dune théorie intellectuelle ne sexplique jamais par des raisons strictement ou même majoritairement intellectuelles, ni dailleurs par la paresse, leffet de mode, lattrait du clinquant ou " léternelle jobardise humaine " (quil ne sert dailleurs à rien de fustiger puisquelle est " éternelle "). Que les universitaires américains, qui ne sont quand même pas des illettrés, aient éprouvé le besoin de recourir à de massives importations conceptuelles en provenance de notre beau pays est un symptôme quil conviendrait danalyser infiniment plus en détail que ne le fait Impostures intellectuelles ; il est quand même évident que ce faisant ils les chargent de significations nouvelles, quils les travaillent et les déplacent, les appliquent, à bon escient ou non, dans et à des contextes inédits. Mais il est vrai que pour ce livrer à ce travail délucidation, il faudrait notamment inverser le sens de lanalyse de Sokal et Bricmont, qui nont dailleurs pas lair de sapercevoir du caractère fréquemment circulaire de leur argumentation (un coup sur les penseurs à succès pour dénoncer le relativisme, un coup sur le relativisme pour dénoncer les penseurs à succès).
Juger tel ou tel à laune de la scientificité a dautres conséquences inattendues. Par définition, nos auteurs nauront ainsi rien à dire sur ceux - plus malins ou animés dautres préoccupations - qui nont pas abordé le sujet. Cest le cas des Nouveaux Philosophes (et pourtant, dans le genre vite fait-vite lu...) - mais aussi de gens comme Foucault et Derrida : deux gros poissons, quand même ! Savoureuse ironie, ces derniers pourraient parfaitement être dénoncés comme les pères tutélaires du " relativisme culturel " américain, car on voit demblée quel profit direct celui-ci peut tirer des analyses historico-conceptuelles du premier, de la déconstruction du second. Cest tout particulièrement vrai pour Derrida, dont linfluence là-bas est énorme, au point dinspirer de très nombreux travaux dont certains tombent tout à fait sous le coup des critiques de Sokal et Bricmont ; le Grand Jacques a dailleurs pris soin de se démarquer de ces dérives dans Passions. Mais voilà, il ne sest jamais exprimé sur des questions scientifiques (en fait, J.D. est tellement sournois quil sabstient rigoureusement décrire des conneries sur la science. Quelle duplicité, quand même !). Sokal et Bricmont, pris à leur propre piège (" voici des preuves "), ne peuvent surmonter la difficulté ; en dépit defforts quon devine considérables, ils nont péniblement déniché que trois phrases de lui, dont ils conviennent à contrecur quelles ne sont pas significatives - sans pour autant sabstenir de les citer, bien entendu, il ny a pas de petits profits. Les voici : La constante einsteinienne nest pas un constante, nest pas un centre. Cest le concept même de variabilité - cest, en fin de compte, le concept de jeu. En dautres termes, ce nest pas le concept de quelque chose - dun centre à partir duquel un observateur pourrait maîtriser le champ - mais le concept même du jeu. On nen saura pas plus - ce passage est extrait de la discussion suivant une conférence prononcée par Derrida lors dun colloque tenu (en 1966, je crois) à luniversité John Hopkins de Baltimore. Le texte de cette intervention, " Structure, signe et jeu dans le discours des sciences humaines " a été repris dans LEcriture et la différence - mais pas la discussion, qui nest accessible que dans lédition américaine des actes du colloque, parue en... 1970. Autant dire quil est impossible de se faire une idée.
La formule nest certes pas des plus limpides - mais comment juger ? On na même pas le droit de dire, comme le font nos auteurs, quelle na " aucun sens " (en parlant dailleurs, lapsus intéressant, de " commentaire " et de " texte ", non de " citation " ) ou plutôt, si elle nen a aucun, cest dabord parce quon ignore tout du contexte (quon se garde de nous le donner mamène à penser quil éclairerait bien des choses, et pas dans le sens souhaité. Mais jai un mauvais fond). Au demeurant, prouverait-on quelle est parfaitement idiote quil faudrait la situer par rapport à lensemble de la très abondante production de Derrida (qui était peut-être très fatigué ce jour-là ?) Sokal et Bricmont ladmettent en début douvrage (" elle semble être isolée dans son uvre " : comprenez quils ont cherché et nont rien trouvé) - ou du moins dans louvrage tel quil est aujourdhui, car si lon en croit une pénible querelle de chiffonniers avec Vincent Fleury (physicien au CNRS et directeur de collection chez Hachette) dont Libération sest fait lécho , une première version la reprenait pour en tirer des conclusions quon imagine sans peine.
Je ne voudrais pas donner limpression de faire une montagne dune taupinière (ce dont pourtant nos auteurs sont fréquemment tentés), mais lanecdote a son importance, car enfin si Derrida est lun des Grands Inspirateurs (fût-ce à son corps défendant) du post-modernisme américain, sans pour autant centrer sa réflexion sur des questions scientifiques... cest toute la thèse de Sokal et Bricmont qui sécroule. Cela me paraît surtout très révélateur des ambiguïtés de la méthode employée - en dessous de quel énoncé discursif minimal peut-on espérer échapper aux foudres de nos redresseurs de torts ? Celle-ci a par ailleurs des retombées quils ne semblent pas envisager. Si en effet les philosophes ne peuvent plus parler de science sans présenter un certificat de conformité dûment tamponné, on ne voit pas pourquoi les scientifiques, sauf à bénéficier dune sorte de droit daînesse qui nous mènerait un peu loin, auraient le droit de sexprimer sur des sujets extérieurs à leur domaine de compétence (suivez mon regard), ou même sur les implications sociales de leur spécialité (puisquon quitte la " science pure "). Exemple anodin : nous avons dû pendant des années nous coltiner les nunucheries lénifiantes que M. Leprince-Ringuet - certes grand physicien, mais victime dune confusion persistante entre envolées moralistes et soupe en sachet - nous infligeait en excipant de son prestige scientifique. Exemple inquiétant : James Watson, découvreur avec Crick de la structure de lADN, Prix Nobel et tout et tout, déclarait en février 1997 quil ne voyait pas pourquoi on empêcherait une femme davorter, dès lors que les examens prénataux montreraient que le ftus présente " le " gène de lhomosexualité, ou quil est dépourvu du gène lié à une capacité musicale ! Jentends bien quon peut toujours se tirer daffaire en arguant que de tels propos " nengagent que leur auteur ", en distinguant la science et ce quen pensent ceux qui la font, le savoir et celui qui y contribue - mais pourquoi largument vaudrait-il pour les scientifiques et pas pour les philosophes (pour lesquels il semble même avoir valeur de condamnation) ?
La référence à " la science " et à " lesprit scientifique " chez Sokal et Bricmont me paraît dailleurs poser dautres problèmes, ne serait-ce que parce quen réalité il est presque exclusivement question de mathématiques et de physique - ce qui évidemment nest pas rien, mais ne constitue pas la totalité du savoir et des méthodes scientifiques, ni même un modèle contraignant pour eux (et pour quelles raisons les penseurs vilipendés dans louvrage parasiteraient-ils avant tout ces deux domaines ? Et la biologie ?). Physiciens de profession, les auteurs me semblent aussi sous-estimer constamment la difficulté technique de leur discipline - après tout, la mécanique quantique nest enseignée quà partir de la faculté, et les ouvrages de haute vulgarisation sont rares. Quant au théorème de Gödel, il ne fait même pas partie de lenseignement universitaire français standard ! (On mexplique que, pour des raisons historiques un peu contingentes, la logique mathématique ny occupe en effet quune place réduite).
On me permettra de citer un exemple personnel : il y a quelques années, jai traduit une biographie du physicien Richard Feynman (James Gleick : Le génial professeur Feynman , Odile Jacob, 1994), ouvrage remarquable où lauteur, très habilement, mêlait le récit de la vie de son héros et létat des questions en physique à tel ou tel moment. Afin dassurer mon avenir professionnel, il mavait donc paru plus prudent dentamer de vastes lectures sur le sujet : principe dexclusion, problème des infinis, renormalisation, intégrales de chemins, espaces de Fock (simples empilements à linfini despaces de Hilbert, rien de grave), symétries disospin, conservation du nombre baryonique, liberté asymptotique, boson de Higgs, compactification, histoires de Griffiths, tout y passa. Cétait passionnant (je vous recommande vivement La Matière-espace-temps de Cohen-Tannoudji et Spiro , bien que ce livre date de 1986 et soit par moments très difficile). Je peux donc me flatter davoir une petite connaissance du sujet, à une considérable réserve près : faute des compétences nécessaires (je compte sur mes doigts), le monstrueux formalisme mathématique de la théorie me resta à peu près inaccessible ; or il nen est pas un simple outil, mais la substance même. Jen vins ainsi à de franches aberrations : mettant craintivement le nez dans le monumental Cours de physique de Feynman, je maperçus que je pouvais y apprendre des tas de choses... à condition de sauter les démonstrations.
Je ne doute nullement que Sokal et Bricmont soient, en mathématiques, des guides infiniment plus sûrs que Kristeva (ou que Guattari en physique). Le problème est que, faute davoir le niveau, il faudra bon gré mal gré les croire sur parole, puisque vous devrez vous contenter dun résumé rapide : ils pourraient certes vous donner à tout moment les explications techniques nécessaires, mais quel profit en tireriez-vous ? On ne fait donc, en définitive, que changer de maîtres à penser. Reconnaissons que les nouveaux, au moins, ne nous doreront pas la pilule, tant ils se montrent remarquablement avares de promesses. Nos auteurs se font de leur discipline une idée extrêmement épurée, qui certes se justifie en partie par son caractère très abstrait, mais laisse un peu rêveur : à mi-chemin entre la tour divoire et la citadelle assiégée. Lhistoire des sciences na quun intérêt purement rétrospectif, les sociologues (dont Sokal et Bricmont sobstinent à croire quils appliquent tous le " programme fort " défini en 1973 par Barnes et Bloor) font fausse route et, comme dailleurs les épistémologues, cherchent à saper les fondements objectifs dun savoir que la science défend, du moins quand on la laisse travailler. Autant didées qui soulèvent des objections, mais surtout qui donnent des " sciences dures " limage dun territoire clos, refermé sur lui-même, que les non-initiés finiront par ne plus avoir envie de visiter - après tout, il y aura toujours des savants pour sen occuper, pourquoi sen mêler ? Ce refus de toute remise en question est inquiétant. Le contenu scientifique de la physique fondamentale est certes à peu près dépourvu, aujourdhui, denjeux politiques et sociaux directs, ce qui explique sans doute partiellement ce repli crispé. Il nen va pas de même dans dautres secteurs à la scientificité tout aussi assurée. Pour reprendre un exemple évoqué plus haut, non seulement la génétique se prête à des récupérations idéologiques parfaitement situées, mais il lui arrive dy contribuer activement : on a ainsi découvert " le " gène de lalcoolisme ou de la violence conjugale, des chercheurs ont établi quune manip provoque chez les mouches drosophiles mâles un intérêt exclusif pour leur propre sexe, ce qui bien entendu va puissamment éclairer le problème de lhomosexualité . Il paraît même quil sest trouvé des crétins pour " démontrer " que si les gens devenaient SDF, ça venait des gènes. Lhistoire de la médecine et de la biologie au siècle dernier, ou au nôtre, est pleine dexemples du même genre, souvent terrifiants, dont on ne se débarrasse pas en disant quon a fait des progrès depuis - et qui ont de quoi nourrir la méfiance des " relativistes " !
Entendons-nous bien, ce nest pas le corporatisme qui a poussé Sokal et Bricmont, au sens où il est à larrivée et non au départ : défendre à tout prix " lesprit scientifique " les mène à en faire une sorte détalon-or abstrait, une pure transparence idéale - croyant lutter contre le raisonnement " relativiste ", ils se contentent en fait de linverser. Je suis convaincu quils pensent sincèrement intervenir, en scientifiques, dans un débat qui nest pas entièrement de leur ressort ou plutôt qui déborde leur cadre dactivité, mais sans outrepasser leur domaine de compétence. Leurs démonstrations techniques sont très pertinentes, le problème est quils paraissent penser que, se suffisant à elles-mêmes, elles ont valeur de preuves irréfutables, ce qui nest pas le cas ; ou plus exactement ils en tirent des conséquences démesurées. Ils prennent pour cible des gens auxquels ils attribuent une influence (mais sur qui ?) phénoménale. Ils considèrent les bourdes scientifiques quils dénoncent comme autant derreurs dans des calculs déquations, qui mènent immanquablement à des résultats faux. Ils prélèvent tel ou tel lambeau de texte pour lexhiber triomphalement, sans se préoccuper un instant de lensemble dont il est tiré. Ils vitupèrent des auteurs dont on ne sait pourquoi ils les ont choisis : Lacan ne peut pas être un " post-moderne ", que ce soit au sens français ou américain (eussiez-vous osé laccuser dencourager le " relativisme " et l" irrationalisme " que le Maître, mordillant farouchement son Culebra, vous eût jeté dehors à grand fracas). Et qui se réclame effectivement de lui aux Etats-Unis ? Inversement, le duo diabolique a parfois des indulgences surprenantes : le chapitre sur Debray tourne court (et cest Michel Serres qui prend), sans doute parce que le beau Régis a fait amende honorable après avoir cédé, une fois de plus, à sa manie de lapproximation bien frappée.
Tout cela pourrait très bien se soutenir ; il y faudrait toutefois un travail délaboration un peu plus sophistiqué. Il y a beaucoup de bonnes idées dans Impostures intellectuelles, mais elles ne font que passer dans la plus grande confusion. Jai lu louvrage plume à la main, pour y relever des citations ; je me suis vite rendu compte quon y dénichait toujours, cinq, dix ou cinquante pages plus loin, dautres passages qui les rectifiaient, les annulaient ou les contredisaient. La pénible vérité est hélas que nos auteurs ont la pensée courte ; les rares interventions constructives dans la polémique lont suffisamment souligné. Aussi ont-ils été constamment contraints de revoir leurs ambitions à la baisse (le livre, si lon en croit le " chapeau " dun entretien avec Bricmont paru dans le numéro de mai 1997 de La Recherche, sappelait primitivement Les Impostures scientifiques des philosophes post-modernes ; on voit sans peine pourquoi il a changé de titre ). Ils ne démontrent à aucun moment leur thèse fondamentale - les références frauduleuses à la science jouent un rôle essentiel dans la stratégie des auteurs visés -, ni même le caractère représentatif de ceux-ci, ou leur responsabilité effective dans la pandémie " relativiste ", décrite en termes si généraux (le célèbre " sida mental " nest pas loin) quils en perdent toute valeur explicative. Autant de conséquences inévitables, dès lors quils juxtaposent sans sinterroger vraiment un idéalisme un peu anémique (les idées engendrent les idées, et se perpétuent delles-mêmes, sans doute par paresse intellectuelle) et un sociologisme même pas sommaire : inconsistant. Aussi sont-ils condamnés à passer perpétuellement de lun à lautre, sans pouvoir les articuler. Disons que dans le genre " application rigoureuse de la méthode scientifique ", on repassera. Pierre Bourdieu fait partie de ceux que Sokal et Bricmont remercient en début douvrage ; nul doute quil aurait pu leur donner quelques indications méthodologiques. On leur conseillera donc à titre préliminaire, pour la prochaine fois, la lecture de La Double rupture, texte de 1990 repris dans Raisons pratiques : ils y trouveront même une critique du " programme fort " et de Bruno Latour !