L'horreur du nombre
Philippe Choulet
Doù vient que, aujourdhui plus encore quhier, le grand nombre (la multitude), soit marqué du sceau du mal ou du vice ? La foule, la masse, le grouillement, passent pour des formes dangereuses du réel : lEnnemi. Les aristocrates, les misanthropes, les sceptiques, les cyniques et les individualistes de tout poil ressassent ce leitmotiv... pour renvoyer le "(trop)-nombreux" à son vice originel, celui dêtre une des figures du diable. Soit.Linconvénient est que, pour nous autres hommes de la civilisation industrielle, hommes des foules et des masses plus ou moins unifiées à moyen ou long terme par les médias partagés (les moteurs, les microprocesseurs, la télévision, Internet, la publicité, la mondialisation, etc.), ce thème est non seulement "actuel", mais il est réel, réel de la plus puissante réalité qui soit, celle qui façonne les esprits (sensibilités, opinions, représentations du monde) et le réel lui-même, comme tissu de relations. Consentir à ce mépris du nombreux, cest prolonger la haine de soi de lhumanité. La question devient destin: le grand nombre peut-il devenir aimable ? Sommes-nous voués à stigmatiser éternellement, dans la récurrence de la nausée, une forme de lhumanité, avec la partition entre lUnique (les fantasmes de Stirner) et la foule ? La civilisation industrielle, qui est à faire, peut-elle se contenter de répéter les vieilles scies de la haine sociale alors quelle se façonne dans le grand nombre ? Bref, la haine du grand nombre est-elle une "vérité" éternelle de lhumanité, ou simplement un problème quil nous faut enfin formuler dans sa maturité, pour cette fois dy répondre ? Au lieu danathémiser le pluriel (Flaubert : les rapports sociaux sont des inventions du diable!), lhumanité industrielle a à réaliser le multiple.
Limpair du grand nombre
La haine du grand nombre correspond à un type de sensibilité qui a conscience dune forme de hiérarchie, de supériorité, doriginalité, et qui entend défendre ces privilèges, ces qualités, ces modes dexpression de la liberté, par un art de la distance qui entretient lhorreur du "Troupeau" : on y déteste la bêtise, lignorance, la servitude, lobéissance idiote, le conformisme, légalitarisme dominant... Tous vices qui ne peuvent, aux âmes délite, que faire détester lamour avec un grand tas, la multitude sourde, aveugle, sotte, ignorante (Héraclite, stigmatisant "les nombreux"), sa vanité et sa vacuité (Aristophane : "Vous ne faites que mordre, vain troupeau moutonnier..."), son idéal de fusion et démondage (Nietzsche contre la tyrannie de toute démocratie-médiocratie(1) ou de tout "gouvernement du peuple". Ça tourne à lagoraphobie, au sens politique du terme.
Ce nest pas un hasard si cest dans la philosophie de la culture du XIXe siècle que nous trouvons les formes les plus abouties de cette agoraphobie. Ce qui nourrit lagressivité et linspiration extraordinaires (dans le portrait, la caricature et largument), cest bien la montée en puissance de "phénomènes de masse", de collectivisation sourde, de rassemblements inexorables des humains (lindustrie, la nouvelle organisation du travail, de la production et de la consommation, le nouvel habitat urbain, les nouveaux médias, etc.). Quil ait fallu des "réactions", pour alerter les humains sur cette monstruosité inédite et la révolution dont ils allaient être à la fois les témoins et les sujets, rien là que de très naturel. La tyrannie des "nombreux" est un fait historique moderne (pensons à la quasi contemporanéité des deux Révolutions qui ouvrent le XIXe siècle, la Française et lindustrielle), et puisque nous sommes entrés dans lère des sociétés volontaires (Marx), voyons si cette agoraphobie est le destin psychique de lhumanité industrielle.
Et pourtant...
Il est vrai quà lâge tendre (bête ?) des médias de la massification et de la télécommunication, quon caricature en les réduisant aux extravagances de lindustrie du divertissement Disneyworld...), il est plaisant de chanter Le Pluriel de Brassens : "Le pluriel ne vaut rien à lhomme et sitôt quon / est plus de quatre on est une bande de cons"..."Dieu ! que de processions, de monomes, de groupes, / que de rassemblements, de cortèges divers, / que de ligues, que de cliques, que de meutes, que de troupes, / pour un tel inventaire, il faudrait un Prévert." Cest que la moralité de lanarchiste rassure: "Moi je nai besoin de personne pour en être un"..."Je suis celui qui reste à lécart des partouzes. / Lobélisque est-il un monolithe, oui ou non ?"..."Bande à part, sacrebleu ! cest ma règle et jy tiens. / Au faisceau des phallus on nverra pas le mien."
Mais il ne faut pas oublier que cest une des faces humanistes de la philosophie(2), de la sociologie, de la psychologie sociale et même de la psychanalyse, que davoir réussi à surmonter la hantise des foules nouvelles en y cherchant les raisons du désordre apparent, soit un ordre invisible intérieur, une logique rendant possible leur intelligibilité et ce au prix du sens métaphysique que ce genre de phénomène pouvait revêtir, quant au problème de la dispersion de lEtre, de la ruine de lUn, de la défaite du principe didentité... Supposer un ordre et des relations internes à une multitude, cest se donner les moyens dy comprendre quelque chose: les conduites ne sont finalement pas si hasardeuses, pas si erratiques. Lerrance nest que dapparence. Il doit y avoir une structure profonde. Mais ce présupposé appartient à une vision secondaire, intellectuelle, rationnelle et optimiste qui, si elle sait la réduire, ne saurait effacer absolument la réaction primaire et immédiate qui est celle de la phobie. La légitimité de cette question quy a-t-il de si vrai dans cette phobie du grand nombre ? vient de la récurrence de leffroi, variété de la peur métaphysique, qui étreint aussi bien le traditionnaliste chrétien que le schopenhauérien (et "bouddhiste") Borges qui nous servira ici de référence. Cette phobie de la multitude correspond à un puritanisme, à un pathos gnostique, qui constituent un obstacle véritable à une évaluation positive et féconde de la foule de lâge industriel.
La fascination du multiple
Pour de nombreuses sensibilités car cest dabord une question de réception et de seuil , le multiple est le diable. Il est toujours, dabord, ce qui disperse, déroute, affole, inquiète, ce qui résiste à la maîtrise de lesprit humain. La mise en pièces nest-elle pas une forme achevée de la violence ? il y a une célèbre tirade de Bernard Blier, dans Les Tontons Flingueurs là-dessus, et les armements et munitions modernes réalisent, dans leur perfection, les fantasmes déclatement : pulvérisation, déchirement, émiettement... Lunité organique et synthétique du corps vivant y est détruite, abolie dans un puzzle macabre et sanglant. Ce qui est en jeu: le sacré du principe didentité, de lun = un.
Or, le multiple est séparation. Le séparé est la première catégorie logique du multiple. Il est le lieu de lapparition de len-deçà du désordre, cest-à-dire lannonce dun chaos possible dès lors que ce désordre devient impensable, irreprésentable, indicible. Le trop grand multiple est un seuil, il est lapparition dune limite dintelligibilité et de dénomination des choses: ce à partir de quoi on commence à ne rien comprendre, dépassé quon est par lindénombrable des impressions. Voyez le côté turba (confusion extrême du tourbillon) de la foule de grand magasin, celle de la sortie de bureau ou dusine, celle des réjouissances daprès-victoire, celle des méga-concerts ou des festivals... Entendez les mots de la foule, les cris de la ville, observez les marchandises, les biens, les choses (cf. Perec, Les choses(3)), qui reviennent à la foule parce quelles viennent, finalement, delle, elle qui est attirée par elles (Queneau, Courir les rues, Quincaillerie, et Zola, Au bonheur des dames).
Le très grand nombre dimpressions visuelles et sonores nous éprouve, dans lêtre limité de notre corps sensible : impossible de tout enregistrer, de tout intégrer, de tout ingurgiter. La saturation gagne, insupportable dès quon y fait attention, ou dès quon est contraint dy être attentif il faut la ruse de lindifférence, pour détourner le regard et loreille; un certain art de la neutralité et du déplacement (au sens psychanalytique du terme)... La foule, par son amas, son effet de masse, est indigeste: elle est toujours en puissance danarchie, de violence, de débordement. Toujours potentiellement dangereuse: lordre qui peut y régner est inconnu, et il faut beaucoup dart et de sympathie pour lui en supposer un.
Lessence du mal : le grand nombre
Le mal est légion, dit le Nouveau Testament (Matthieu, 8:28-34) : lhomme méchant et malin, possédé de démons (4), à lesprit impur et sauvage, séparé de lui-même on dirait aujourdhui aliéné , "le démoniaque gérasénien", bref, le diable incarné (il est une essence), répond ainsi à Jésus qui lui demande quel est ton nom ? : "Légion est mon nom, car nous sommes beaucoup." Beaucoup de démons, donc, qui tiraillent le possédé en tous sens, et qui finiront, sur lintervention du Christ, par entrer dans les porcs toute chose tend à rejoindre son "lieu naturel"... "Légion" : cest à la fois une allusion à loccupant impérialiste romain et le signe de la complexité, de limpénétrabilité de la nature humaine marquée par le diabolique de sa diversité et de son imprévisibilité le possédé se dit "indomptable" et sen vante.
Cette stigmatisation de la multitude vient du Livre de Job, où lenfer est nombre lenfer des biens, des richesses, des possessions, réel diabolique sil nest pas unifié par la foi en un seul Maître, Dieu lui-même (5). Nul, dailleurs, ne saurait avoir deux maîtres: cest Dieu ou le Veau dor (largent, le fétiche)... Avec le deux commence la perversité (la soif de la toute-puissance, la prétention vaniteuse et injuste de servir plusieurs maîtres de manière égale: on peut alors parier quon nen sert quun, et le pire. Judas a trempé dans cette affaire: ce fut Jésus ou les deniers).
A ce thème de lidole-fétiche de largent, il faut lier celui des Baal, nom générique pour représenter les dieux des Cananéens. Baal est une fausse unité dune multiplicité de dieux-idoles. Le Baal, cest le Maître par excellence pour un esprit superstitieux. Cest en Juges II, 11-13 que lAncien Testament fait de Baal lantagoniste, et surtout le concurrent de Iahvé, le monothéisme impliquant lexclusivité (plan du symbolique comme vrai principe de réalité) : les fils dIsraël ayant fait ce qui est mal aux yeux de Iahvé ils ont servi les Baals, et par là ont abandonné le Dieu de leurs pères qui les avait fait sortir dEgypte. Cest pourquoi le nom même de Baal sera proscrit : le surnom de Gédéon, Jeroubbaal, sera défiguré en Jéroubboshéth, pour éviter de prononcer le nom tabou (Samuel II, 21:21), qui deviendra si odieux quIsraël, lépouse de Iahvé, pour désigner son époux, nemploiera même plus lexpression baalî, "mon baal", i.e. "mon mari", mais îshî, "mon homme" (cf. Osée, 2:4 et 18). Lanathème sur le nom même de Baal lui fait signifier la honte (bôshéth, la honte, est employé comme équivalent de Baal) : "vous avez mis des autels pour la honte, des autels pour encenser au Baal" (Jérémie, 11, 13).
Ainsi, Baal, le Dieu, le Roi, le Maître des mouches (Baal Zeboub, est la désignation méprisante de Baal Zeboub, Baal le Prince (6)), est le rival dElohîm, la figure idolâtre et fétiche du Mal. Il est au cur de toute duplicité, de toute pratique du multiple non ramené à son principe : "voler, assassiner, adultérer, jurer par mensonge, encenser Baal, aller derrière dautres Elohîm" (Jérémie, 7:9). On remarquera quà lorigine, Baal est un dieu de louragan, qui disperse et détruit, et de la fécondité, qui parsème... à tout vent. Il symbolise une vision primitive, peu spirituelle de la vie organique, sacralisant les forces élémentaires du sang, du ventre, de la sexualité, de la reproduction.
Et quand il veut ruiner Baal, Dieu fait réduire en poussière les autels qui lui sont voués: le pluriel va irrévocablement au pluriel, cest son châtiment immanent. On trouve là en germe, bien sûr, toute la querelle de liconoclastie : la haine des images des sculptures représentant des veaux en fonte , qui prétendent reproduire ou représenter linfini divin. Obscénité suprême.
Doù vient alors ce procès du plusieurs, ce soupçon ontologique sur la dé-multiplication, cette diabolisation du grand nombre "sans dieu" ? Multiplier, cest abîmer, cest entamer lunité originelle de la chose, cest faire sortir lêtre de linnocence pour le disperser dans la temporalité. Toute opération (mathématique si on y regarde bien, la multiplication en est la racine, lessence, la vérité ultime et secrète: ajoutez, divisez, retranchez, enlevez, soustrayez, vous scindez , gestuelle, chirurgicale, militaire...) est une entrée dans lhistoire. Cest une tache. La pureté séloigne.
Ça pullule
Quest-ce qui pullule ? Ce qui est séparé, cest-à-dire le corps. Le grand nombre, cest du corps. Cest-à-dire que le numérable du sensible na pour objet que le corporel, chaque ensemble corporel recélant en lui un nombre très grand dautres corps. Cest un coup daudace, une présomption, même, que de vouloir rendre le monde sujet à la numération. La moralité ancienne du symbolique y opposera toujours cette crainte du dénombrement quon trouve chez le peuple juif de lAncien Testament, alors que le Nouveau sen distingue par lédit ordonnant de dénombrer la terre entière...
Limpression du nombreux est une question déchelle. Lêtre nombreux est, pour nous autres humains, nécessairement petit, mais seulement relativement à son espace, dans la mesure où il doit occuper le moins despace possible pour évoluer nombreux, surtout si cest dans notre champ de vision: des asticots sur une charogne, des étoiles dans linfini du Ciel... Ainsi, les étoiles Borges cite Hugo : "lhydre-univers tordant son corps écaillé dastres" , les cailloux, les gouttes deau, les vagues, sourires de la mer (Homère), les grains de sable, et tout ce qui vient de la destruction: copeaux, brisures, poussières, éclats, écailles, miettes... Et Queneau, notre Lucrèce industriel, de chanter léternel mouvement de la lente usure des choses (Courir les rues, Grand standigne).
Tout ça fait du nombreux, et même de l"innombrable", ou plutôt de lindénombrable-pour-nous, car ce nombre est, en raison de la relativité des éclats, indécidable, sauf pour les étoiles, en nombre fini, mais qui ne peuvent être comptées pour linstant que par lentendement divin...). La machine du monde est décidément trop complexe pour la simplicité des hommes... Cependant, rien de cela ne pullule, au sens fort du terme.
Ce qui pullule, cest quelque chose qui bouge, qui grouille, qui scintille les éclairs démultiplient leffet de nombreux , qui est en instance ou en puissance de multiplication. Cette affaire de multiplication et de mouvement est importante, parce quelle livre lhorreur de la chose. On tient ici les prolégomènes à toute phobie et toute hantise possibles. Il y a une zoologie du nombreux en surnombre: quand on est éléphant ou baleine, on nest pas vraiment nombreux, on ne lest pas, en tous cas, comme on lest quand on est puce, vermine, moustique. Là, quelque chose affole, déroute limagination, et très précisément lanticipation de la perception.
Doù cet axiome: le multiple pullulant est la plaie thème pérenne aux innombrables variations historiques.
Avec, dabord, les animaux cf. Queneau :
"Chats pigeons chevaux perruches / quelques moustiques quelques mouches / les ânes les chèvres les poneys / des champs de Mars ou Elysées / des singes et des perroquets / parfois même des araignées / chiens de race ou simples roquets / dans leurs vases des poissons rouges / dans leurs toisons les pauvres pous / race qui tend à disparaître / les cancrelats et les punaises / les merles les corbeaux les pies / les très peu nombreux ouistitis / les mulots les rats les souris / le perce-oreille issant du fruit / mille-pattes et charançons / sur les faces les comédons / les urus dans les mots croisés / quelques vers dans les framboises / dans sa cage chante un serin / et puis des humains / et puis des humains" (Courir les rues, Zoo familier)
et en particulier les insectes, les criquets, et les mouches Baal ! , cf. Queneau, Courir les rues, Les mouches,
et les serpents, les puces, les asticots, les moustiques, les rats, les cafards, les cancrelats, les cloportes,
et les chiens (bien connus pour copuler sans cesse), les oiseaux (le suspense dHichtcock), les poissons (le banc est lêtre-un de certaines espèces, lindividu apparent nexistant et ne survivant quau sein du vrai et réel individu quest le collectif)...
et les excroissances du vivant : les poils, les cheveux,
et même encore ses restes, les détritus, les déchets (Queneau, Courir les rues, Les boueux sont en grève)...
et les morts, donc Queneau, Courir les rues, La Toussaint généralisée : "Toute cette ville est pleine de morts / ils grouillent au creux des chemins / aux croix des carrefours / ils encombrent les rues / ils ne cessent de passer et de repasser / blanchisseuses défuntes / ils descendent des toits / ils montent aux échelles / ils traversent les fenêtres / ils emplissent la ville tous ces morts / cest tout juste si on ne les piétine pas", et même les restes dé-composés des corps-cadavres Lucrèce: la mort, cest la grande analyse, cest la grande faiseuse du multiple, alors que la vie, cest la composition, la synthèse (Baudelaire, Une charogne)...
et même les pauvres, les émigrants, les étrangers, les autres, les indésirables...
Tout lessence du nombreux est dans lhorizontalité vertigineuse de cet etc. Décrire lunivers, cest prétendre tenir dans sa main son indénombrable etc., son immense fleuve de relations, de choses et dêtres.
Pour pulluler, il faut être en nombre sans cesse croissant, infini, interminable, en puissance dêtre partout N.B. le fantasme concernant le juif... , en raison de la prolifération, qui affole le tabou puritain du nombre. Quand le grand nombre effraie, on se réfugie dans la gnostique : la métaphysique de lUn a toujours pour ressort une forme de frayeur (Nietzsche). Celle, toute politique, de Hobbes, appartient à cette catégorie: la passion de toute ma vie fut la peur, disait-il. On ne ressuscite pas le Léviathan du Livre de Job par hasard...
Le nombre qui dépasse lentendement est alors le signe dun débordement : on est cerné, assiégé, menacé... Ennemi surpuissant car trop-nombreux-et-en-puissance-de démultiplication Céline, qui saffole : les Chinois à Brest! Cest que le nombre fait (la) loi. Cest à cette question que se ressource le doute politique de lagoraphobie: que vaut la loi du plus grand nombre ?
Elle vaut son origine : le grand nombre de letc. est produit par couches, par sédiments, par limons, puis par ramifications, fractions, divisions. Ça vient du sol, de la matière, du vivant. Bref, de la Terre cf. Queneau, Petite cosmogonie portative, Quatrième chant.
Derrière la phobie du "pulluler", se cache une haine profonde pour les formes putrides de la vie, du laboratoire du vivant, qui fait et qui défait les formes. Et au-dessus, juste au-dessus des premières formes solides des corps, il y a les images. Celles des miroirs, car le miroir est lanalogon central de cette pensée du lien entre lUn et le multiple.
Lobscénité de la démultiplication : le miroir
Le miroir est de larithmétique appliquée, cest-à-dire une opération. Mettez-en un en face de lautre, glissez-vous entre les deux, votre image est multipliée à linfini des points de vue... Mais, à écouter le gnostique, il ne sagit pas tant de sémerveiller de la magie de la perspective, que de sépouvanter de la reproduction infinie de limage, de la dépravation qui sy joue. Lhorreur vient du triomphe du dieu des simulacres sur le principe didentité. Je me perds dans ce multiple de moi-même, comme se perdent les Narcisse de tout poil dispersés dans les idoles quils envoient à la face du monde, distraits et inessentiels, surfaces sans épaisseur et sans profondeur, évanescents et éphémères... séduisants brillants de couleurs, jolies formes entrevues et disparaissant dans la concurrence des autres images idoles... Reflets un peu glacés... Le monde est une multiplicité, une multiplication incessante de simulacres, de chiffres et de nombres qui virevoltent sous les formes charnelles apparentes. Le monde, réseau de reflets et dillusions, est instable, sans principe de reconnaissance (7) Borges, parlant des miroirs :
"Multipliant la vie à la façon de lacte
Génital, fous du Même, esclaves du Pareil,
Je les vois infinis, sans pitié, sans sommeil,
Exécuteurs élémentaires dun vieux pacte (8)
Ils vont, vertigineux rets daragne, aggravant
Le devenir confus de linutile terre.
(...) Dieu les a chargés de ce message
Que nous sommes reflet, impermanente image
Et vanité. Nous font-il peur ? Voilà pourquoi." (9)
Par leffroi, le gnostique Borges stigmatise ici la concupiscence, lamour de la chair pour elle-même, la manie de la reproduction des images des corps. Le miroir est la machine à dé-multiplier les apparences du monde et de la Terre: illusion à la puissance deux. La vision gnostique y trouve une source de schisme (10), schisme dautant plus scandaleux quil sappuie sur une puissance illusoire, celle du faux reflet de la vision. Les images du miroir portent avec elles le pouvoir diabolique de la répétition. Répéter, cest multiplier: pouvoir redoutable, rival de celui de Dieu :
"Bioy Casarès se rappela alors quun des hérésiarques dUqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient choses abominables, parce quils multipliaient le nombre des hommes. (...) Pour un de ces gnostiques, lunivers visible était une illusion ou (plus précisément) un sophisme. Les miroirs et la paternité sont abominables (...) parce quils le multiplient et le divulguent." (11). Miroir et procréation confirment et affermissent le règne infâme de la Terre en actualisant à linfini le pouvoir de reproduction. Ou plutôt, la "politesse" du miroir est de "figurer linfini" et le "promettre".
Unité et reproduction du nombre
Soit lUn originel (Dieu, par exemple). Sa générosité ontologique le perdra. Il sexprime, se manifeste, crée, produit, etc. autant de dé-gradations, de dé-faites, daliénations de soi-même. Avec le deux commence la route antique des hommes pervers, comme dit lAncien Testament. Ce qui est en jeu, donc, cest le principe didentité, qui dit que un=un, quun fois un fait un, toujours un, rien quun. En revanche, le deux, cest une fois deux, et deux fois deux fait quatre: la première formule, remarquait Jünger, a dépassé lécueil du principe didentité.
Ce dépassement est le fait de toute machine à reproduire: la sexualité, le miroir, la photocopieuse, la photographie, limprimerie, le clonage, etc. A son antique manière, Borges étend à tout lunivers et à la création, i.e. à la métaphysique de lUn et de lindividu, tout ce quon peut dire sur les effets de la reproduction à linfini de luvre dart... Cest quon y perd : le sentiment de la singularité absolue de chaque chose, la présence de loriginal. La reproduction nest pas une réfection de la création, elle en indique lirréversible défection... Et si le nombre, aujourdhui, est le principe de la dispersion reproduite, cest que le monde industriel est nominaliste, non-idéaliste, non-platonicien et non-schopenhauérien : la nomenclature triomphe du principe de lêtre. Il ny a plus dêtre. Victoire du diable.
Seule une métaphysique (de lUn) apaise et rassure: cest le sens de lexercice que Borges fait sur linfini du tigre (ou celui du rossignol). A savoir : il y a un nombre in(dé)fini de tigres, de tigres réels présents, passés, à venir , de tigres rêvés, de tigres fictifs (produits en effigie). La tête nous tourne un peu, à y penser. Pour sauvegarder la fécondité de lautre comme admirable ou unique (lanimal, lartiste, la chose), Borges effectue un retour à lUn, qui hypnotise la mobilité du multiple, qui bloque la dispersion infinie des engendrements réels ou seulement pensés, en vertu dun principe plotinien qui irrigue un univers unanime, une véritable "apothéose de lassimilation", i.e. la disparition, la fusion du divers dans lunité nouménale, où la différence phénoménale est dissoute dans lunité idéelle de lessence: "chaque chose est toutes choses". Il sagit alors dune extension paradisiaque du principe didentité. Ce qui signifie, pour Borges citant Plotin (12), que la seule réalité permanente est celle de lespèce, non celle des individus: cela implique une conception de la matière comme miroir, comme lieu et agent de la dé-multiplication des choses. La matière est passivité creuse, irréelle, recevant les formes universelles. Tout élément matériel est source de reflet: miroir, écriture, sexualité, photographie... Finalement, du vide...
Le rossignol du poète (Keats ou Stevenson) est le rossignol universel qui dévore le temps (13), et qui, par là, annule la diversité indéfinie de tous les rossignols, la singularité apparente (et illusoire) de chaque rossignol, diversité et singularité engendrées par le temps (de la reproduction, de la formation de lêtre biologique, de lexpérience vitale). Idem pour le tigre de Blake, qui est tous les tigres, pour le lion ce Lion unique, multiplié par tous les miroirs du temps, constitue un "majestueux soulagement" , pour la balle qui a tué J.-F. Kennedy et qui est tous les projectiles dassassin (14)... Le même principe, fait dire à Borges que lhistoire universelle est celle dun seul homme, et que Shakespeare est tous les hommes...
Le facteur qui démultiplie, cest donc le temps. Il constitue la reproduction déchiquetée et manquée de léternité de lUn. Le nombre est le fruit du temps, en même temps quil est la condition du déchiffrement du temps.
La bibliothèque comme enceinte du nombre fini du monde
Le nombre du monde est donc indéfini, mais non infini. Seul sans doute lentendement divin peut dé-nombrer la totalité des choses et des êtres, des éléments et des ensembles existant, ayant existé et qui existeront dans lindéfinition du temps et de lhistoire (15). Mais en soi, cela ne signifie pas que lensemble des choses soit infini. Le monde, comme toute combinaison, est fini, et malgré le pouvoir de multiplication des miroirs, ce quil en est de la somme est toujours intelligible :
"Avant le timbre impatient, avant / quon ne touvre et que tu nentres, ô toi / quattend mon anxieux désir, il faut / que lunivers ait exécuté une / série sans fin dactes concrets. Personne / ne peut chiffrer ce vertige, compter / les choses que multiplient les miroirs, / les ombres qui sallongent et reviennent, / les pas qui divergent et convergent. / Le sable ne saurait les dénombrer." (16)
Lénumération est toujours, en droit, terminable, à finir :
"Le nombre des fleuves nest pas infini ; un voyageur immortel qui parcourt le monde, un jour aura bu à tous." (17)
"Le palais nest pas infini. Les murs, les terre-pleins, les jardins, les labyrinthes, les marches, les terrasses, les parapets, les portes, les galeries, les cours circulaires ou rectangulaires, les cloîtres, les carrefours, les citernes, les antichambres, les chambres, les alcôves, les bibliothèques, les entrepôts, les prisons, les cellules sans issue et les hypogées ne sont pas moins nombreux que les grains de sable du Gange, mais ce nombre est fini. Du haut des terrasses, vers le couchant, il ne manque jamais quelquun pour apercevoir les forges, les menuiseries, les écuries, les arsenaux et les chaumières des esclaves. Il nest donné à personne de parcourir autre chose quune partie infinitésimale du palais. Un tel ne connaît que les caves. Nous pouvons percevoir quelques visages, quelques voix, quelques mots, mais ce que nous percevons est infime." (18)
L"infini" du monde nest alors que poétique-métaphorique: il est en simulacre, en idée, en effigie, en hypothèse de pensée à la limite de linconcevable : "je dis quil nest pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, cest postuler quen quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître ce qui est inconcevable, absurde. Limaginer sans limite, cest oublier que nest point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où jinsinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. Sil y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre qui, répété, deviendrait un ordre : lOrdre. Ma solitude se console à cet élégant espoir." (19)
Comment alors résoudre le paradoxe qui fait dire en même temps à Borges que le monde est fini et la bibliothèque infinie ? Cest une question de point de vue: en soi, cest le fini qui triomphe. Mais pour la perspective humaine du regard et de la langue des signes, cest linfini du labyrinthe qui memporte, par la répétition des carrefours, des portes, des miroirs, des corridors, des chambres et de la génération. Lesprit supérieur, par la puissance de son ordre synthétique, de Dieu, du mathématicien, du théologien gnostique (et du philosophe) sait que le monde est fini en nombre. Le voyageur, lerrant, qui, par la force de lordre analytique, cherche une sortie, une solution, fait une expérience infinie : il ne lira pas tous les livres. Mais il aura toujours la double face du monde : le nombrable fini et lindénombrable de lapparence infinie. Borges tient ensemble le nombre 14 et linfini : "Je méditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont répétées plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il ny a pas un puits, une cour, un abreuvoir, une mangeoire; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze (sont en nombre infini). La demeure a léchelle du monde, ou plutôt, elle est le monde." (20)
Horreur imaginaire-phobique de l"infinité" du nombre des tigres, qui est en fait celle de la "diversité illimitée de formes pour nos tigres privés" (la haine, lamour, le hasard, chaque instant (21)). Horreur quon peut sans doute mieux appréhender en pensant à linfini des monstres cest que la réalité dépasse toujours la fiction : la zoologie des songes est plus sommaire, moins infinie, pour ainsi dire, que la zoologie de Dieu. Solution: une dose de Schopenhauer, qui "dirait que lenfant regarde sans horreur les tigres parce quil nignore pas quil est les tigres et que les tigres sont lui-même, ou plutôt que les tigres et lui sont dune même essence : la Volonté." (Manuel de zoologie fantastique, Prologue). Non seulement un tigre est tous les tigres (22) (Platon à lenvers), mais encore un tigre est tous les vivants. Bref, linnombrable des tigres reflète lunité profonde de la diversité, le principe du vivant dans la multiplication de lui-même. Luniversalité du principe du Vouloir permet linversion des rôles : si les hommes sont des loups pour les tigres, jusquà leur extinction finale, en revanche, "les Malais connaissent une ville au cur de la jungle, avec des poutres en os humains, avec des murs en peaux humaines, avec des avant-toits en chevelure humaine, construite et habitée par des tigres"(23).
Enfer et dialectique
Considérer linfini du nombrable (en somme linnombrable, le sans-fin de lénumération) comme une qualité, une catégorie de lhorrible, cest faire passer la quantité à la qualité, à la valeur, et ce dans une vision morale et religieuse (mystique ?) du monde de lélément, qui fait (trop) grand cas de laccumulation, de leffet de somme des événements et des choses. Borges, dans le Poème de la quantité, fait contraste entre la simplicité céleste, indifférente, et lobscénité lourde de la vie terrestre :
"Je pense au ciel modique et puritain / avec ses feux déserts (...) / Que détoiles ici! bien trop pour lhomme. / Lhomme ne suffit pas. Les innombrables / générations doiseaux et dinsectes, / de serpents, de panthères constellées, / de branches se tissant et se détissant / sans fin, de grains de sable et de café, / tout grève nos matins, tout nous prodigue / un labyrinthe inutile et menu. / Peut-être est-elle unique devant Dieu, / cette fourmi que jécrase. Il la veut / pour lexécution des lois précises / qui gouvernent Son monde curieux. / Sil en était autrement, lunivers / serait erreur et chaos accablant. / Les miroirs de lébène et ceux de leau / et les miroirs ingénieux des rêves, / les lichens, les poissons, les madrépores, / au long du temps les files de tortues, / les lucioles dun seul soir dété, / les araucarias par dynasties, / les lettres au dessin bien profilé / de ce volume épargné par la nuit / ne sont sans doute pas moins personnelles / ni moins énigmatiques que moi-même / qui les confonds." (24)
La qualité de la quantité indéfinie, ici, cest ce qui est sans mesure, parce quà notre vision limitée, elle na pas de sens cest labsurde même de laccumulation et de la succession : des données qui nen sont pas, à savoir quelles ne rentrent pas comme composantes dun vrai problème mathématique : "le monde est vaste et divers, mais en vain".
Où est lerreur, lorigine de cette errance du multiple ? Borges reprend la rêverie métaphysique des gnostiques, répétée à plusieurs endroits de son uvre (25) : citant Hume, Dialogues sur la religion naturelle "Le monde est peut-être une ébauche rudimentaire que quelque dieu infantile a abandonnée sans lachever, honteux davoir si mal travaillé ; cest louvrage dun dieu subalterne, dont les dieux supérieurs se moquent; cest la production confuse dune divinité décrépite et retraitée, aujourdhui morte" , il rêve dune divinité originale, sans nom ni visage, immuable, dont limage projette des ombres, qui produisent à leur tour dautres ombres, et ce jusquà 999 dégradations: le Dieu qui nous gouverne est celui des ombres dombres dautres ombres... : sa fraction de divinité est proche de zéro, et la Terre est une erreur, une parodie dêtre.
Moralité : nous ignorons la vraie nature de lunivers et celle de nos existences; on peut même soupçonner quil ny a pas un univers au sens fort du mot (au sens organique, unificateur) : cest une dissémination sans corps, aux liens anarchiques, imprévisibles et contingents qui en tient lieu, et lunité nen est quune illusion.
Comment peut-on être gnostique ? On lest quand on veut résoudre le conflit entre lUn et le multiple en donnant raison absolument parlant, à lUn. Il sagit de sauver lUn du danger de chute et de malédiction que lui fait courir son effet contingent, le multiple ; cest que le multiple dit mal lUn, il le dé-génère, le dé-fait.
De la comptabilité utopique
Comment alors se réconcilier avec le multiple du grand nombre ? Que le mal soit ce qui (se) compte lorsque le nombre passe les bornes en devenant surnombre, et en constituant une limite-symptôme de linsupportable, marquant le seuil de saturation, cest une vérité de principe. Mais nul besoin de jeter le bébé avec leau du bain.
Si la multiplication des êtres, des choses et des objets est un destin de la complexification du monde, et si on a pu craindre y perdre son identité, légalité avec soi-même, lêtre soi-même, bref, la singularité, il nous faut dépasser ce conflit. Une vision "kafkaïenne" de ladministration, par exemple, a cru résoudre le problème du grand nombre à sa façon : administrer les hommes comme les choses. Lhomme industriel moderne sy réduit à labstraction, au général, à la quantité, à la grandeur homogène, au calcul (rang, classement, numéro, proportion, moyenne, probabilité, statistique), mais il se rend également susceptible dêtre élevé à la puissance... Déchiffré, dénombré, comparé, compté, rendu prévisible, additionné, divisé, soustrait, multiplié, bref : le nombre nous apparaît encore comme violence et injustice.
Cet âge "kafkaïen" de la société industrielle est un moment denfance : cest la société des masses et des foules, faites par elles et pour elles, qui débute. Il est facile de juger les déboires dune société commençante, qui inaugure un nouveau réel, celui du numérique, par exemple, à la lumière dune métaphysique achevée traitant dun ancien réel. Loin de désespérer des grands nombres, dy voir loutil dune déperdition ontologique, il faut y voir la source dune organisation du multiple, dune mise en ordre progressive des formes et des liaisons qui font le monde. On peut parler dune utilité, dune nécessité, et même dune noblesse de laction de dénombrer (26), comme prolégomène à lorganisation et à la distribution des données indéfinies du monde. La rêverie de lutopiste Fourier (expert en économie libidinale), en ce sens, nous indique une réconciliation possible entre la prolifération des êtres et le pouvoir du dénombrement sur le monde : le nouveau monde industriel, parce que mathématisable, est susceptible dune harmonie (27) fondée sur la "magie" des nombres, magie corrélative dune toute-puissance de la pensée que le désir saccorde alors à lui-même, et quil entend opposer victorieusement à tous les calculs fallacieux et intéressés, redoublant, dans le nouveau réel apparaissant, la servitude et la bêtise (28) du monde.
Il sagit bien de poser (Fourier le fait pour lordre des passions) un système, une axiomatique pouvant engendrer un nombre incalculable de variables et de variantes dans les idiosyncrasies humaines : la multiplicité est toujours libération, mais lorsquelle est liée à une numération imaginaire. Cependant triomphe toujours linflation du nombre dans la vie, quil suffit de maîtriser et dordonner. Le nombre de la démultiplication est source dharmonie, il parle dor lorsquil est mise en puissance de lexistence, commandant la distribution du temps de travail, de pensée de plaisir et de loisir.
En ce sens, on voit le multiple devenir principe et effet de style dans la prolifération de lexistence: vision baroque qui accentue le lien entre la surchage plastique et bigarrée du sensible et lexplosion des liaisons du monde, mais sans lesprit morose et dépressif de la décadence: bref, un baroque positif. Baudelaire a bien indiqué lesprit nouveau : "Le plaisir dêtre dans les foules est une expression mystérieuse de la jouissance de la multiplication du nombre. Tout est nombre. Le nombre est dans tout. Le nombre est dans lindividu. Livresse est dans le nombre." Ou encore : "Pan doit tuer Dieu. Pan, cest le Peuple."
La civilisation industrielle a beaucoup à faire et à prouver, dans ce combat contre lagoraphobie traditionnelle. Lapplication des découvertes des mathématiques de la finance, de léconomie, de la sociologie, de la physique atomique, de celle des fluides, de la chimie des gaz, de la théorie des jeux, etc., a permis de traiter de deux manières différentes les problèmes des grands nombres par leurs lois propres : dune part, à grande échelle, les comportements erratiques (comme ceux des particules, atomes, molécules, etc.) sestompent, ils ne comptent plus, sauf à contribuer, à leur manière, à faire émerger une moyenne. Cest quune action aléatoire un grand nombre de fois renouvelée a, paradoxalement, des conséquences prévisibles: les phénomènes aléatoires eux-mêmes engendrent à grande échelle une régularité stricte, où laléatoire a, dune certaine manière, disparu. Dautre part, il y a la fécondité opératoire de la multiplication réglée, non anarchique, combinée. Ainsi, Queneau, dans Cent mille milliards de poèmes, sous légide de Lautréamont "la poésie doit être faite par tous, non par un" nous confronte au vertige dune machine à dériver des sonnets à partir de sonnets géniteurs, en nombre fini (1014 sonnets différents), et nous donne à lire pour environ 190.258.751 ans, 24 h sur 24, 365 jours par an, à raison de 45" pour lire un sonnet, et 15" pour changer les volets...
Eloge du peu et du rare
Cela dit, si la prolifération des liens du monde industriel est un destin (un irréversible anthropologique, hormis la catastrophe), ce qui dit lessence de ce monde comme dispersion organisée, il ny a nulle nécessité dy faire excès de zèle. Il est prudent de songer à la bêtise et à linertie du compliqué et de la saturation, aussi bien en ce qui concerne les textes de lois la juridicisation du monde que la prolifération des armes atomiques, des mines, de armes de défense... Lart du grand nombre relève de lintelligence du principe de modération dans lusage de ce qui est en notre pouvoir. Le Tao nous en fournit la formule, quil nous faut réaliser à la mode industrielle, en vertu de ce quon nomme le principe déconomie:
"Un Etat se régit par des lois.
Une guerre se fait à coups de surprises.
mais cest par le non-faire
quon gagne le monde entier.
Comment le sais-je ?
par ce qui suit :
plus il y a dinterdits et de prohibitions,
plus le peuple sappauvrit.
Plus le peuple possède darmes efficaces,
plus le désordre sévit dans le pays.
Plus on acquiert de technique,
plus en découlent détranges produits.
Plus se multiplient les lois et les ordonnances,
plus foisonnent les voleurs et les bandits.»
«On régit un grand Etat
comme on fait frire un petit poisson.» (29)
Notes
(1) Critique commune, à partir de Tocqueville avec l'idée d'un despotisme démocatique dans De la démocratie en Amérique et Balzac (Les illusions perdues), dans tout le XIXe siècle. La bibliographie de ce thème est océanique.
(2) Pensons aux efforts positifs de la philosophie, cherchant à définir les lois véritables de la collectivité: Hegel, Comte, Proudhon, Marx, Fourier.. .
(3) Et aussi: Borges, Les choses, in L'or des tigres, Gall., p. 114; Inventaire, in La rose profonde, Gall., p. 32-33.
(4) En règle générale, le Diable se décline au pluriel: les démons, les incubes et les succubes, etc.
(5) Job est justement celui qui se plaint de la multitude infinie des maux, de la reproduction interminable des malheurs et des douleurs: celui qui désespère de la multitude sans Dieu, et donc de Dieu lui-même; il est le mélancolique par excellence: sans le Principe, le multiple est absurde. Borges s'appuie sur le Livre de Job pour penser que la divinité est indéchiffrable, au-delà de tout jugement et de toute catégorie (chiffre et nombre y compris) de l'esprit humain (Conférences, La divine comédie, Folio, p. 27-28).
(6) Retranscrit Baalzebub dans la Vulgate, mais interprété "Baal-mouche" dans les Septante: il s'agirait d'un dieu chasse-mouches. Le nom a été transformé par mépris en Baal-zeboul, "seigneur fumier", dans le Nouveau Testament, où il devient prince des démons. Dans la démonologie courante, ainsi vint Belzébuth; cf. W. Golding, Sa Majesté des mouches, mais aussi Baal, de Brecht, mêlant Rimbaud à l'expressionnisme allemand, et placé sous le signe de la multitude éternelle des formes vivantes.. .
(7) Dans cette thèse du monde comme théâtre d'apparences, on reconnaît, outre le thème baroque issu de Calderon et Cervantès, le paradoxe chinois (repris par Queneau, Les Fleurs bleues) de Tchouang-Tseu et du papillon.
(8) Ce vieux pacte, c'est celui qui scelle tragiquement toute naissance: toute existence est entrée dans l'injustice... Schopenhauer: mieux vaut encore ne pas être né.
(9) Borges, Les miroirs, in Oeuvre poétique 1925-1965, p. 130, Gall., 1970.
(10) Cf. Borges, L'Aleph, Les théologiens, Gall.-L'Imaginaire, p. 55.
(11) Borges, Fictions, Tlön Uqbar Orbis Tertius, Folio, p. 35-36. Voir aussi Histoire de l'infamie, Histoire de l'éternité, Les miroirs abominables, 10/18, p. 89: "La terre que nous habitons est une erreur, une parodie sans autorité. Les miroirs et la paternité sont chose abominable, car ils la confirment et la multiplient. La nausée est la principale vertu."
(12) "Chaque chose est toutes les choses, la soleil est toutes les étoiles, et chaque étoile est toutes les étoiles et le soleil. Personne ne chemine là comme sur une terre étrangère." (Histoire de l'infamie, histoire de l'éternité, 10/18, p. 141).
(13) Cf. Borges, Enquêtes, Le rossignol de Keats, Gall., p. 171-176; Histoire de l'infamie, histoire de l'éternité, 10/18, p. 145.
(14) L'auteur et autres textes, In memoriam J. F. K., Gall.-L'Imaginaire, p. 213.
(15) Que peut être l'intuition divine infinie? "Les pas que fait un homme, du jour de sa naissance à celui de sa mort, dessinent dans le temps une figure inconcevable. L'Intelligence divine voit cette figure immédiatement, comme nous voyons un triangle. Cette figure a (peut-être) sa fonction bien déterminée dans l'économie de l'univers." (Enquêtes, Le miroir des énigmes, Gall., p. 182).
(16) Borges, L'attente, in Histoire de la nuit, Gall., p. 161.
(17) Borges, L'Aleph, L'immortel, Gall.-L'Imaginaire, p. 31.
(18) Borges, Le palais, in L'or des tigres, Gall., p. 206.
(19) Borges, Fictions, La bibliothèque de Babel, Folio, p. 101.
(20) Borges, L'Aleph, La demeure d'Astérion, Gall.-L'Imaginaire, p. 89. On retrouve la puissance d'infini du nombre 14 à la fin de L'écriture du Dieu, dans L'Aleph, qui traite de l'unité profonde des signes multiples que sont les formes diverses du monde.
(21) Borges, Simon Carbajal, in La rose profonde, Gall., p. 46.
(22) Cf. Borges, Le tigre, in Histoire de la nuit, Gall., p. 137; en bon schopenhauérien, il développe l'idée avec le plaisir sexuel et la diction: "Tous les hommes, au moment vertigineux du coït, sont le même homme. Tous les hommes qui répètent une ligne de Shakespeare, sont William Shakespeare." (Fictions, Tlön Uqbar Orbis Tertius, Folio, p. 46).
(23) Borges, Manuel de zoologie fantastique, Les tigres de l'Annam, Bourgois, p. 181.
(24) Borges, Poème de la quantité, in L'or des tigres, Gall., p. 180-181.
(25) Exemples: Enquêtes, La langue analytique de John Wilkins, Gall., p. 145; Histoire de l'infamie, histoire de l'éternité: Les miroirs abominables, 10/18, p. 89.
(26) "J'y crois au dénombrement des puces! C'est un facteur de civilisation parce que le dénombrement est à la base d'un matériel de statistique des plus précieux!... Un pays progressiste doit connaître le nombre de ses puces, divisées par sexe, groupe d'âges, années et saisons..." Céline, Voyage au boutt de la nuit (Pléiade, Romans, I, p. 188). Pensons à Fourier dénombrant les 42 espèces de punaises des puciers ("mobilier d'ordures") de Paris, et les 76 sortes de cocus (Tableau analytique ou hiérarchie du cocuage)...
(27) On a pu remarquer que Fourier n'était jamais aussi "délirant" que lorsqu'il voulait être exact : il fixe à 1620 le nombre des naissances et des morts successives destinées à chacun, avec comme durée 27000 ans sur terre et 54000 dans les ultra-mondes, selon le calcul des destinées. Les séries de Fourier sont des constructions poétiques (Engels: c'est un "poème mathématique") et des fixations maniaques, le tout étant destiné à calculer le nouveau rapport du vrai lien social à l'univers entier: en vertu du principe de l'unité universelle, le premier ne doit plus détonner avec le second. Queneau, dans Bords (Hermann, 1963), note que bien que non-mathématicien, Fourier a inventé des termes de l'algèbre moderne comme le module puissanciel et la théorie des groupes.
(28) Comme exemple de la bêtise du fétichisme du nombre: l'évaluation des vents émis par les vaches, qui réchauffent l'atmosphère, car riches en méthane: 500 litres de gaz quotidien par animal!!! S'il y a deux milliards et demi de vaches sur terre, ça fait 1150 milliards de litres de vent chaque jour...
(29) Respectivement, Tao-tö king, LVII et LXI, Pléiade, p. 60 et 64.