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La
nausée politique ou la caverne revisitée
Jean-Marc Levent
Cest tous les jours que la question se pose : à quel point ce qui
est ne paraît pas réel pour que tous le supportent ? Ou ce que
tous supportent nest-il supportable quà la condition de ne
plus passer aux yeux de personne pour réel ?
De largent. La ruine
de la politique
Michel Surya
Figure-toi des hommes
dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur
une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là
depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte quils
ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant
de tourner la tête ; la lumière leur vient dun feu allumé
sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers
passe une route élevée : imagine que le long de cette route est
construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes
dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets
de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes dhommes
et danimaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière
; naturellement parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Ils nous ressemblent ; et dabord, penses-tu que dans une telle situation
ils naient jamais vu autre chose deux-mêmes et de leurs voisins
que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur
fait face ?
Jamais, sans doute, navons nous été aussi proches de ces
prisonniers quévoque Platon dans La République [1].
Prisonniers de lombre projetée par une classe politique déconsidérée
sur la paroi de la démocratie. Il existe aujourdhui une volonté
de provoquer une nausée de la politique, de son usage et de sa pratique.
Dans un article publié dans Le Monde [2], intitulé
Un regard critique sur la politique, on constate que 44% des Français
jugent que la démocratie ne fonctionne pas très bien
ou pas bien du tout, accompagnent leurs commentaires de méfiance,
dégoût, dennui et considèrent
quen règle générale, les élus et les
dirigeants politiques sont plutôt corrompus. Cependant il semble
que le corps électoral nenvisage pas de trouver une solution par
les urnes, comme le prouve le taux dabstention au dernier référendum.
Paul Bacot rappelle à ce sujet que, si responsabilité il
y a, elle est celle des politiciens qui, pour toutes sortes de raisons, ont
renoncé à leur fonction première : la fonction politisante[3],
qui suscite chez lautre la politisation et permet dinvestir
dans un débat, dans une bataille, les mobilisations capitalisées
dans dautres débats, lors dautres batailles. Cette
indifférence est renforcée par le sentiment que les organisations
politiques traditionnelles ont épuisé leurs possibilités
historiques et sont devenues des organisations gouvernementales, dotées
dune culture commune.
Symbole de la pornographie politico-spectaculaire, laffaire Méry-Strauss-Kahn
et le financement occulte des partis politiques posent un problème à
la démocratie, autrement plus important que celui de savoir si la repentance
ou lamnistie constituent les méthodes les mieux adaptées
pour recouvrir dun voile pudique la prévarication, la corruption
et les emplois fictifs. Une fois de plus lobjectif recherché demeure
le consensus. Comme le souligne Rancière : Le consensus prétend
faire régner la paix par un processus dobjectivation : à
la place des sujets du conflit politique et des mots du conflit, il entend mettre
des groupes sociaux et des problèmes bien identifiés, bien semblables
à leurs noms[4]. Faire croire que la démocratie
peut être consensuelle relève de limposture car elle nexiste
que dans la dissension et laffrontement. Une démocratie apaisée,
pacifiée et non participative, ne saurait être un objectif mais
est une aporie.
Pour illustrer cet état de fait, nous évoquerons deux évènements
qui se sont déroulés durant les mois de septembre et octobre derniers.
Tout dabord une grève de cinquante-huit représentants, pendant
quatre semaines, au sein du groupe Hachette Livre, filiale du groupe Lagardère,
en réaction contre neuf suppressions de postes et lapplication,
sans concertation préalable, dun plan de restructuration commerciale,
dont le but était de privilégier les chaînes de librairies
(FNAC, Virgin, Extrapole, grands magasins
) et la concentration, au détriment
dun réseau de librairies indépendantes et de dimension plus
modeste à faible rentabilité. Il fallut un mois de grève
à ces salariés et une occupation dune durée symbolique
des locaux, pour se faire entendre et parvenir à un accord. Entre-temps
fut convoqué larsenal féodal du refus de négocier
par une direction générale autiste : la présence de vigiles
destinés à interdire laccès à certains lieux,
la désinformation, les pressions etc. Dans le même temps, aux éditions
Casterman, huit représentants, en moyenne vingt ans dancienneté
chacun, sont licenciés pour faute grave à la demande
du nouvel actionnaire, Flammarion. Cette machination les évince du plan
social et les prive des indemnités légales de licenciement. Sensuivent
six jours de grève de la faim des intéressés, avec occupation
des locaux (duvets étalés dans les couloirs moquettés dun
building cossu du XIe arrondissement, assemblées générales
dans les salles de réunion, visites régulières de soutien
: familles, amis, délégations de maisons dédition
)
qui finissent par obliger la direction à négocier et à
les réintégrer dans le plan social. Par une réponse extrémiste,
inconcevable dans le milieu feutré du livre il y a encore quelques années,
la grève de la faim, à une situation aberrante, le licenciement
pour une faute grave non avérée, ces salariés
ont dénoncé le rejet et lobjectivation du travailleur. Dans
une lettre de soutien, rendue publique, Tardi écrit à Jacques
Simon, p.d.g. de Casterman : La faute grave existe-t-elle ? Très
très très grave ? Gravissime ? Est-ce que la très grave
faute nest pas celle qui consiste à broyer des hommes ? Cest
lépoque qui veut ça
et cest grave !
Les deux premiers groupes français dédition, Havas et Hachette
Livre composent à eux seuls un lieu de concentration de tous les métiers
du livre, sous une forme cloisonnée et délocalisée : rédacteurs,
correcteurs, libraires, techniciens, éditeurs, illustrateurs, manutentionnaires
etc. Parmi eux, les représentants forment une catégorie professionnelle
à part parce quils ne sont sédentaires dont
la tradition de lutte est absente. Ces évènements sont dautant
plus inattendus quils saccompagnent pour les grévistes, de
la suspension dun mois de salaire et de linterruption probable de
perspectives de carrière au sein de lentreprise.
Dun sujet démographique et sociologique, le salarié devient
sujet politique par la lutte en refusant lidentité demployé,
quil pensait comme une identité dassignation, voire de relégation.
La violence de la domination économique appelle une violence émancipatrice
et libératrice équivalente, de tous ceux désormais assimilés
à des corps superflus et inutiles. Elle incarne un contre-mouvement,
lenvers invisible et non médiatisé de la destruction de
la politique par la logique libérale, et oppose un démenti au
lamento simplificateur selon lequel il ny a plus de politique ni de résistance.
On assiste, en effet, depuis quelques mois dans certains secteurs de léconomie,
au développement de la violence comme réponse visible et symétrique
aux procédés du capitalisme dans sa forme la plus ensauvagée.
Confronté à la lindifférence que suscitent aujourdhui
fermetures de sites industriels, relevant de la vieille économie,
et plans sociaux, le personnel de quatre usines a décidé demployer
des moyens radicaux pour se faire entendre. Les salarié(e)s de Cellatex
(Givet, fabricant de textile) ont menacé de verser de lacide sulfurique
dans la Meuse, celles de lusine Bertrand Faure (Nogent-sur-Seine, fabrication
de housse de sièges de voitures), de détruire les machines, et
ceux dAdelshoffen (Shiltigheim, brasserie de bière) et de Forgeval
(Valenciennes, production dacier), de faire sauter leur usine respective
avec des bonbonnes de gaz et des bouteilles dacétylène.
Cette pratique de la violence politique se justifie comme lultime recours
dont dispose le salarié, pour régler un différend né
de lexpression de discours hétérogènes incompatibles
(la connaissance et lexpérience en opposition aux lois
de la productivité et de la rentabilité appliqués au vivant).
Le préjudice subi ne peut être entendu et réparé,
préalablement avec un souci équité, faute dune règle
commune acceptable par les deux parties en présence.
Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on
les délivre de leurs chaînes et quon les guérisse
de leur ignorance. Quon détache lun de ces prisonniers, quon
le force à se dresser immédiatement à tourner le cou, à
marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces
mouvements il souffrira, et léblouissement lempêchera
de distinguer ces objets dont tout à lheure il voyait les ombres.
Que crois-tu donc quil répondra si quelquun lui vient dire
quil na vu jusqualors que de vains fantômes, mais qu
à présent, plus près de la réalité et tourné
vers des objets plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, en lui montrant
chacune des choses qui passent, on loblige, à force de questions
à dire ce que cest ?[5]
Le moment de rupture et de surgissement que représente alors la grève,
comme conflit originel de la démocratie, ébranle lédifice
de
lordre capitaliste et les fondements de la logique de domination, et contribue
à faire renaître la politique. Non pas la politique comme dispositif
institutionnel, ou système de production du consensus, fondé sur
la mesure et la détermination du poids des opinions et des revendications,
mais au contraire comme un lieu de tension irrémédiablement conflictuel,
où sopposent identification et subjectivation. Il nexiste,
en effet, aucune raison inexorable pour démissionner et renoncer à
imaginer, inventer et créer dautres mondes possibles
Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse
que lon y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité,
ne crois-tu pas quil se réjouira du changement et plaindra ces
derniers ? Et sils se décernaient alors entre eux honneurs et louanges,
sils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de lil
le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient
coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher
ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner
leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions,
et quil portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont
honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros dHomère,
ne préférera-t-il pas mille fois nêtre quun
valet de charrue, au service dun pauvre laboureur, et souffrir tout au
monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre
comme il vivait ?[6]