A propos de "A vendre"
Entretien avec Lætitia MassonNous ne savons pas si le cinéma est véritablement "un 7ème art", mais les objets quil produit sont parfois des outils de médiation extraordinaires entre les humains. Si vous voulez débattre dune opinion politique, dun point de vue philosophique, il y a de grandes chances que vous puissiez prendre des exemples tirés de tel ou tel film, parce qu"aller au cinéma" est sans doute lexpérience "artistique" la mieux partagée. Doù limportance dune création sans cesse renouvelée.
Lætitia Masson est une jeune cinéaste (la trentaine) qui nous a séduit dans ses deux longs métrages (En avoir (ou pas) et A vendre) ainsi que dans son dernier court métrage (Je suis venue te dire ). Elle y témoigne de façon exemplaire dune certaine "urgence de la création".
Drôle dEpoque : Pourquoi avoir choisi le cinéma ?
Lætitia Masson : Pourquoi faire du cinéma ? Un film, dans sa forme même est un mélange de plusieurs choses. Ça mélange tout ce que jaime, limage, le son, la musique, les mots ; le rapport aux gens, le rapport à largent Le cinéma intègre tout ; cest comme la création dun monde
Aujourdhui je naurais pas la force de minvestir sur une chose hors des gens, hors du monde, comme la peinture ou la littérature. Le cinéma me permet - cest intime -, daller à la rencontre du monde, sinon je pense que je serais enfermée dans une chambre. Il me faut produire quelque chose pour être véritablement "en rapport avec les autres", et dans mes films, jintègre toute ma vie, réinterprétée ; je me prends un peu comme une souris de laboratoire ! Je suis comme le neutre réceptif de tout le reste et je le réinterprète dans mes films.
Drôle dEpoque : Si on suspend la question "ontologique" de savoir si le cinéma est un art ou pas, on peut sintéresser à sa fabrication. La réalisation mobilise tout un ensemble de personnes et cest déjà un métier que de savoir lorganiser.
Lætitia Masson : Oui, mais il y a dabord une phase vraiment artistique de création pure quand on écrit le scénario, quand on le conçoit. Mais le métier même de réalisateur, cest un peu aussi un métier de chef dentreprise ; cest-à-dire que ça demande des capacités purement humaines, ensuite des capacités techniques. On est vraiment dans le domaine du subjectif, donc lobjet final, personne ne sait ce quil sera sauf le réalisateur. Il ne faut pas croire quune fois quon a un sujet et une histoire, cest fait. Ce qui mintéresse, cest que les costumes, les décors, le choix de lopérateur, le choix du preneur de son, tout ça participe au sens même du film Cest vraiment un rapport entre le trivial et lessentiel. Et puis, cest un art en mouvement, qui est dans la vie. Cest-à-dire quon a beau avoir prévu que ce jour-là, on allait tourner cette séquence devant la mer, tout à coup il se met à pleuvoir et ça se finit dans un abris bus. Il faut être suffisamment sûr de son idée, de son sujet pour pouvoir être réceptif à laléatoire qui est énorme.
Drôle dEpoque : On avait commencé sur le contexte, je tai relancée sur lidée du cinéma "un art ou pas".
Lætitia Masson : Ce qui mintéresse, cest de créer des choses dans le monde aujourdhui tel quil est. La place est difficile à prendre puisquil y a beaucoup de films, beaucoup dimages, beaucoup de sons, la télé, beaucoup dinformations, beaucoup de tout. Quest-ce qui fait quà un moment donné les gens ont envie daller dans une salle voir un film, comme ça Est-ce quil faut juste les émouvoir, est-ce quil faut les faire réfléchir, dans quel sens doit aller la réflexion : mon souci, cest le contemporain. Je pense quil y a des gens qui sont d"avant-garde", mais ce sont pour moi des génies. Moi, plus modestement, lenvie que jai, cest dêtre vraiment en rapport avec les gens de mon époque, là, aujourdhui. Ça me ferait peur dêtre une "artiste méconnue". Jai envie de bousculer un peu et de faire réfléchir, de décaler les questions, dire "voilà, on a lhabitude de penser comme ça, mais si on décalait ça et si on sinterrogeait sur lévidence des choses". Cest aussi pour ça que pour moi, faire un film est un acte politique. La place qua le cinéma aujourdhui dans la société nous met en rapport avec ce qui nous gouverne
Drôle dEpoque : Est-ce que tu ne penses pas quil y a quelque chose dexcessif, à demander à des personnes "en vue", parce quelles ont produit quelque chose, davoir une opinion sur tout et nimporte quoi ?
Lætitia Masson : Si je fais du cinéma, cest aussi parce que je ne sais pas parler. Si je savais mexprimer en direct, je naurais pas besoin de créer cette chose intermédiaire entre moi et les gens Quand jécoute des sociologues, des philosophes, je trouve quils ont, eux, un discours, ils sont dans la réflexion, dans le mot. Moi, je ne suis pas quelquun du mot, sinon je naurais pas besoin dimages et de sons. Mon film doit se suffire à lui-même.
Drôle dEpoque : Mais alors par exemple, les cinéastes qui sont intervenus dans le débat social en prenant position en tant que cinéastes, ça te semble excessif ou ambigu ?
Lætitia Masson : Cest-à-dire que sils navaient pas fait ça, peut-être que ça naurait pas déclenché le mouvement les médias nauraient peut-être pas relayé quelque chose, et ça ne serait pas arrivé jusquau gouvernement. Mais juste signer et ne rien faire après, cest difficile. Ne pas signer en sachant quon va peut-être empêcher le mouvement de prendre de lampleur, cest difficile aussi. Je me sentais associée à des gens qui dans leurs films ne prenaient pas forcément la défense de ce que jappelle la justice ou lhumanité - ni dans la façon dont ils les font ni dans les sujets quils traitent - et qui, simplement en signant, se mettaient du côté des justes. Donc jétais perplexe. Jai failli ne pas signer, puis jai signé quand même. Ce qui me gênait aussi, cétait : "nous, les cinéastes". Je pensais quon pouvait dire : "nous, les citoyens", mais heureusement ça a été relayé ensuite par les gens qui disaient : "nous, les bouchers", "nous, les charcutiers" et je trouvais ça bien que ça ait fédéré les gens en tant que travailleurs. Jaurais aimé avoir le courage de ma lâcheté, de dire : "à mon petit niveau, je fais quelque chose, jhabite à deux minutes de léglise St. Bernard, je vis avec des gens, je partage des choses quotidiennes avec eux, aller au-delà, je ne men sens pas tellement capable, comme je ne peux pas donner dix francs à chaque personne dans le métro parce que je pense que cest au gouvernement de soccuper des gens de façon systématique." En plus je me dis quon na pas, nous, toutes les informations sur les quotas dimmigrés, ce nest pas si simple, jimagine, pour un pays dintégrer les gens si cest les laisser venir pour quils soient à la rue après parce que moi je les vois tous les jours cest des conditions de vie terribles.
Drôle dEpoque : Je ne sais pas si on peut aller plus loin sur ce terrain-là, mais je crois que ce nest pas vraiment une question de quota, cest peut-être aussi une question de principe
Lætitia Masson : À un moment justement, ce qui est compliqué en politique, cest que les principes ne tiennent pas face à lhumanité. Quand on traverse Paris, linjustice les inégalités sont flagrantes et moi, jy participe tous les jours et encore je suis une jeune cinéaste, donc je prends le métro, je vois les gens, mais parmi les cinéastes qui ont signé, il y en a qui sont totalement coupés de la vie normale Et comme je nai pas résolu la question et par peur de faire une connerie, jai signé.
Drôle dEpoque : Cest peut-être aussi le moyen de faire partie dun collectif ?
Lætitia Masson : Oui mais cest une illusion Ce serait intéressant de regarder les films et de voir quelle est la forme dengagement à travers les films, plus quà travers les signatures.
Drôle dEpoque : Penses-tu quau delà du simple constat que les femmes réalisatrices sont aujourdhui plus nombreuses, il y aurait également une facon nouvelle de faire des films propre à ces jeunes femmes cinéastes ?
Lætitia Masson : Je nai pas du tout la sensation dappartenir, disons, ni à un groupe de jeunes, ni à un groupe particulier de femmes. Je ne me reconnais pas plus chez les femmes que chez les hommes ; pas plus chez les jeunes cinéastes que chez les jeunes cinéastes femmes Je suis cinéaste : pour moi justement au cinéma il y a une forme d"internationale" de quelque chose. Jai même une sorte de répugnance à être mise dans une "case" ; je revendique en tout cas une neutralité.
Ce que je voulais dans la bande-annonce, cétait par exemple ne pas mettre mon nom et voir si ça pouvait être associé à un film masculin.
Je suis bien sûr à lécoute du travail des femmes, des revendications des femmes ; je suis quand même un produit du féminisme, cest tout le temps présent dans ma tête, rien nest innocent. Mais je trouve quaujourdhui ce serait faux de dire que faire un film est plus difficile pour une femme que pour un homme. Les difficultés ne sont pas au même endroit.
Drôle dEpoque : À partir de tes films, essentiellement les deux longs-métrages, il a effectivement une insertion du monde du travail, plus ou moins grande ; dans En avoir (ou pas), il y a le contexte industriel des pêcheries à Boulogne sur Mer, et il y a le BTP. Dans le deuxième film, il y a le monde paysan et puis le supermarché France avec les rollers - donc tu as le souci dintégrer une dimension "monde du travail" dans tes films.
Lætitia Masson : En fait, je ne lintègre pas, ça fait partie du personnage même. Notre vie est rythmée par le travail ou le non travail, elle est donc rythmée par largent quon gagne ou pas. Pour moi, ce nest absolument pas un décor ou un prétexte, cest existentiel. Le travail que je donne aux personnages fait quils sont ce quils sont. Donc cest pour ça que dans A vendre, à aucun moment France ne sarrête de travailler, même quand elle demande de largent aux hommes pour bien montrer que ce quelle cherche, ce nest pas largent pour largent.
Drôle dEpoque : Dans En avoir (ou pas), lhéroïne quitte son travail à la conserverie ; dans A vendre, elle quitte le monde paysan de la Champagne pouilleuse. Il y a chaque fois une sorte de rupture. Dans A vendre, cette rupture est "réglée" elle aussi sous une forme marchande : France rembourse la dette envers ses parents. Mais on nen parle plus après.
Lætitia Masson : Oui justement parce que le personnage essaie doublier. France est en quête de civilisation, en quête de modernité. Elle nest pas hantée. Si elle était hantée, elle ne réussirait pas à fuir. Je crois que quand on est hanté, on narrive pas à partir Il fallait que la question soit résolue brutalement, comme les gens qui partent chercher des cigarettes et qui ne reviennent plus.
Drôle dEpoque : Si sa première histoire damour avait fonctionné, avait été une réussite par exemple, elle serait restée ? Mais ça serait sans doute un autre film !
Lætitia Masson : Oui, je le pense.
Drôle dEpoque : Quand même, cest un présupposé très fort, ça. Cest à chaque fois une rupture de classes sociales : dans En avoir (ou pas), Alice rompt avec la classe ouvrière et France Robert dans A vendre rompt avec la classe paysanne. Cest quand même des données qui ne sont pas innocentes.
Lætitia Masson : Pas innocentes, oui. Ce que je veux montrer chaque fois, cest quelle rompt avec un enfermement, mais ce nest pas quelquun dambitieux. Son ambition nest pas largent, nest pas de devenir une femme daffaires, de changer de classe sociale. Son ambition est ailleurs, elle veut une liberté de choix. Elle se sent enfermée par la société, par limage que la société impose à ces classes sociales-là. Ses parents pour elle sont victimes de ce que la société donne comme image deux. Ce nest pas une critique de ces classes sociales, cest dire justement "on nest pas victime parce quon est paysan, on nest pas victime parce quon est ouvrier, fermé parce quon est paysan ou parce quon est ouvrier". France rompt extrêmement brutalement. Ce qui me fascine, cest les gens qui au lieu de rester dans les chemins que tout le monde emprunte, que les règles nous imposent, disent : il ny a pas de "il faut". Quelle que soit la classe sociale, on doit trouver sa propre voie et justement quelquun issu de ce milieu-là nest pas plus victime que quelquun dautre. On peut avoir les outils de la rébellion partout. Se laisser enfermer à Neuilly, ça doit être terrible aussi, mais cest un autre film !
Drôle dEpoque : Ce sont des vies très difficiles, elles choisissent la difficulté lune comme lautre et ce sont des femmes de surcroît.
Lætitia Masson : Oui, mais je ne pense pas quelles le ressentent, elles, comme difficiles. Ça doit venir de moi aussi, ce que je ressens comme difficile, semble très facile à un tas de gens. Par contre ce qui peut paraître douloureux aux autres, moi me paraît facile. Donc là, pour elle, la rupture, cest son mode ; cest moins douloureux pour elle de partir et derrer que de rester enfermée là où elle aurait dû. Donc ce nest pas un personnage tragique puisquelle est en accord avec elle-même, elle fait ce quelle a envie de faire elle se heurte aux règles, aux limites, à tout, mais dans une sorte de conscience et denvie de participer physiquement et mentalement au monde, de se comprendre. Parfois il y a un mur et cest comme si elle se cognait la tête contre le mur, mais au moins elle agit. Ça rejoint pour moi lidée du politique - il ne suffit pas de voter, il faut être juste dans la vie, dans le rapport aux autres. Je lisais quelque chose dans le livre de Marie Desplechin - une question le partage - je trouve que cest ça la question fondamentale : quest-ce quon partage vraiment avec les autres ? Jusquoù, physiquement, on peut vraiment être en accord avec nos grands principes ? La contradiction, cest un truc qui me fascine : entre la vie des gens, leurs discours. Il faut faire des impasses, il faut tracer, il faut élaguer, déshumaniser, enlever des sentiments sinon on ne peut rien faire. Cest aussi un film là-dessus, sur la part monstrueuse, sur le fait quon est pas tout le temps honnête, pur. Même chez les gens les plus dévoués, dans les associations, chez les infirmières, les gens qui soccupent des gens malades du sida, - je me dis, moi je ne pourrais pas le faire, je suis très admirative - et en même temps, je pense quil y a une part dautosatisfaction, de plaisir personnel puisquils arrivent à le faire.
Drôle dEpoque : Le bénéfice secondaire disent les psychanalystes.
Lætitia Masson : Cest pareil en amour. On croit quon donne tout à lautre, mais en fait, la première personne à qui on fait plaisir, cest soi-même.
Drôle dEpoque : Parlons-en justement ! Parlons de ce qui se passe pour France au niveau de sa première expérience : elle veut se donner toute parce quelle est totalement sincère et cest ce qui fait drame et qui justifie un peu tout ce quelle met en place par la suite dans ses relations amoureuses. Ce sont quand même des rapports intenses, mais des rapports médiés par une dimension déchange, largent quelle sollicite, exige ou veut donner - cest arrivé une fois. Dans chacun des rapports qui suivent le premier, - ce nest pas de la prostitution puisquelle nen fait pas son métier comme tu le dis toi-même -, il sagit dune forme "prostitutionelle" qui permet de garantir la distance qui lui semble nécessaire pour garder son intégrité. Comment ça test venu cette idée-là, extrême ? Je ne sais pas si lamour se réduit à ce genre de contrat Est-ce une bonne métaphore de la relation amoureuse ?
Lætitia Masson : Pour moi, le personnage au départ - cest pour ça aussi que je le situe dans un village à la campagne, ce nest pas un village de Provence, ce nest pas le Nord, pas la montagne, cest sans identité. Donc au départ, elle est comme une candide, une vraie innocente qui est dans un rapport entier aux gens ; aimer, ça veut dire aimer totalement, être amoureuse ça veut dire tout donner. Donc ses premières expériences négatives, cest avec ses parents et avec ce garçon, et là elle comprend que ce quelle croyait être le plus généreux et le plus égoïste, ce à quoi on doit croire totalement peut vous détruire totalement. Et elle va faire au fur et à mesure de ses rencontres lapprentissage de la vie avec les autres, de la vie moderne. Et pour moi cest linverse de la prostitution. Quand tu parles aux prostituées, ce quelles veulent, cest gagner de largent en vendant leur corps. Elles séparent absolument lâme dun côté et le corps. Alors quelle, cest linverse : elle veut juste savoir combien on laime ; ce quelle met en lumière à travers largent, cest lintensité du sentiment, ce nest pas son corps du tout quelle vend, elle essaye plutôt de mesurer ce qui est au-delà du corps, son engagement, lengagement des gens.
Je pense aussi que lengagement maximum avec quelquun, cest quand on commence à aborder le sexuel. Elle utilise le rapport traditionnel de la prostitution et elle linverse. Les autres ne voient pas linversion, et cest parce quils ne la voient pas quelle peut se protéger. Ça limite tout de suite les rapports amoureux quils pourraient avoir avec elle. Elle sait quils ne tomberont pas amoureux, donc elle sait quil ne faut pas tomber amoureuse, donc elle sait quil ny aura pas de risque de trahison.
Drôle dEpoque : Dans les deux films, il y a des moments où la prostitution est bien réelle. Bruno par exemple dans En avoir (ou pas) quand il va voir une prostituée parce quil a son problème de rupture. Dans A vendre, le rôle de Chiara Mastroiani France voudrait apprendre ce que cest que dêtre prostituée pour de vrai.
Lætitia Masson : À un moment où elle na plus dautre solution, elle na pas de travail - avant de rencontrer Stévenin là elle na plus le choix, elle se dit : "finalement autant aller jusquau bout". Et prendre le vrai risque qui est de faire ça avec des inconnus, pas des gens quon a choisis, quon aime Elle veut aller vraiment plus loin la violence. Cest comme si elle voulait connaître tout de la vie ; elle veut tout essayer pour comprendre comment font les gens, tous les gens, les hommes, les femmes, et pourquoi les autres ont lair de moins souffrir quelle alors quils peuvent apparemment être dans des relations plus violentes et elle comprend que chacun se recrée ses propres rêves et ses propres limites. Dans A vendre la prostituée black dans lhôtel lui dit "mes fesses, cest à moi, le reste je peux ". Chacun met les limites de sa propre moralité ; elle, elle a cherché ses limites, elle veut savoir ce qui lui fait du bien et du mal. Et ça peut aussi être du mal qui lui fait du bien ; elle a compris que ce nétait pas si simple comme rapport. Que les vrais rapports de prostitution sont entre les hommes, leur travail, et leur femme. Tout le monde se prostitue dune manière ou dune autre, à un moment ou à un autre, tout le monde vend son âme à chaque instant
Drôle dEpoque : À propos de la scène de sodomisation dans A vendre : pourquoi en faire, - du moins au niveau de ce qui se dit dans le dialogue, pas de ce qui se donne à voir à lécran, où on peut voir du plaisir sur le visage de France -, une figure exemplaire de la prostitution, engendrée par le désir des hommes qui ne peuvent pas satisfaire cette pratique avec leurs partenaires "légitimes" ?
Lætitia Masson : Pour moi, ce nest pas du tout un symbole de la prostitution, dune chose réservée à ça. Cest normalement un désir exprimé, un peu particulier, que lautre a le droit de refuser ou pas et quelle na pas le droit de refuser parce quon la paye pour ça. Donc elle accepte et se rend compte que ce que globalement les gens fantasment comme un truc plus violent que le reste devient pour elle une source de plaisir.
On part dune idée conventionnelle utilisée comme telle, lhomme daffaire qui préfère enculer et puis ça se retourne et on note que le cliché devient quelque chose dautre, pas un cliché justement, quil ne faut pas croire que les femmes naiment pas ça, que ce nest donc pas la question des hommes ou des femmes, de la sodomie, mais la question du désir.
Drôle dEpoque : Pourquoi avoir choisi cette scène pour laffiche ?
Lætitia Masson : Cest justement une question dimage. Quelle image donner du film ? Je ne voulais pas que ce soit un corps, parce quun corps à vendre, ça aurait été il valait mieux que ce soit un visage. On ma proposé après cette image-là, qui nest pas pour moi le symbole du film parce quextrait de cette scène, mais qui est le symbole du film parce que sur le visage de la fille, on lit une sorte dexpression très mystérieuse, qui est ni soumission, ni jouissance, ni douleur, ni vraiment humaine, mais complexe et contradictoire.
Drôle dEpoque : Cette relation marchande systématique quelle instaure dans toutes ses relations sexuelles avec les hommes se dénoue à New York, quand elle envoie son portrait-miroir à celui qui ne lui a rien demandé, ne la pas dénoncée et la laissée partir avec largent pour vivre son rêve jusquau bout, aller aux Etats-Unis. Cest peut-être le début du bonheur, de lamour ?
Lætitia Masson : Oui, complètement. Il y a deux miroirs : la première fois où elle est entraînée par le jeune prostitué black qui a un client et quand elle assiste à la scène violente de véritable prostitution de quelquun qui le fait parce quil na pas le choix. Elle visualise son propre avenir, et juste y assister, même pas y participer, cest une révélation. Cest aussi la révélation de sa lâcheté parce quelle narrive pas à le faire vraiment. Elle a peur donc elle part. Elle voit ça et ensuite il y le miroir plus littéral du tableau. Et elle voit une peintre française à New York qui est linverse de ce quelle a est, qui est limage de la réussite Le personnage de France est un personnage risqué parce quil est dur, froid, froid jusquau bout, jamais il ne demande rien à personne et jamais il navoue sa faiblesse. Quand elle pleure, cest seule dans sa chambre avec une poule, elle nest retenue en rien par la souffrance des autres, elle est vraiment insaisissable et non sentimentale. Cest un personnage un peu à la Faulkner, cest-à-dire que cest un personnage mi-attachant, mi-monstrueux et sa quête de liberté est presque monstrueuse parce que trop idéaliste, trop utopiste
Drôle dEpoque : Il y a du sport dans tes films : dans le premier, il y a le foot, dans le deuxième la course à pied. Cest une sorte de métaphore du film : une fuite vers un ailleurs.
Lætitia Masson : Dans le premier film, également : Bruno était arrière défenseur, cétait symbolique de sa place dans la vie.
Drôle dEpoque : Tu trouves que le sport est un bon "matériau" cinématographique ?
Lætitia Masson : Le sport, cest une métaphore du rêve absolu quon a et quon narrive pas à atteindre parce que physiquement ça bloque, quelque chose sur lequel on ne peut plus agir. Chacun rêve. Lui dêtre joueur de foot, elle dêtre coureuse et puis physiquement ça ne suit pas. Alors quest-ce quon fait quand on ne peut plus agir sur quelque chose, on est obligé de changer de rêve. Cest quelque chose qui dépasse le politique, le social, qui est la limite du corps et l"injustice" du corps.
Drôle dEpoque : Cest toi qui écris les scénarios jusquà présent. Est-ce que tu naurais pas pu écrire des romans par exemple ?
Lætitia Masson : Non, cest ce que je vous disais tout à lheure. Vous liriez les scénarios, vous verriez que ce nest pas possible parce que pour moi cest une forme complètement intermédiaire, ça ne sert doutil quà moi, au producteur, aux techniciens et aux acteurs. Ça na pas de valeur littéraire. Donc jai besoin que ce soit incarné. Jai un rapport au cinéma très primitif aussi. Lidée davoir immortalisé un instant de vie, ça me bouleverse encore. Cest pour ça que je réfléchis beaucoup au choix des comédiens, parce que jai envie que ça ait une vraie valeur de filmer des visages et des paysages. Et puis, les émotions les plus fortes que je ressens et que jaime provoquer, cest dans la rencontre entre une image, un son et le sens.
Drôle dEpoque : Tu as dit quelque part quil y avait trois phases : tu écris le scénario, éventuellement tu réalises contre le scénario et tu retombes sur tes pieds au montage. Est-ce que tu peux expliciter ? Est-ce que ça test personnel ? Est-ce que tu tappuies sur des exemples canoniques ?
Lætitia Masson : Pour moi le scénario, cest vraiment une étape absolument solitaire ; je ne pourrais pas écrire avec quelquun. Je ne peux pas partager mes idées à ce moment-là, je suis à la fois trop fragile sur ce que je suis en train de faire, - je ne suis pas du tout sûre que ce soit bien - et dans la façon même dont ça vient, je sais pas trop si ça va venir, je ne sais pas quand ça va venir. Ensuite, cest la phase de la préparation qui est déjà aussi une façon denrichir le scénario, je ne vais pas contre, là, mais jenrichis au fur et à mesure parce que jaccepte dêtre "bousculée" par la réalité. Prenons lexemple de lusine de poissons ; on se dit : tiens ! où est-ce quil y a des usines de poissons en France ? Javais prévu que ça se passerait là, mais là, il ny a pas dusine de poissons. Tu te rends compte des réalités économiques, géographiques, etc. Donc ça enrichit forcément, parfois ça contredit et tu es obligée de changer. Cest une question de fidélité par rapport à ce que jai envie de raconter du monde contemporain, je ne peux pas le distordre à ce niveau-là. Donc je ne forcerai jamais une chose. Si on doit tourner par exemple dans une banque, et quà la dernière minute ce nest pas possible, et bien si on doit tourner à la place dans un supermarché, jirai dans un supermarché, mais je réécrirai la scène en fonction du supermarché, cest-à-dire que je ne forcerai pas la scène.
Il y a ça et après, "le tournage contre le scénario" ; cest aussi vraiment être à lécoute des acteurs et cest rendre tout vivant, cest ne chercher que les vibrations. Le problème du cinéaste, cest quon a une journée dexactement 8 heures, que tout ce qui dépasse coûte de largent, cest toute une organisation, il faut que tout soit en place au moment dit, pour les décors, les acteurs, les techniciens, la figuration, cest une organisation où on fait des tableaux de correspondances très compliqués pour arriver à lheure H avec tout le monde ce qui laisse peu de place à la création en direct. Souvent on fait ce quon a prévu parce que cest déjà suffisamment lourd à gérer. La liberté malgré tout, ce sont des gens comme Godard, Cédric Kahn, et beaucoup aussi Jean-François Stévenin qui me lont apprise. La présence de Stévenin sur ce tournage-là a été essentielle pour moi, au-delà de sa prestation dacteur. On parlait beaucoup de cinéma. On était toujours à lécoute et on regardait les choses autour de nous ; ce qui fait que quand il y avait un choix de lumière, quand il y avait une situation particulière qui était là devant nos yeux, lui et moi on se regardait et ça pouvait faire que je dise : "là on avait prévu ça, mais finalement, on se retourne, on fait autre chose, parce quil y a le coucher de soleil là, et " Des scènes quon met des jours et des jours à écrire, à articuler, étaient balayées pour un truc quon créait en 5 secondes et qui était plus fort parce que plus vivant.
Mais en même temps, cest un film très structuré parce quil y a une construction narrative particulière entre le passé et le présent, les différents lieux. Je ne pouvais pas tout bousculer non plus dans lhistoire ; il y avait des correspondances, même souterraines entre les séquences. Cest un film "hitchcockien" à des moments mais on ne peut pas être Hitchcock et Cassavettes en même temps. Parfois jai essayé et je me suis retrouvée avec des choses trop compliquées au montage. Japprends
Drôle dEpoque : Tu as beaucoup appris déjà entre les deux. Cest absolument évident à limage
Lætitia Masson : Cest pour ça que jai dit que jai refait un premier film. Enrichie de lexpérience de lautre.
Drôle dEpoque : Et au montage alors ? Ce nest pas toi qui as monté celui-là ?
Lætitia Masson : Je suis toujours là, mais avec quelquun. La première fois cétait avec Yann Dedet, qui a monté des films avec des grands metteurs en scène cest-à-dire que jétais face à quelquun qui savait, il savait ce que je ne savais pas. Donc jai dû lutter parfois pour obtenir des choses. Le montage cest mental, tu peux faire du montage sur papier, mais cest aussi complètement empirique, cest-à-dire que la juxtaposition de deux images peut provoquer un sens et un effet non prévu qui ne peut se découvrir que quand on le voit, cest-à-dire quil faut pouvoir faire beaucoup dessais. Sur A vendre, jai travaillé avec Ailo Auguste. Elle a une qualité immense pour moi, cest quelle nest pas narcissique, elle na pas envie dexister en dehors du film, pas plus que moi, ce qui fait quon a pu tout essayer tout le temps. Cest comme ça que jaime travailler, quand les gens nont pas besoin de revendiquer, ni quils sont lauteur dune idée ni que je suis lauteur du film. On travaille, on nest que dans le travail, que dans les tentatives, ce qui fait quon a travaillé beaucoup et en même temps assez rapidement. Il ny avait pas du tout de problèmes relationnels. Ce que jaime avec les acteurs, les techniciens, cest travailler, travailler, travailler, que tout soit résolu au départ, quon soit là pour la même chose et quil ny ait pas de problèmes didentité à résoudre pendant le film.
Drôle dEpoque : Dans les deux films, il y a des acteurs amateurs ; est-ce que leur présence est incontournable, est-ce quils ajoutent un plus, est-ce quils font plus vrai, plus réel que ne lauraient fait des acteurs professionnels ? Ne peut-on pas trouver que les parents paysans dans A vendre (surtout le père), ressemblent plutôt à des paysans qui jouent à être des acteurs qui jouent le rôle de paysans ?
Lætitia Masson : Je savais que jallais tourner dans ce village, et mon idée était dintervenir le moins possible sur la réalité. Avec la conscience quil ny a pas dobjectivité, et que lhistoire et mon regard allaient être orientés. Jy allais en cherchant à faire dire à cette réalité quelque chose, je ny allais pas "neutre" : javais déja une "sensation" de ce village qui mavait inspiré une partie de lhistoire et que je voulais rendre. Le rapport au passé, le cimetière militaire, la non modernité, le rapport à la terre et la transmission de la terre, et donc lenfermement. On na pas vu un étranger dans cet endroit depuis des générations. Tout ça, cétait orienté, ce nétait pas un documentaire sur un village de Champagne pouilleuse ; cest aussi fictionnel quà Marseille et donc à lintérieur de ça, du coup tout est fictionnel même si jessaye de le faire sans modifier les choses, de montrer la part de fiction que comporte la réalité. Cest quoi des paysans ? Ils sont tous différents, et ils ont une force, un vécu qui ne se jouent pas, qui est dans lexpression des mots. Tout comme ça na pas eu de sens de faire prendre à Sandrine laccent du Nord dans En avoir (ou pas), ça na pas de sens de faire un parler paysan, de donner un look paysan, donc je me suis dit : il faut sortir du cliché, la meilleure façon de le faire, cest de le faire faire par de vrais gens. Il y a beaucoup plus de romanesque en eux que si je le fais interpréter par des acteurs. Ce nest pas du tout lidée du documentaire, cest lidée par contre de lhumanité. Si cétait joué par des acteurs on naurait que la monstruosité des personnes ; si je fais jouer par des vrais gens, on aura tout le tremblement, toute lémotion du dispositif de ces deux personnes comme deux papillons capturés face la caméra. On va être dans une sorte de trouble contradictoire, ce sont à la fois des monstres et des êtres humains parce quils ont leur propre langage Jai senti quils auraient la force de linterpréter parce que ce sont des gens qui sont dans un club de théâtre, donc je ne les ai pas complètement détournés de leur vie, je ne leur ai pas volé quelque chose. Je savais quils étaient dans un cadre où ils pouvaient se protéger.
Drôle dEpoque : Tu es satisfaite du résultat ?
Lætitia Masson : Oui. Ils ont un discours terrifiant et en même temps on les aime quand même. Ils sont dans une forme dinconscience, un état dinnocence monstrueuse. Jai fait une mise en scène qui nen est pas une, une histoire de photo de famille et aussi presque un plan fixe de télé sauf que ça dure plus longtemps ; cest une histoire de mise en abîme dun passé lourd, du faux documentaire.
Drôle dEpoque : Ça fait un peu comme du cinéma-vérité, de la prise sur le vif, sans détour.
Lætitia Masson : Cest le moment le plus théâtral et le plus vrai en même temps.
Drôle dEpoque : Il y a aussi le cas des deux intervenants "artistes" : Mehdi Belhaj Kacem dans son rôle de romancier faisant la promotion de son roman 1993 dans En avoir (ou pas) et puis Anh Duong en tant que peintre, dans A vendre. Pourquoi prendre de "vrais artistes" pour jouer des rôles dartistes dans un film de cinéma - dont tu dis par ailleurs ne pas savoir si cest véritablement un art ?
Lætitia Masson : Pour moi lartistique ça ne se joue pas, ça ne sinterprète pas. Ce qui mintéresse chez les artistes, cest leur production, et le fait quils nont pas lair den être. Le visage dAnh quand elle peint, ça mémeut. Si les gens se disent : "tiens cest une actrice", ce nest pas grave, moi je sais que cest ça le visage de la création ; car quand je lai filmée à ce moment-là, elle peignait vraiment le tableau quelle était en train de faire.
Et puis pour moi cétait dire : on vient de vous raconter une histoire, lhistoire de cette fille, cest un peu tragique, on a fait un peu comme cette femme artiste, on a utilisé sa vie et on en fait une uvre, on en a fait le portrait, on laisse la fille à labandon et on va pouvoir réfléchir sur la beauté ou la valeur, compatir avec une image. On va laisser la réalité de côté, on sen est servi, on la abandonnée. Heureusement je la rachète, elle renonce à son tableau pour aider la fille, finalement elle garde largent. Cest une sorte dautocritique de mon travail.
Un journaliste du Progrès de Lyon m'a dit : "votre film est faussement violent, vous nallez pas au bout de la violence, moi je suis journaliste à la rubrique justice, faits divers, etc. Dans la vie, la nuit, je peux vous dire que des personnes qui sont confrontées à la violence, jen connais". Je lui ai répondu : "oui, mais je parle de personnages qui restent dans une règle, qui essayent dintégrer le monde avec ses lois, je ne parle pas de marginaux absolus ou de gens qui nont ni le courage ni la lâcheté de sexclure du monde".
Je ne pourrais pas prendre aujourdhui un personnage de SDF, jaurais peur dutiliser à mort le tragique du destins de gens. Je ne trouve pas que le tragique de lexclusion soit forcément de lhéroïsme, plus héroïque que lintégration pure. Je nai pas a priori de compassion pour les gens qui font la manche dans le métro, qui finalement sils étaient engagés par une entreprise un peu maligne, seraient parfois dexcellents vendeurs ; ils sont dans larnaque, ils ne sont pas plus purs que les patrons. Comme les putes, ce ne sont pas toutes des pauvres filles abandonnées, leurs aspirations sont souvent totalement bourgeoises. Ce nest pas parce que les gens souffrent, sont dans la misère, quils sont plus humains ou meilleurs ; la souffrance ne rend pas meilleur.
Il y des discours englobants, généraux, des discours antiracistes qui deviennent complètement démagogiques.
Drôle dEpoque : Je parlais tout à lheure de Mehdi Belhaj Kacem dans son rôle de romancier faisant la promotion de son roman dans En avoir (ou pas). Ça me fait penser à un autre aspect du métier de cinéaste ; comme tu le rappelais, cest un métier "impur" : directeur de "colonie de vacances", chef dentreprise mais aussi spécialiste de la promotion. Ces séances télé, tu es obligée de les faire, cest un engagement que tu as pris par rapport à la production ?
Lætitia Masson : Cest plus compliqué. Après le premier film, je me suis dit plus jamais ça : cest vraiment participer à la lobotomisation des gens, cest participer à tout ce que je dénonce. Et la question sest reposéee pour le deuxième film, jai annoncé qua priori je ne ferais rien pour la promotion. Mais les gens qui ont pris le film en charge, qui maident au niveau du distributeur, croient beaucoup au film : ils ont investi des sommes énormes et font tout pour mettre le film en avant ; si je ne participe pas, je ferais une "contre-performance" Car pour linstant je nexiste pas, cest ça le problème, exister pour après pouvoir se mettre en retrait. On ne peut pas lutter en sexcluant du système, il faut lutter de lintérieur. Je regrette en même temps dêtre dans ce malaise, qui est dêtre à la fois dedans et dehors.
Drôle dEpoque : Comment vois-tu la suite de ton travail ?
Lætitia Masson : Je suis dans une grande liberté : je me suis organisé un système qui est assez confortable parce que je suis dans une économie de film assez modeste et dans une économie de vie également assez modeste ; je nai pas de contraintes qui mobligeraient à me compromettre à gagner plus dargent, donc jai une grande liberté de création. Mais jai envie de faire des films qui osent. Jai envie daller plus loin, de continuer à me poser des questions sur la narration, sur le cinéma pur.
(Propos recueillis par Jeanine Dejonghe et Yves Gueniffey, Paris, août 1998)