L'horreur du nombre
Philippe Choulet


D’où vient que, aujourd’hui plus encore qu’hier, le grand nombre (la multitude), soit marqué du sceau du mal ou du vice ? La foule, la masse, le grouillement, passent pour des formes dangereuses du réel : l’Ennemi. Les aristocrates, les misanthropes, les sceptiques, les cyniques et les individualistes de tout poil ressassent ce leitmotiv... pour renvoyer le "(trop)-nombreux" à son vice originel, celui d’être une des figures du diable. Soit.

L’inconvénient est que, pour nous autres hommes de la civilisation industrielle, hommes des foules et des masses plus ou moins unifiées à moyen ou long terme par les médias partagés (les moteurs, les microprocesseurs, la télévision, Internet, la publicité, la mondialisation, etc.), ce thème est non seulement "actuel", mais il est réel, réel de la plus puissante réalité qui soit, celle qui façonne les esprits (sensibilités, opinions, représentations du monde) et le réel lui-même, comme tissu de relations. Consentir à ce mépris du nombreux, c’est prolonger la haine de soi de l’humanité. La question devient destin: le grand nombre peut-il devenir aimable ? Sommes-nous voués à stigmatiser éternellement, dans la récurrence de la nausée, une forme de l’humanité, avec la partition entre l’Unique (les fantasmes de Stirner) et la foule ? La civilisation industrielle, qui est à faire, peut-elle se contenter de répéter les vieilles scies de la haine sociale alors qu’elle se façonne dans le grand nombre ? Bref, la haine du grand nombre est-elle une "vérité" éternelle de l’humanité, ou simplement un problème qu’il nous faut enfin formuler dans sa maturité, pour cette fois d’y répondre ? Au lieu d’anathémiser le pluriel (Flaubert : les rapports sociaux sont des inventions du diable!), l’humanité industrielle a à réaliser le multiple.

L’impair du grand nombre

La haine du grand nombre correspond à un type de sensibilité qui a conscience d’une forme de hiérarchie, de supériorité, d’originalité, et qui entend défendre ces privilèges, ces qualités, ces modes d’expression de la liberté, par un art de la distance qui entretient l’horreur du "Troupeau" : on y déteste la bêtise, l’ignorance, la servitude, l’obéissance idiote, le conformisme, l’égalitarisme dominant... Tous vices qui ne peuvent, aux âmes d’élite, que faire détester l’amour avec un grand tas, la multitude sourde, aveugle, sotte, ignorante (Héraclite, stigmatisant "les nombreux"), sa vanité et sa vacuité (Aristophane : "Vous ne faites que mordre, vain troupeau moutonnier..."), son idéal de fusion et d’émondage (Nietzsche contre la tyrannie de toute démocratie-médiocratie(1) ou de tout "gouvernement du peuple". Ça tourne à l’agoraphobie, au sens politique du terme.

Ce n’est pas un hasard si c’est dans la philosophie de la culture du XIXe siècle que nous trouvons les formes les plus abouties de cette agoraphobie. Ce qui nourrit l’agressivité et l’inspiration extraordinaires (dans le portrait, la caricature et l’argument), c’est bien la montée en puissance de "phénomènes de masse", de collectivisation sourde, de rassemblements inexorables des humains (l’industrie, la nouvelle organisation du travail, de la production et de la consommation, le nouvel habitat urbain, les nouveaux médias, etc.). Qu’il ait fallu des "réactions", pour alerter les humains sur cette monstruosité inédite et la révolution dont ils allaient être à la fois les témoins et les sujets, rien là que de très naturel. La tyrannie des "nombreux" est un fait historique moderne (pensons à la quasi contemporanéité des deux Révolutions qui ouvrent le XIXe siècle, la Française et l’industrielle), et puisque nous sommes entrés dans l’ère des sociétés volontaires (Marx), voyons si cette agoraphobie est le destin psychique de l’humanité industrielle.

Et pourtant...

Il est vrai qu’à l’âge tendre (bête ?) des médias de la massification et de la télécommunication, qu’on caricature en les réduisant aux extravagances de l’industrie du divertissement – Disneyworld...), il est plaisant de chanter Le Pluriel de Brassens : "Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on / est plus de quatre on est une bande de cons"..."Dieu ! que de processions, de monomes, de groupes, / que de rassemblements, de cortèges divers, / que de ligues, que de cliques, que de meutes, que de troupes, / pour un tel inventaire, il faudrait un Prévert." C’est que la moralité de l’anarchiste rassure: "Moi je n’ai besoin de personne pour en être un"..."Je suis celui qui reste à l’écart des partouzes. / L’obélisque est-il un monolithe, oui ou non ?"..."Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens. / Au faisceau des phallus on n’verra pas le mien."

Mais il ne faut pas oublier que c’est une des faces humanistes de la philosophie(2), de la sociologie, de la psychologie sociale et même de la psychanalyse, que d’avoir réussi à surmonter la hantise des foules nouvelles en y cherchant les raisons du désordre apparent, soit un ordre invisible intérieur, une logique rendant possible leur intelligibilité – et ce au prix du sens métaphysique que ce genre de phénomène pouvait revêtir, quant au problème de la dispersion de l’Etre, de la ruine de l’Un, de la défaite du principe d’identité... Supposer un ordre et des relations internes à une multitude, c’est se donner les moyens d’y comprendre quelque chose: les conduites ne sont finalement pas si hasardeuses, pas si erratiques. L’errance n’est que d’apparence. Il doit y avoir une structure profonde. Mais ce présupposé appartient à une vision secondaire, intellectuelle, rationnelle et optimiste qui, si elle sait la réduire, ne saurait effacer absolument la réaction primaire et immédiate qui est celle de la phobie. La légitimité de cette question – qu’y a-t-il de si vrai dans cette phobie du grand nombre ? – vient de la récurrence de l’effroi, variété de la peur métaphysique, qui étreint aussi bien le traditionnaliste chrétien que le schopenhauérien (et "bouddhiste") Borges – qui nous servira ici de référence. Cette phobie de la multitude correspond à un puritanisme, à un pathos gnostique, qui constituent un obstacle véritable à une évaluation positive et féconde de la foule de l’âge industriel.

La fascination du multiple

Pour de nombreuses sensibilités – car c’est d’abord une question de réception et de seuil –, le multiple est le diable. Il est toujours, d’abord, ce qui disperse, déroute, affole, inquiète, ce qui résiste à la maîtrise de l’esprit humain. La mise en pièces n’est-elle pas une forme achevée de la violence ? – il y a une célèbre tirade de Bernard Blier, dans Les Tontons Flingueurs là-dessus, et les armements et munitions modernes réalisent, dans leur perfection, les fantasmes d’éclatement : pulvérisation, déchirement, émiettement... L’unité organique et synthétique du corps vivant y est détruite, abolie dans un puzzle macabre et sanglant. Ce qui est en jeu: le sacré du principe d’identité, de l’un = un.

Or, le multiple est séparation. Le séparé est la première catégorie logique du multiple. Il est le lieu de l’apparition de l’en-deçà du désordre, c’est-à-dire l’annonce d’un chaos possible – dès lors que ce désordre devient impensable, irreprésentable, indicible. Le trop grand multiple est un seuil, il est l’apparition d’une limite d’intelligibilité et de dénomination des choses: ce à partir de quoi on commence à ne rien comprendre, dépassé qu’on est par l’indénombrable des impressions. Voyez le côté turba (confusion extrême du tourbillon) de la foule de grand magasin, celle de la sortie de bureau ou d’usine, celle des réjouissances d’après-victoire, celle des méga-concerts ou des festivals... Entendez les mots de la foule, les cris de la ville, observez les marchandises, les biens, les choses (cf. Perec, Les choses(3)), qui reviennent à la foule parce qu’elles viennent, finalement, d’elle, elle qui est attirée par elles (Queneau, Courir les rues, Quincaillerie, et Zola, Au bonheur des dames).

Le très grand nombre d’impressions visuelles et sonores nous éprouve, dans l’être limité de notre corps sensible : impossible de tout enregistrer, de tout intégrer, de tout ingurgiter. La saturation gagne, insupportable dès qu’on y fait attention, ou dès qu’on est contraint d’y être attentif – il faut la ruse de l’indifférence, pour détourner le regard et l’oreille; un certain art de la neutralité et du déplacement (au sens psychanalytique du terme)... La foule, par son amas, son effet de masse, est indigeste: elle est toujours en puissance d’anarchie, de violence, de débordement. Toujours potentiellement dangereuse: l’ordre qui peut y régner est inconnu, et il faut beaucoup d’art et de sympathie pour lui en supposer un.

L’essence du mal : le grand nombre

Le mal est légion, dit le Nouveau Testament (Matthieu, 8:28-34) : l’homme méchant et malin, possédé de démons (4), à l’esprit impur et sauvage, séparé de lui-même – on dirait aujourd’hui aliéné –, "le démoniaque gérasénien", bref, le diable incarné (il est une essence), répond ainsi à Jésus qui lui demande – quel est ton nom ? : – "Légion est mon nom, car nous sommes beaucoup." Beaucoup de démons, donc, qui tiraillent le possédé en tous sens, et qui finiront, sur l’intervention du Christ, par entrer dans les porcs – toute chose tend à rejoindre son "lieu naturel"... "Légion" : c’est à la fois une allusion à l’occupant impérialiste romain et le signe de la complexité, de l’impénétrabilité de la nature humaine marquée par le diabolique de sa diversité et de son imprévisibilité – le possédé se dit "indomptable" et s’en vante.

Cette stigmatisation de la multitude vient du Livre de Job, où l’enfer est nombre – l’enfer des biens, des richesses, des possessions, réel diabolique s’il n’est pas unifié par la foi en un seul Maître, Dieu lui-même (5). Nul, d’ailleurs, ne saurait avoir deux maîtres: c’est Dieu ou le Veau d’or (l’argent, le fétiche)... Avec le deux commence la perversité (la soif de la toute-puissance, la prétention vaniteuse et injuste de servir plusieurs maîtres de manière égale: on peut alors parier qu’on n’en sert qu’un, et le pire. Judas a trempé dans cette affaire: ce fut Jésus ou les deniers).

A ce thème de l’idole-fétiche de l’argent, il faut lier celui des Baal, nom générique pour représenter les dieux des Cananéens. Ba’al est une fausse unité d’une multiplicité de dieux-idoles. Le Baal, c’est le Maître par excellence pour un esprit superstitieux. C’est en Juges II, 11-13 que l’Ancien Testament fait de Baal l’antagoniste, et surtout le concurrent de Iahvé, le monothéisme impliquant l’exclusivité (plan du symbolique comme vrai principe de réalité) : les fils d’Israël ayant fait ce qui est mal aux yeux de Iahvé – ils ont servi les Baals, et par là ont abandonné le Dieu de leurs pères qui les avait fait sortir d’Egypte. C’est pourquoi le nom même de Baal sera proscrit : le surnom de Gédéon, Jeroubbaal, sera défiguré en Jéroubboshéth, pour éviter de prononcer le nom tabou (Samuel II, 21:21), qui deviendra si odieux qu’Israël, l’épouse de Iahvé, pour désigner son époux, n’emploiera même plus l’expression ba’alî, "mon baal", i.e. "mon mari", mais îshî, "mon homme" (cf. Osée, 2:4 et 18). L’anathème sur le nom même de Ba’al lui fait signifier la honte (bôshéth, la honte, est employé comme équivalent de Ba’al) : "vous avez mis des autels pour la honte, des autels pour encenser au Baal" (Jérémie, 11, 13).

Ainsi, Baal, le Dieu, le Roi, le Maître des mouches (Ba’al Zeboub, est la désignation méprisante de Ba’al Zeboub, Baal le Prince (6)), est le rival d’Elohîm, la figure idolâtre et fétiche du Mal. Il est au cœur de toute duplicité, de toute pratique du multiple non ramené à son principe : "voler, assassiner, adultérer, jurer par mensonge, encenser Ba’al, aller derrière d’autres Elohîm" (Jérémie, 7:9). On remarquera qu’à l’origine, Baal est un dieu de l’ouragan, qui disperse et détruit, et de la fécondité, qui parsème... à tout vent. Il symbolise une vision primitive, peu spirituelle de la vie organique, sacralisant les forces élémentaires du sang, du ventre, de la sexualité, de la reproduction.

Et quand il veut ruiner Baal, Dieu fait réduire en poussière les autels qui lui sont voués: le pluriel va irrévocablement au pluriel, c’est son châtiment immanent. On trouve là en germe, bien sûr, toute la querelle de l’iconoclastie : la haine des images – des sculptures représentant des veaux en fonte –, qui prétendent reproduire ou représenter l’infini divin. Obscénité suprême.

D’où vient alors ce procès du plusieurs, ce soupçon ontologique sur la dé-multiplication, cette diabolisation du grand nombre "sans dieu" ? Multiplier, c’est abîmer, c’est entamer l’unité originelle de la chose, c’est faire sortir l’être de l’innocence pour le disperser dans la temporalité. Toute opération (mathématique – si on y regarde bien, la multiplication en est la racine, l’essence, la vérité ultime et secrète: ajoutez, divisez, retranchez, enlevez, soustrayez, vous scindez –, gestuelle, chirurgicale, militaire...) est une entrée dans l’histoire. C’est une tache. La pureté s’éloigne.

Ça pullule

Qu’est-ce qui pullule ? Ce qui est séparé, c’est-à-dire le corps. Le grand nombre, c’est du corps. C’est-à-dire que le numérable du sensible n’a pour objet que le corporel, chaque ensemble corporel recélant en lui un nombre très grand d’autres corps. C’est un coup d’audace, une présomption, même, que de vouloir rendre le monde sujet à la numération. La moralité ancienne du symbolique y opposera toujours cette crainte du dénombrement qu’on trouve chez le peuple juif de l’Ancien Testament, alors que le Nouveau s’en distingue par l’édit ordonnant de dénombrer la terre entière...

L’impression du nombreux est une question d’échelle. L’être nombreux est, pour nous autres humains, nécessairement petit, mais seulement relativement à son espace, dans la mesure où il doit occuper le moins d’espace possible pour évoluer nombreux, surtout si c’est dans notre champ de vision: des asticots sur une charogne, des étoiles dans l’infini du Ciel... Ainsi, les étoiles – Borges cite Hugo : "l’hydre-univers tordant son corps écaillé d’astres" –, les cailloux, les gouttes d’eau, les vagues, sourires de la mer (Homère), les grains de sable, et tout ce qui vient de la destruction: copeaux, brisures, poussières, éclats, écailles, miettes... Et Queneau, notre Lucrèce industriel, de chanter l’éternel mouvement de la lente usure des choses (Courir les rues, Grand standigne).

Tout ça fait du nombreux, et même de l’"innombrable", ou plutôt de l’indénombrable-pour-nous, car ce nombre est, en raison de la relativité des éclats, indécidable, – sauf pour les étoiles, en nombre fini, mais qui ne peuvent être comptées pour l’instant que par l’entendement divin...). La machine du monde est décidément trop complexe pour la simplicité des hommes... Cependant, rien de cela ne pullule, au sens fort du terme.

Ce qui pullule, c’est quelque chose qui bouge, qui grouille, qui scintille – les éclairs démultiplient l’effet de nombreux –, qui est en instance ou en puissance de multiplication. Cette affaire de multiplication et de mouvement est importante, parce qu’elle livre l’horreur de la chose. On tient ici les prolégomènes à toute phobie et toute hantise possibles. Il y a une zoologie du nombreux en surnombre: quand on est éléphant ou baleine, on n’est pas vraiment nombreux, on ne l’est pas, en tous cas, comme on l’est quand on est puce, vermine, moustique. Là, quelque chose affole, déroute l’imagination, et très précisément l’anticipation de la perception.

D’où cet axiome: le multiple pullulant est la plaie – thème pérenne aux innombrables variations historiques.

Avec, d’abord, les animaux – cf. Queneau :

"Chats pigeons chevaux perruches / quelques moustiques quelques mouches / les ânes les chèvres les poneys / des champs de Mars ou Elysées / des singes et des perroquets / parfois même des araignées / chiens de race ou simples roquets / dans leurs vases des poissons rouges / dans leurs toisons les pauvres pous / race qui tend à disparaître / les cancrelats et les punaises / les merles les corbeaux les pies / les très peu nombreux ouistitis / les mulots les rats les souris / le perce-oreille issant du fruit / mille-pattes et charançons / sur les faces les comédons / les urus dans les mots croisés / quelques vers dans les framboises / dans sa cage chante un serin / et puis des humains / et puis des humains" (Courir les rues, Zoo familier)

et en particulier les insectes, les criquets, et les mouches – Baal ! –, cf. Queneau, Courir les rues, Les mouches,

et les serpents, les puces, les asticots, les moustiques, les rats, les cafards, les cancrelats, les cloportes,

et les chiens (bien connus pour copuler sans cesse), les oiseaux (le suspense d’Hichtcock), les poissons (le banc est l’être-un de certaines espèces, l’individu – apparent – n’existant et ne survivant qu’au sein du vrai et réel individu qu’est le collectif)...

et les excroissances du vivant : les poils, les cheveux,

et même encore ses restes, les détritus, les déchets (Queneau, Courir les rues, Les boueux sont en grève)...

et les morts, donc – Queneau, Courir les rues, La Toussaint généralisée : "Toute cette ville est pleine de morts / ils grouillent au creux des chemins / aux croix des carrefours / ils encombrent les rues / ils ne cessent de passer et de repasser / blanchisseuses défuntes / ils descendent des toits / ils montent aux échelles / ils traversent les fenêtres / ils emplissent la ville tous ces morts / c’est tout juste si on ne les piétine pas", et même les restes dé-composés des corps-cadavres – Lucrèce: la mort, c’est la grande analyse, c’est la grande faiseuse du multiple, alors que la vie, c’est la composition, la synthèse (Baudelaire, Une charogne)...

et même les pauvres, les émigrants, les étrangers, les autres, les indésirables...

Tout – l’essence du nombreux – est dans l’horizontalité vertigineuse de cet etc. Décrire l’univers, c’est prétendre tenir dans sa main son indénombrable etc., son immense fleuve de relations, de choses et d’êtres.

Pour pulluler, il faut être en nombre sans cesse croissant, infini, interminable, en puissance d’être partout – N.B. le fantasme concernant le juif... –, en raison de la prolifération, qui affole le tabou puritain du nombre. Quand le grand nombre effraie, on se réfugie dans la gnostique : la métaphysique de l’Un a toujours pour ressort une forme de frayeur (Nietzsche). Celle, toute politique, de Hobbes, appartient à cette catégorie: la passion de toute ma vie fut la peur, disait-il. On ne ressuscite pas le Léviathan du Livre de Job par hasard...

Le nombre qui dépasse l’entendement est alors le signe d’un débordement : on est cerné, assiégé, menacé... Ennemi surpuissant car trop-nombreux-et-en-puissance-de démultiplication – Céline, qui s’affole : les Chinois à Brest! C’est que le nombre fait (la) loi. C’est à cette question que se ressource le doute politique de l’agoraphobie: que vaut la loi du plus grand nombre ?

Elle vaut son origine : le grand nombre de l’etc. est produit par couches, par sédiments, par limons, puis par ramifications, fractions, divisions. Ça vient du sol, de la matière, du vivant. Bref, de la Terre – cf. Queneau, Petite cosmogonie portative, Quatrième chant.

Derrière la phobie du "pulluler", se cache une haine profonde pour les formes putrides de la vie, du laboratoire du vivant, qui fait et qui défait les formes. Et au-dessus, juste au-dessus des premières formes solides des corps, il y a les images. Celles des miroirs, car le miroir est l’analogon central de cette pensée du lien entre l’Un et le multiple.

L’obscénité de la démultiplication : le miroir

Le miroir est de l’arithmétique appliquée, c’est-à-dire une opération. Mettez-en un en face de l’autre, glissez-vous entre les deux, votre image est multipliée à l’infini des points de vue... Mais, à écouter le gnostique, il ne s’agit pas tant de s’émerveiller de la magie de la perspective, que de s’épouvanter de la reproduction infinie de l’image, de la dépravation qui s’y joue. L’horreur vient du triomphe du dieu des simulacres sur le principe d’identité. Je me perds dans ce multiple de moi-même, comme se perdent les Narcisse de tout poil dispersés dans les idoles qu’ils envoient à la face du monde, distraits et inessentiels, surfaces sans épaisseur et sans profondeur, évanescents et éphémères... séduisants brillants de couleurs, jolies formes entrevues et disparaissant dans la concurrence des autres images idoles... Reflets un peu glacés... Le monde est une multiplicité, une multiplication incessante de simulacres, de chiffres et de nombres qui virevoltent sous les formes charnelles apparentes. Le monde, réseau de reflets et d’illusions, est instable, sans principe de reconnaissance (7) – Borges, parlant des miroirs :

"Multipliant la vie à la façon de l’acte

Génital, fous du Même, esclaves du Pareil,

Je les vois infinis, sans pitié, sans sommeil,

Exécuteurs élémentaires d’un vieux pacte (8)

Ils vont, vertigineux rets d’aragne, aggravant

Le devenir confus de l’inutile terre.

(...) Dieu les a chargés de ce message

Que nous sommes reflet, impermanente image

Et vanité. Nous font-il peur ? Voilà pourquoi." (9)

Par l’effroi, le gnostique Borges stigmatise ici la concupiscence, l’amour de la chair pour elle-même, la manie de la reproduction des images des corps. Le miroir est la machine à dé-multiplier les apparences du monde et de la Terre: illusion à la puissance deux. La vision gnostique y trouve une source de schisme (10), schisme d’autant plus scandaleux qu’il s’appuie sur une puissance illusoire, celle du faux reflet de la vision. Les images du miroir portent avec elles le pouvoir diabolique de la répétition. Répéter, c’est multiplier: pouvoir redoutable, rival de celui de Dieu :

"Bioy Casarès se rappela alors qu’un des hérésiarques d’Uqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient choses abominables, parce qu’ils multipliaient le nombre des hommes. (...) Pour un de ces gnostiques, l’univers visible était une illusion ou (plus précisément) un sophisme. Les miroirs et la paternité sont abominables (...) parce qu’ils le multiplient et le divulguent." (11). Miroir et procréation confirment et affermissent le règne infâme de la Terre en actualisant à l’infini le pouvoir de reproduction. Ou plutôt, la "politesse" du miroir est de "figurer l’infini" et le "promettre".

Unité et reproduction du nombre

Soit l’Un originel (Dieu, par exemple). Sa générosité ontologique le perdra. Il s’exprime, se manifeste, crée, produit, etc. – autant de dé-gradations, de dé-faites, d’aliénations de soi-même. Avec le deux commence la route antique des hommes pervers, comme dit l’Ancien Testament. Ce qui est en jeu, donc, c’est le principe d’identité, qui dit que un=un, qu’un fois un fait un, toujours un, rien qu’un. En revanche, le deux, c’est une fois deux, et deux fois deux fait quatre: la première formule, remarquait Jünger, a dépassé l’écueil du principe d’identité.

Ce dépassement est le fait de toute machine à reproduire: la sexualité, le miroir, la photocopieuse, la photographie, l’imprimerie, le clonage, etc. A son antique manière, Borges étend à tout l’univers et à la création, i.e. à la métaphysique de l’Un et de l’individu, tout ce qu’on peut dire sur les effets de la reproduction à l’infini de l’œuvre d’art... C’est qu’on y perd : le sentiment de la singularité absolue de chaque chose, la présence de l’original. La reproduction n’est pas une réfection de la création, elle en indique l’irréversible défection... Et si le nombre, aujourd’hui, est le principe de la dispersion reproduite, c’est que le monde industriel est nominaliste, non-idéaliste, non-platonicien et non-schopenhauérien : la nomenclature triomphe du principe de l’être. Il n’y a plus d’être. Victoire du diable.

Seule une métaphysique (de l’Un) apaise et rassure: c’est le sens de l’exercice que Borges fait sur l’infini du tigre (ou celui du rossignol). A savoir : il y a un nombre in(dé)fini de tigres, de tigres réels – présents, passés, à venir –, de tigres rêvés, de tigres fictifs (produits en effigie). La tête nous tourne un peu, à y penser. Pour sauvegarder la fécondité de l’autre comme admirable ou unique (l’animal, l’artiste, la chose), Borges effectue un retour à l’Un, qui hypnotise la mobilité du multiple, qui bloque la dispersion infinie des engendrements réels ou seulement pensés, en vertu d’un principe plotinien qui irrigue un univers unanime, une véritable "apothéose de l’assimilation", – i.e. la disparition, la fusion du divers dans l’unité nouménale, où la différence phénoménale est dissoute dans l’unité idéelle de l’essence: "chaque chose est toutes choses". Il s’agit alors d’une extension paradisiaque du principe d’identité. Ce qui signifie, pour Borges citant Plotin (12), que la seule réalité permanente est celle de l’espèce, non celle des individus: cela implique une conception de la matière comme miroir, comme lieu et agent de la dé-multiplication des choses. La matière est passivité creuse, irréelle, recevant les formes universelles. Tout élément matériel est source de reflet: miroir, écriture, sexualité, photographie... Finalement, du vide...

Le rossignol du poète (Keats ou Stevenson) est le rossignol universel qui dévore le temps (13), et qui, par là, annule la diversité indéfinie de tous les rossignols, la singularité apparente (et illusoire) de chaque rossignol, diversité et singularité engendrées par le temps (de la reproduction, de la formation de l’être biologique, de l’expérience vitale). Idem pour le tigre de Blake, qui est tous les tigres, pour le lion – ce Lion unique, multiplié par tous les miroirs du temps, constitue un "majestueux soulagement" –, pour la balle qui a tué J.-F. Kennedy et qui est tous les projectiles d’assassin (14)... Le même principe, fait dire à Borges que l’histoire universelle est celle d’un seul homme, et que Shakespeare est tous les hommes...

Le facteur qui démultiplie, c’est donc le temps. Il constitue la reproduction déchiquetée et manquée de l’éternité de l’Un. Le nombre est le fruit du temps, en même temps qu’il est la condition du déchiffrement du temps.

La bibliothèque comme enceinte du nombre fini du monde

Le nombre du monde est donc indéfini, mais non infini. Seul sans doute l’entendement divin peut dé-nombrer la totalité des choses et des êtres, des éléments et des ensembles existant, ayant existé et qui existeront dans l’indéfinition du temps et de l’histoire (15). Mais en soi, cela ne signifie pas que l’ensemble des choses soit infini. Le monde, comme toute combinaison, est fini, et malgré le pouvoir de multiplication des miroirs, ce qu’il en est de la somme est toujours intelligible :

"Avant le timbre impatient, avant / qu’on ne t’ouvre et que tu n’entres, ô toi / qu’attend mon anxieux désir, il faut / que l’univers ait exécuté une / série sans fin d’actes concrets. Personne / ne peut chiffrer ce vertige, compter / les choses que multiplient les miroirs, / les ombres qui s’allongent et reviennent, / les pas qui divergent et convergent. / Le sable ne saurait les dénombrer." (16)

L’énumération est toujours, en droit, terminable, à finir :

"Le nombre des fleuves n’est pas infini ; un voyageur immortel qui parcourt le monde, un jour aura bu à tous." (17)

"Le palais n’est pas infini. Les murs, les terre-pleins, les jardins, les labyrinthes, les marches, les terrasses, les parapets, les portes, les galeries, les cours circulaires ou rectangulaires, les cloîtres, les carrefours, les citernes, les antichambres, les chambres, les alcôves, les bibliothèques, les entrepôts, les prisons, les cellules sans issue et les hypogées ne sont pas moins nombreux que les grains de sable du Gange, mais ce nombre est fini. Du haut des terrasses, vers le couchant, il ne manque jamais quelqu’un pour apercevoir les forges, les menuiseries, les écuries, les arsenaux et les chaumières des esclaves. Il n’est donné à personne de parcourir autre chose qu’une partie infinitésimale du palais. Un tel ne connaît que les caves. Nous pouvons percevoir quelques visages, quelques voix, quelques mots, mais ce que nous percevons est infime." (18)

L’"infini" du monde n’est alors que poétique-métaphorique: il est en simulacre, en idée, en effigie, en hypothèse de pensée à la limite de l’inconcevable : "je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir." (19)

Comment alors résoudre le paradoxe qui fait dire en même temps à Borges que le monde est fini et la bibliothèque infinie ? C’est une question de point de vue: en soi, c’est le fini qui triomphe. Mais pour la perspective humaine du regard et de la langue des signes, c’est l’infini du labyrinthe qui m’emporte, par la répétition des carrefours, des portes, des miroirs, des corridors, des chambres et de la génération. L’esprit supérieur, par la puissance de son ordre synthétique, de Dieu, du mathématicien, du théologien gnostique (et du philosophe) sait que le monde est fini en nombre. Le voyageur, l’errant, qui, par la force de l’ordre analytique, cherche une sortie, une solution, fait une expérience infinie : il ne lira pas tous les livres. Mais il aura toujours la double face du monde : le nombrable fini et l’indénombrable de l’apparence infinie. Borges tient ensemble le nombre 14 et l’infini : "Je méditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont répétées plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il n’y a pas un puits, une cour, un abreuvoir, une mangeoire; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze (sont en nombre infini). La demeure a l’échelle du monde, ou plutôt, elle est le monde." (20)

Horreur imaginaire-phobique de l’"infinité" du nombre des tigres, qui est en fait celle de la "diversité illimitée de formes pour nos tigres privés" (la haine, l’amour, le hasard, chaque instant (21)). Horreur qu’on peut sans doute mieux appréhender en pensant à l’infini des monstres – c’est que la réalité dépasse toujours la fiction : la zoologie des songes est plus sommaire, moins infinie, pour ainsi dire, que la zoologie de Dieu. Solution: une dose de Schopenhauer, qui "dirait que l’enfant regarde sans horreur les tigres parce qu’il n’ignore pas qu’il est les tigres et que les tigres sont lui-même, ou plutôt que les tigres et lui sont d’une même essence : la Volonté." (Manuel de zoologie fantastique, Prologue). Non seulement un tigre est tous les tigres (22) (Platon à l’envers), mais encore un tigre est tous les vivants. Bref, l’innombrable des tigres reflète l’unité profonde de la diversité, le principe du vivant dans la multiplication de lui-même. L’universalité du principe du Vouloir permet l’inversion des rôles : si les hommes sont des loups pour les tigres, jusqu’à leur extinction finale, en revanche, "les Malais connaissent une ville au cœur de la jungle, avec des poutres en os humains, avec des murs en peaux humaines, avec des avant-toits en chevelure humaine, construite et habitée par des tigres"(23).

Enfer et dialectique

Considérer l’infini du nombrable (en somme l’innombrable, le sans-fin de l’énumération) comme une qualité, une catégorie de l’horrible, c’est faire passer la quantité à la qualité, à la valeur, et ce dans une vision morale et religieuse (mystique ?) du monde de l’élément, qui fait (trop) grand cas de l’accumulation, de l’effet de somme des événements et des choses. Borges, dans le Poème de la quantité, fait contraste entre la simplicité céleste, indifférente, et l’obscénité lourde de la vie terrestre :

"Je pense au ciel modique et puritain / avec ses feux déserts (...) / Que d’étoiles ici! bien trop pour l’homme. / L’homme ne suffit pas. Les innombrables / générations d’oiseaux et d’insectes, / de serpents, de panthères constellées, / de branches se tissant et se détissant / sans fin, de grains de sable et de café, / tout grève nos matins, tout nous prodigue / un labyrinthe inutile et menu. / Peut-être est-elle unique devant Dieu, / cette fourmi que j’écrase. Il la veut / pour l’exécution des lois précises / qui gouvernent Son monde curieux. / S’il en était autrement, l’univers / serait erreur et chaos accablant. / Les miroirs de l’ébène et ceux de l’eau / et les miroirs ingénieux des rêves, / les lichens, les poissons, les madrépores, / au long du temps les files de tortues, / les lucioles d’un seul soir d’été, / les araucarias par dynasties, / les lettres au dessin bien profilé / de ce volume épargné par la nuit – / ne sont sans doute pas moins personnelles / ni moins énigmatiques que moi-même / qui les confonds." (24)

La qualité de la quantité indéfinie, ici, c’est ce qui est sans mesure, parce qu’à notre vision limitée, elle n’a pas de sens – c’est l’absurde même de l’accumulation et de la succession : des données qui n’en sont pas, à savoir qu’elles ne rentrent pas comme composantes d’un vrai problème mathématique : "le monde est vaste et divers, mais en vain".

Où est l’erreur, l’origine de cette errance du multiple ? Borges reprend la rêverie métaphysique des gnostiques, répétée à plusieurs endroits de son œuvre (25) : citant Hume, Dialogues sur la religion naturelle – "Le monde est peut-être une ébauche rudimentaire que quelque dieu infantile a abandonnée sans l’achever, honteux d’avoir si mal travaillé ; c’est l’ouvrage d’un dieu subalterne, dont les dieux supérieurs se moquent; c’est la production confuse d’une divinité décrépite et retraitée, aujourd’hui morte" –, il rêve d’une divinité originale, sans nom ni visage, immuable, dont l’image projette des ombres, qui produisent à leur tour d’autres ombres, et ce jusqu’à 999 dégradations: le Dieu qui nous gouverne est celui des ombres d’ombres d’autres ombres... : sa fraction de divinité est proche de zéro, et la Terre est une erreur, une parodie d’être.

Moralité : nous ignorons la vraie nature de l’univers et celle de nos existences; on peut même soupçonner qu’il n’y a pas un univers au sens fort du mot (au sens organique, unificateur) : c’est une dissémination sans corps, aux liens anarchiques, imprévisibles et contingents qui en tient lieu, et l’unité n’en est qu’une illusion.

Comment peut-on être gnostique ? On l’est quand on veut résoudre le conflit entre l’Un et le multiple en donnant raison absolument parlant, à l’Un. Il s’agit de sauver l’Un du danger de chute et de malédiction que lui fait courir son effet contingent, le multiple ; c’est que le multiple dit mal l’Un, il le dé-génère, le dé-fait.

De la comptabilité utopique

Comment alors se réconcilier avec le multiple du grand nombre ? Que le mal soit ce qui (se) compte lorsque le nombre passe les bornes en devenant surnombre, et en constituant une limite-symptôme de l’insupportable, marquant le seuil de saturation, c’est une vérité de principe. Mais nul besoin de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Si la multiplication des êtres, des choses et des objets est un destin de la complexification du monde, et si on a pu craindre y perdre son identité, l’égalité avec soi-même, l’être soi-même, – bref, la singularité, il nous faut dépasser ce conflit. Une vision "kafkaïenne" de l’administration, par exemple, a cru résoudre le problème du grand nombre à sa façon : administrer les hommes comme les choses. L’homme industriel moderne s’y réduit à l’abstraction, au général, à la quantité, à la grandeur homogène, au calcul (rang, classement, numéro, proportion, moyenne, probabilité, statistique), mais il se rend également susceptible d’être élevé à la puissance... Déchiffré, dénombré, comparé, compté, rendu prévisible, additionné, divisé, soustrait, multiplié, bref : le nombre nous apparaît encore comme violence et injustice.

Cet âge "kafkaïen" de la société industrielle est un moment d’enfance : c’est la société des masses et des foules, faites par elles et pour elles, qui débute. Il est facile de juger les déboires d’une société commençante, qui inaugure un nouveau réel, celui du numérique, par exemple, à la lumière d’une métaphysique achevée traitant d’un ancien réel. Loin de désespérer des grands nombres, d’y voir l’outil d’une déperdition ontologique, il faut y voir la source d’une organisation du multiple, d’une mise en ordre progressive des formes et des liaisons qui font le monde. On peut parler d’une utilité, d’une nécessité, et même d’une noblesse de l’action de dénombrer (26), comme prolégomène à l’organisation et à la distribution des données indéfinies du monde. La rêverie de l’utopiste Fourier (expert en économie libidinale), en ce sens, nous indique une réconciliation possible entre la prolifération des êtres et le pouvoir du dénombrement sur le monde : le nouveau monde industriel, parce que mathématisable, est susceptible d’une harmonie (27) fondée sur la "magie" des nombres, magie corrélative d’une toute-puissance de la pensée que le désir s’accorde alors à lui-même, et qu’il entend opposer victorieusement à tous les calculs fallacieux et intéressés, redoublant, dans le nouveau réel apparaissant, la servitude et la bêtise (28) du monde.

Il s’agit bien de poser (Fourier le fait pour l’ordre des passions) un système, une axiomatique pouvant engendrer un nombre incalculable de variables et de variantes dans les idiosyncrasies humaines : la multiplicité est toujours libération, mais lorsqu’elle est liée à une numération imaginaire. Cependant triomphe toujours l’inflation du nombre dans la vie, qu’il suffit de maîtriser et d’ordonner. Le nombre de la démultiplication est source d’harmonie, il parle d’or lorsqu’il est mise en puissance de l’existence, commandant la distribution du temps de travail, de pensée de plaisir et de loisir.

En ce sens, on voit le multiple devenir principe et effet de style dans la prolifération de l’existence: vision baroque qui accentue le lien entre la surchage plastique et bigarrée du sensible et l’explosion des liaisons du monde, mais sans l’esprit morose et dépressif de la décadence: bref, un baroque positif. Baudelaire a bien indiqué l’esprit nouveau : "Le plaisir d’être dans les foules est une expression mystérieuse de la jouissance de la multiplication du nombre. Tout est nombre. Le nombre est dans tout. Le nombre est dans l’individu. L’ivresse est dans le nombre." Ou encore : "Pan doit tuer Dieu. Pan, c’est le Peuple."

La civilisation industrielle a beaucoup à faire et à prouver, dans ce combat contre l’agoraphobie traditionnelle. L’application des découvertes des mathématiques de la finance, de l’économie, de la sociologie, de la physique atomique, de celle des fluides, de la chimie des gaz, de la théorie des jeux, etc., a permis de traiter de deux manières différentes les problèmes des grands nombres par leurs lois propres : d’une part, à grande échelle, les comportements erratiques (comme ceux des particules, atomes, molécules, etc.) s’estompent, ils ne comptent plus, sauf à contribuer, à leur manière, à faire émerger une moyenne. C’est qu’une action aléatoire un grand nombre de fois renouvelée a, paradoxalement, des conséquences prévisibles: les phénomènes aléatoires eux-mêmes engendrent à grande échelle une régularité stricte, où l’aléatoire a, d’une certaine manière, disparu. D’autre part, il y a la fécondité opératoire de la multiplication réglée, non anarchique, combinée. Ainsi, Queneau, dans Cent mille milliards de poèmes, sous l’égide de Lautréamont – "la poésie doit être faite par tous, non par un" – nous confronte au vertige d’une machine à dériver des sonnets à partir de sonnets géniteurs, en nombre fini (1014 sonnets différents), et nous donne à lire pour environ 190.258.751 ans, 24 h sur 24, 365 jours par an, à raison de 45" pour lire un sonnet, et 15" pour changer les volets...

Eloge du peu et du rare

Cela dit, si la prolifération des liens du monde industriel est un destin (un irréversible anthropologique, hormis la catastrophe), ce qui dit l’essence de ce monde comme dispersion organisée, il n’y a nulle nécessité d’y faire excès de zèle. Il est prudent de songer à la bêtise et à l’inertie du compliqué et de la saturation, aussi bien en ce qui concerne les textes de lois – la juridicisation du monde – que la prolifération des armes atomiques, des mines, de armes de défense... L’art du grand nombre relève de l’intelligence du principe de modération dans l’usage de ce qui est en notre pouvoir. Le Tao nous en fournit la formule, qu’il nous faut réaliser à la mode industrielle, en vertu de ce qu’on nomme le principe d’économie:

"Un Etat se régit par des lois.
Une guerre se fait à coups de surprises.
mais c’est par le non-faire
qu’on gagne le monde entier.
Comment le sais-je ?
par ce qui suit :
plus il y a d’interdits et de prohibitions,
plus le peuple s’appauvrit.
Plus le peuple possède d’armes efficaces,
plus le désordre sévit dans le pays.
Plus on acquiert de technique,
plus en découlent d’étranges produits.
Plus se multiplient les lois et les ordonnances,
plus foisonnent les voleurs et les bandits.»
«On régit un grand Etat
comme on fait frire un petit poisson.» (29)


Notes

(1) Critique commune, à partir de Tocqueville – avec l'idée d'un despotisme démocatique dans De la démocratie en Amérique – et Balzac (Les illusions perdues), dans tout le XIXe siècle. La bibliographie de ce thème est océanique.

(2) Pensons aux efforts positifs de la philosophie, cherchant à définir les lois véritables de la collectivité: Hegel, Comte, Proudhon, Marx, Fourier.. .

(3) Et aussi: Borges, Les choses, in L'or des tigres, Gall., p. 114; Inventaire, in La rose profonde, Gall., p. 32-33.

(4) En règle générale, le Diable se décline au pluriel: les démons, les incubes et les succubes, etc.

(5) Job est justement celui qui se plaint de la multitude infinie des maux, de la reproduction interminable des malheurs et des douleurs: celui qui désespère de la multitude sans Dieu, et donc de Dieu lui-même; il est le mélancolique par excellence: sans le Principe, le multiple est absurde. Borges s'appuie sur le Livre de Job pour penser que la divinité est indéchiffrable, au-delà de tout jugement et de toute catégorie (chiffre et nombre y compris) de l'esprit humain (Conférences, La divine comédie, Folio, p. 27-28).

(6) Retranscrit Baalzebub dans la Vulgate, mais interprété "Baal-mouche" dans les Septante: il s'agirait d'un dieu chasse-mouches. Le nom a été transformé par mépris en Baal-zeboul, "seigneur fumier", dans le Nouveau Testament, où il devient prince des démons. Dans la démonologie courante, ainsi vint Belzébuth; cf. W. Golding, Sa Majesté des mouches, mais aussi Baal, de Brecht, mêlant Rimbaud à l'expressionnisme allemand, et placé sous le signe de la multitude éternelle des formes vivantes.. .

(7) Dans cette thèse du monde comme théâtre d'apparences, on reconnaît, outre le thème baroque issu de Calderon et Cervantès, le paradoxe chinois (repris par Queneau, Les Fleurs bleues) de Tchouang-Tseu et du papillon.

(8) Ce vieux pacte, c'est celui qui scelle tragiquement toute naissance: toute existence est entrée dans l'injustice... Schopenhauer: mieux vaut encore ne pas être né.

(9) Borges, Les miroirs, in Oeuvre poétique 1925-1965, p. 130, Gall., 1970.

(10) Cf. Borges, L'Aleph, Les théologiens, Gall.-L'Imaginaire, p. 55.

(11) Borges, Fictions, Tlön Uqbar Orbis Tertius, Folio, p. 35-36. Voir aussi Histoire de l'infamie, Histoire de l'éternité, Les miroirs abominables, 10/18, p. 89: "La terre que nous habitons est une erreur, une parodie sans autorité. Les miroirs et la paternité sont chose abominable, car ils la confirment et la multiplient. La nausée est la principale vertu."

(12) "Chaque chose est toutes les choses, la soleil est toutes les étoiles, et chaque étoile est toutes les étoiles et le soleil. Personne ne chemine là comme sur une terre étrangère." (Histoire de l'infamie, histoire de l'éternité, 10/18, p. 141).

(13) Cf. Borges, Enquêtes, Le rossignol de Keats, Gall., p. 171-176; Histoire de l'infamie, histoire de l'éternité, 10/18, p. 145.

(14) L'auteur et autres textes, In memoriam J. F. K., Gall.-L'Imaginaire, p. 213.

(15) Que peut être l'intuition divine infinie? "Les pas que fait un homme, du jour de sa naissance à celui de sa mort, dessinent dans le temps une figure inconcevable. L'Intelligence divine voit cette figure immédiatement, comme nous voyons un triangle. Cette figure a (peut-être) sa fonction bien déterminée dans l'économie de l'univers." (Enquêtes, Le miroir des énigmes, Gall., p. 182).

(16) Borges, L'attente, in Histoire de la nuit, Gall., p. 161.

(17) Borges, L'Aleph, L'immortel, Gall.-L'Imaginaire, p. 31.

(18) Borges, Le palais, in L'or des tigres, Gall., p. 206.

(19) Borges, Fictions, La bibliothèque de Babel, Folio, p. 101.

(20) Borges, L'Aleph, La demeure d'Astérion, Gall.-L'Imaginaire, p. 89. On retrouve la puissance d'infini du nombre 14 à la fin de L'écriture du Dieu, dans L'Aleph, qui traite de l'unité profonde des signes multiples que sont les formes diverses du monde.

(21) Borges, Simon Carbajal, in La rose profonde, Gall., p. 46.

(22) Cf. Borges, Le tigre, in Histoire de la nuit, Gall., p. 137; en bon schopenhauérien, il développe l'idée avec le plaisir sexuel et la diction: "Tous les hommes, au moment vertigineux du coït, sont le même homme. Tous les hommes qui répètent une ligne de Shakespeare, sont William Shakespeare." (Fictions, Tlön Uqbar Orbis Tertius, Folio, p. 46).

(23) Borges, Manuel de zoologie fantastique, Les tigres de l'Annam, Bourgois, p. 181.

(24) Borges, Poème de la quantité, in L'or des tigres, Gall., p. 180-181.

(25) Exemples: Enquêtes, La langue analytique de John Wilkins, Gall., p. 145; Histoire de l'infamie, histoire de l'éternité: Les miroirs abominables, 10/18, p. 89.

(26) "J'y crois au dénombrement des puces! C'est un facteur de civilisation parce que le dénombrement est à la base d'un matériel de statistique des plus précieux!... Un pays progressiste doit connaître le nombre de ses puces, divisées par sexe, groupe d'âges, années et saisons..." Céline, Voyage au boutt de la nuit (Pléiade, Romans, I, p. 188). Pensons à Fourier dénombrant les 42 espèces de punaises des puciers ("mobilier d'ordures") de Paris, et les 76 sortes de cocus (Tableau analytique ou hiérarchie du cocuage)...

(27) On a pu remarquer que Fourier n'était jamais aussi "délirant" que lorsqu'il voulait être exact : il fixe à 1620 le nombre des naissances et des morts successives destinées à chacun, avec comme durée 27000 ans sur terre et 54000 dans les ultra-mondes, selon le calcul des destinées. Les séries de Fourier sont des constructions poétiques (Engels: c'est un "poème mathématique") et des fixations maniaques, le tout étant destiné à calculer le nouveau rapport du vrai lien social à l'univers entier: en vertu du principe de l'unité universelle, le premier ne doit plus détonner avec le second. Queneau, dans Bords (Hermann, 1963), note que bien que non-mathématicien, Fourier a inventé des termes de l'algèbre moderne comme le module puissanciel et la théorie des groupes.

(28) Comme exemple de la bêtise du fétichisme du nombre: l'évaluation des vents émis par les vaches, qui réchauffent l'atmosphère, car riches en méthane: 500 litres de gaz quotidien par animal!!! S'il y a deux milliards et demi de vaches sur terre, ça fait 1150 milliards de litres de vent chaque jour...

(29) Respectivement, Tao-tö king, LVII et LXI, Pléiade, p. 60 et 64.