Drôle d'Époque?com
Yves Gueniffey

Il ne s’agit pas ici d’une nouvelle start-up, mais de l’annonce de notre présence sur la Toile (l’Internet pour parler comme nos amis québécois).

Quand nous avons créé en 1997 Drôle d’Époque, revue semestrielle dont voici le numéro 6, nous souhaitions, comme d’autres revues, nous inscrire politiquement dans l’espace public. Soit, en reprenant les termes de la quatrième de couverture du premier numéro :

…Relier ce qui est souvent séparé, d’abord les disciplines et les sujets, en entrecroisant les sciences, de l’homme ou de la nature, les arts, la philosophie, la politique.…

…Revue critique, indépendante qui ne prêche rien, ne promet rien, ouvre, tout simplement un nouvel espace public disponible à celles et ceux qui demeurent rétifs à être « conduits en troupeaux » (Spinoza)

Voilà pour la nécessaire déclaration d’intentions, toujours d’actualité.

Mais quelle est la réalité matérielle d’une revue politico-philosophique « moyenne » ? Quelques centaines d’abonnés, aussi peu de lecteurs au numéro et donc des chiffres de ventes insignifiants. Une revue ne tient sur la durée que par un réseau de soutien.

Merci donc pour ce qui nous concerne, aux institutions qui nous font confiance, à nos abonnés et à ces quelques librairies qui défendent les revues, à commencer par notre relais « local » l'Autre Rive[1]à Nancy et bien sûr Compagnie[2] à Paris.

L’Internet peut-il contribuer à changer cet état de fait ? Quelques exemples nous incitent, comme d’autres revues, à nous « emparer » de cet outil qui n’est en aucune façon réservé à la marchandisation étendue du monde.

Il y a déjà l’exemple des scientifiques du monde entier qui ont su très tôt créer à partir de l’Internet un réseau support d’échange et de publication ; c’est même devenu un véritable lieu d’élaboration, de validation, puis d’archivage des connaissances.

Les mouvements sociaux « anciens » comme « nouveaux », lieux de la politique vivante qui nous intéresse, savent utiliser les nouvelles technologies pour mieux agir. Pour mémoire, rappelons la façon dont les lycéens ont « détourné » le Minitel pour coordonner leurs actions contre la loi Devaquet en 1986. De nos jours, il suffit de mentionner le rôle des téléphones portables dans le déroulement des manifestations ; et nous savons maintenant comment les protestataires de Seattle ont préparé en partie via l’Internet les bases d’un contre-pouvoir mondial.

Mieux encore : le lecteur « amoureux » des revues montre dans sa pratique même une proximité singulière avec ce que permet cette nouvelle matérialité du texte comme le dit joliment Roger Chartier[3].

Quelques figures matérielles du net :

La belle mais hélas défunte émission de Christine Goémé sur France Culture, Les idées en revues, invitait les rédacteurs d’une revue qui, à la fin de l’émission, passaient téléphoniquement le témoin à une seconde revue de leur choix. Un peu à la façon des pointeurs qu’un site web propose pour rediriger le visiteur vers d’autres sites susceptibles de l’intéresser.

La Toile (Réseau) des revues : la table des revues de la librairie Compagnie et son environnement de rayonnages donne une bonne idée du butinage d’un internaute sur la toile des revues. Les revues y sont présentées côte à côte. Il y a des voisinages qui séduisent ou qui agacent, mais c’est la République des lettres : chacun compte pour un. On peut encore trouver les anciens numéros de chaque revue archivés dans les rayonnages.

Les airs de famille et les courants de pensée sont aisément repérables par le jeu des ressemblances-différences, des citations-emprunts, des confrontations, échanges, hommages… Un butinage attentif permet de constater la migration des noms propres et des concepts de revue en revue : pour nous en tenir aux revues philosophico-politiques et au jour d’aujourd’hui, il est frappant de voir comment par exemple les noms propres Rancière, Agamben, Nancy, Derrida ou Badiou migrent de revue en revue ; et comment le bio-pouvoir de Foucault s’installe sur les premières de couverture. À bientôt sans doute Sloterdijk et ses règles pour le parc humain[4] Tout cela dépend de la façon dont on utilise son moteur de recherche.

En fait, de nombreuses revues sont déjà visibles sur l’Internet. La rubrique dans les revues… du site web du Monde diplomatique[5] recense plus de 400 revues dont la moitié possède une vitrine sur le web.

Nous y sommes maintenant.[6]

Ce ne serait pas le moindre paradoxe de la Toile (web) qu’elle nous permette de persévérer dans la pensée et de (res)susciter virtuellement La Joie de lire[7].


[1] 19, rue du Pont-Mouja, 54000 Nancy.

[2] 58, rue des Écoles, 75005 Paris.

[3] in Jean-Yves Mollier et collectif. Où va le livre ? La Dispute, 2000, pp 247-257.

[4] Peter Sloterdijk. Règles pour le parc humain. Mille et une nuits, 1999.

[5] http://www.monde-diplomatique.fr/revues/

[6] http://www.forum.irts-lorraine.fr/droledepoque/

[7] Nostalgie (soixante-huitarde !) de la table des revues et de la presse au sous-sol de la librairie La Joie de lire (chez François Maspero), rue Saint Séverin, passage obligé d’une éducation politique.