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La
mutation de la frontière extérieure
Helmut Dietrich
Guerre
du Kosovo et criminalisation
“Au vu du déplacement systématique de dizaines de milliers
d’Albanais du Kosovo par la police serbe et des unités paramilitaires
l’OTAN veut intensifier ses attaques aériennes contre la Yougoslavie.
Pour empêcher une catatrophe humanitaire des organisations internationales
ont entamé un programme d’aide immédiate pour approvisioner
les dizaines de milliers de réfugiés”. Le ministre
fédéral de l’intérieur Otto “Schily a dit
clairement que les aides de l’UE et des Eats membres ne devaient pas en
premier lieu être destiné à l’accueil des réfugiés
dans la Communauté, mais avant tout aux régions en crise, immédiatement
concernées”.
Le 31 mars 1999, alors que la Frankfurter Allgemeine Zeitung publiait
cette dépêche, une Kosovare de Berlin téléphonait
à sa mère au Kosovo, à 3h du matin. L’OTAN bombardait
le pays depuis une semaine. Nous ne savons pas ce que la mère rapporta
à sa fille : si leur village avait été touché par
les bombes de l’OTAN, si l’armée yougoslave et la police
serbe étaient juste en train de chasser les albanophones du village,
ou si les gens fuyaient d’eux-mêmes. Nous ne savons qu’une
chose : une unité spéciale de la police berlinoise avait mis le
téléphone de la Kosovare sur écoute et prétend que
la mère a dit que 50 000 DM étaient maintenant en sûreté,
enfouis dans le jardin familiale.
Cet entretien téléphonique est une des pièces à
conviction dans le plus grand procès contre des passeurs, qui sont accusés
d’avoir emmené des réfugié(e)s kosovar(e)s jusqu’en
Allemagne, en les faisant voyager clandestinement à travers la Hongrie,
la Slovaquie, la République Tchèque, pendant la guerre. Dans le
dossier de l’accusation qui comprend 641 pages et qui mentionne cet entretien
téléphonique, on ne trouve pas une seule fois les mots “guerre”,
“bombardement”, “déplacement de population”.
Dans la transcription des entretiens téléphoniques sur onze disquettes
compactes (avec une capacité de stockage de plus de fit millions de pages
A4) on pourra certes retrouver une partie de la réalité germano-kosovar
de la vie de la communauté : peut-être le grand-père qui
parle de sa santé, interrompu par les cris d’un enfant en bas-âge
; une femme qui demande des nouvelles de ses frères et sœurs, etc.
Et avant toute chose : au vu de la guerre et de la manipulation des informations,
il devait être question de ce qui se passait réellement dans l’entourage
immédiat des personnes qui téléphonaient, du jugement qu’ils
portaient sur la situation et des recommandations qu’ils pouvaient faire
les uns aux autres. Comment est-il possible que la police interprète
cette foule disparate, ce melting-pot social, de la population civile menacée
pour en faire ressortir l’image d’un ennemi, celle des “illégaux”
et des “passeurs” ? Comment les victimes civiles fuyant la guerre
se muent-elles en prétendus ennemis de la société occidentale.
La mise sur écoute organisée par la police spéciale berlinoise
se déroulait - il faut le préciser - en temps réel durant
la guerre, alors que les déplacements de populations étaient invoqués
pour justifier celle-ci. Et qui plus est, il ressort du dossier d’accusation
que la mise sur écoute a précisément été
ordonnée pour pouvoir détruire les chemins de fuite menant du
Kosovo à Berlin[1].
Les réfugiés qui se sont mis en route durant la guerre, et dont
les données ont été recueillis par la police allemande
à des fins d’enquêtes criminelles, recevaient pour leur voyage
un soutien financier de la part de leurs parents. Une partie des coûts
était payée au Kosovo par les réfugiés eux-mêmes,
et une autre par leurs parents en Allemagne. Le voyage qui les emmenait de la
contrée en guerre à Berlin en passant par les différents
pays de transit durait, en ce temps là, d’une semaine à
un mois et coûtait globalement 3000 DM. Au vu des moyens à mettre
en place pour le transport, la corruption et l’hébergement le prix
est plutôt honnête que porteur de bénéfice. Les divers
groupes, qui dans les différents pays participaient au transport des
réfugiés, devaient avoir une garantie quant à leur paiement
à venir. Au point de départ et au point d’arrivée
de leur fuite on devait se porter garant pour les réfugiés. Tel
est le contexte des 50 000 DM, dont on dit qu’ils ont été
enterrés dans un jardin familial, le 31 mars 1999 sous les attaques serbo-yougoslaves
et les bombes. Dans le procès qui va se dérouler devant la cour
d’appel de Berlin les accusés riquent jusqu’à dix
ans d’emprisonnement[2].
L’alarmisme comme politique
Je parle de ce procès pour attirer l’attention sur la mutation
de la surveillance des frontières et en fin de compte sur la mutation
de la société dans la forteresse Europe. La question
abordée est la frontière extérieure de l’Union Européenne
et particulièrement la partie de la frontière qui s’étend
entre la RFA d’une part et la Pologne et la frontière tchèque
d’autre part. Ma thèse est que la définition politique et
sociétale de cette frontière peut être particulièrement
révélatrice sur la forteresse Europe. Dans la politique européenne
de migration et d’accueil des réfugiés l’Allemagne
joue un rôle de précurseur, et à cause des importants changements
politiques intervenus il y a dix ans, elle a pu développer de façon
modèle la nouvelle frontière extérieure de l’Union
Européenne sur l’Oder et la Neisse.
C’est pourquoi nous allons tout d’abord récapituler l’histoire
de la politique de Schengen. Il y a 10 ans, le 19 juin 1990, a été
signé l’accord de Schengen, qui devait en fait entrer en application
cette même année[3]. Il était prévu
que les frontières intérieures devaient être remplacées
par une surveillance mobile et une recherche de la part de la police.
Un réseau informatique de recherche unique au monde, que les policiers
concernés devaient pouvoir consulter en ligne, devait être mis
en place simultanément. Les accords de Schengen désigne clairement
l’ennemi : des réfugiés et migrants indésirables.
Dans le texte de l’accord on a particulièrement insisté
sur la frontière extérieure des états signataires - la
France, la RFA, les pays du Bénélux - comme frontière de
contrôle, mais en réalité elle n’était pas
d’une grande importance. La frontière avec le Danemark, l’Autriche,
la Suisse, l’Italie et l’Espagne ne devait pas être renforcé
par des moyens high-tech et par d’énormes effectifs de troupes
de protection des frontières. Bien plus, la population ouest-européenne
devait être mise sur un pied d’égalité avec les citoyen(ne)s
de l’espace Schengen. Si un italien ou une espagnole se faisait prendre
à Berlin avec un passeport périmé, il n’était
pas question de les mettre en prison en attendant leur expulsion[4].
Par contre, la ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest
aurait dû fonctionner comme véritable frontière extérieure
de l’espace Schengen. De fait, le mur de Berlin et la surveillance
de la frontière effectuée par le pacte de Varsovie empêchaient
que des réfugiés et des migrants d’autres continents arrivent
en grand nombre en Europe occidentale. La première frontière que
les Etats de Schengen voulaient utiliser, était la frontière entre
les deux systèmes ; frontière déjà existante et
surveillée militairement et paramilitairement.
A la chute du Mur, quand le système d’Etats dominé par l’Union
Soviétique sombra, les états de Schengen furent confrontés
à une sorte de coup dur, auquel ils n’étaient pas préparés.
C’est ainsi que, durant un court été, des Ukrainien(ne)s,
des Tamil(e)s et des Africain(e)s arrivé(e)s par l’Europe de l’Est
bénéficièrent aussi de la liberté de circulation.
L’Etat fédéral allemand mit 5ans à élaborer
en pratique un modèle de frontière extérieure pour les
états signataires des accords de Schengen. Quand le 26 mars 1995 les
accords de Schengen entrèrent en vigueur l’Allemagne, et plus spécialement
les régions frontalières d’Allemagne de l’est, s’était
modifié de fond en comble et avait développé une des pièce
maîtresse de la forteresse Europe : la participation de la population
à la fermeture étanche de la frontière. A ce jour, la plupart
des réfugié(e)s et des migrant(e)s se font prendre dans les filets
de la police, suite à des dénonciations émanant de la population.
La frontière de l’Oder-Neisse est aujourd’hui la frontière
européenne la plus surveillée : plus de 10 000 fonctionnaires
de la police des frontières et des douanes y sont stationnés.
Ce premier modèle de la frontière extérieure a été
élaboré dans le climat de l’Etat d’urgence, d’état
d’exception. L’administration concentra les demandeurs d’asile
et les personnes ayant passé la frontière clandestinement, qu’à
ce moment là elle ne pouvait pas encore expulser immédiatement,
dans certaines villes et dans certains quartiers. Les propos incendiaires de
politiciens et de médias firent le reste et en 1991 on assista à
Hoyerswerda à des pogroms qui durèrent plusieurs jours. En 1992,
ce fut au tour de Rostock-Lichterhagen. C’est dans ce contexte qu’en
1993-94 l’Allemagne supprima dans les faits le droit d’asile et
octroya à la police des frontières des droits spéciaux
dans une zone d’une largeur de 30 km le long de la frontière.
Les séquelles des ressentiments et de présomptions nées
de l’histoire ont été réactualisés sous le
signe de la défense contre les réfugiés et du déni
de droits et conduisent aujourd’hui encore à une multiplication
des agressions dans les régions frontalières. Dans ce système
un climat de suspicion ne naît pas parce qu’on y dénonce
un délit, mais parce qu’il y a migration supposée, le cas
échéant d’après des critères phénotypiques.
Chaque habitant de la région frontalière peut y participer et
appeler le “numéro citoyen” du “BGS” (police
de protection des frontières) spécialement mis en place. Ici la
frontière est réinventée socialement dans des processus
de la vie quotidienne comme frontière extérieure de l’espace
Schengen. Les réfugié(e)s se transforment pour eux en illégaux
et en criminel(le)s.
A la frontière, les burocraties étatiques se transforment en administrations
inventives et zélées. Partant de la thèse que la frontière
en tant que telle serait criminogène, il s’est créé
des instances regroupant des membres issus de plusieurs administrations pour
combattre des criminels opérant par delà les frontières.
Des représentants du ministère de l’Intérieur, des
procureurs, des juges, des policiers et des membres du “BGS” se
retrouvent dans des groupes de travail informels pour y élaborer ensemble
de nouvelles pratiques de criminalisation. C’est ainsi qu’a été
développée la pratique des procédures accélérées,
durant laquelle des personnes arrêtées sont immédiatement
déférées au tribunal et doivent renoncer à un avocat
et, le cas échéant, même à un traducteur. Cette pratique
fut tout d’abord et sur la plus grande échelle mise en place dans
les régions frontalières. C’est ainsi que dans différentes
régions des chauffeurs de taxi qui ont transporté - sur des trajets
intérieurs ! - des personnes qui étaient de possibles clandestins
sans en avoir prévenu la police ont été systématiquement
poursuivis pénalement. Dans la ville frontalière de Zittau, cela
a déjà été le cas pour plus d’un tiers des
chauffeurs de taxi.
Dans certains villages proches de la frontière les habitants ont formé
des milices qui patrouillent de nuit et procèdent de leur propre chef
à des arrestations. Les administrations étatiques essaient de
reprendre le contrôle sur ces initiatives. Ces dernières années,
des politiciens des ministères de l’intérieur et de la justice
ont organisé de nombreuses réunions régionales avec des
représentants des communes frontalières. Lors de ces réunions
on a sérieusement discuté l’installation de systèmes
de tirs automatiques et la pose de chausse-trappes. Les représentants
de l’Etat, qui par “règne de la loi et de l’ordre”
à la frontière entendent le déni légal des droits
pour les réfugié(e)s, présentèrent des statistiques
et firent appel à des experts de la police. L’Etat combat dès
à présent efficacement les criminels opérant par delà
les frontières ; tel est le message qu’ils essaient de faire passer.
Une coopération encore plus étroite avec les citoyen(ne)s est
nécessaire. Il ne doit en aucun cas se former des milices citoyennes
indépendantes de l’Etat.
De l’autre coté de la frontière extérieure de l’espace
Schengen, dans la République tchèque et en Pologne, nous n’avons
pas constaté de pendant à cette évolution sociale. On a
bien mis en place un régime frontalier similaire d’un point de
vue légal et technique, mais la population ne pratique pas la tactique
du hérisson de façon similaire. Au contraire : dans des séries
d’interviews que nous - un groupe berlinois de chercheurs bilingues -
avons effectuées le long de la frontière germano-polonaise de
nombreux interviewés mettent l’accent sur leurs expériences
de travail et de voyages dans l’ex-RDA, dans l’ancienne RFA et d’autres
pays ; des expériences vieilles de quinze et même de vingt ans.
Ils disent qu’ils connaissent l’Europe et qu’ils en font aussi
partie. Ils ne perçoivent pas les réfugiés en transit et
les personnes originaires de la CEI qui font de petites affaires à la
frontière de l’espace Schengen comme une menace.
Vu de l’intérieur de l’Europe de l’Ouest, la frontière
extérieure de l’espace Schengen est souvent perçue comme
un limes, où s’arrête le monde et qui appelle à
rendre la société mentalement étanche . Du point de vue
des personnes au delà du limes, dans l’Europe centrale,
orientale et du sud-est, il est possible que cette frontière ait une
moindre importance. Cela parce que les horizons de leurs vies et de leurs expériences,
ainsi que leurs chances sur le marché du travail, s’étendent
jusqu’à Berlin, Paris et Genève. On peut tout de même
franchir les frontières, même au péril de sa vie, tel est
le message de ces gens.
D’un point de vue historique la brèche qui s’ouvre entre
les sociétés occidentales régies par une constitution d’une
part, et les sans-papiers, les réfugié(e)s, les travailleurs occasionnels
sans autorisation de travail et de séjour d’autre part, n’est
pas un fait nouveau. Ce qui est nouveau c’est que la politique de traçage
de la frontière agit comme un catalyseur de l’intégration
de l’Europe de l’ouest et de la politique générale
relative aux réfugié(e)s. La politique que cinq Etats ont entamé
en 1985 à propos de la frontière extérieure de l’espace
Schengen est devenu le moteur de la formation d’un Etat de l’UE
et de la gérance d’une identité “européisante”.
Aujourd’hui quinze Etats ont signé les accords de Schengen, plusieurs
Etats y sont associés et conformément au traité d’Amsterdam,
Schengen se dissoudra dans les institutions de l’UE.
Si on se place dans un contexte politique à plus long terme, on remarque
le caractère local, ciblé de cette politique. Le grand changement
dans la politique relative aux réfugié(e)s ne s’est pas
opéré suite à une discussion européenne, à
une unification institutionnelle et à une mise en œuvre commune
et à l’identique dans l’ensemble de l’ouest, mais suite
à la création de points chauds, de lieux dangereux. Par cette
pratique, la frontière est-allemande obtint une fonction de précurseur,
d’abord territorialement limitée. Aucune autre frontière
européenne n’a été aussi rapidement armée
de telle sorte, investie de nouvelles fonctions et retracée socialement.
En 1992-94, la politique relative à la frontière extérieure
de l’espace Schengen pratiquée le long de la ligne Oder-Neisse
et dans le sud de la Saxe a pris le caractère de modèle. Les instruments
que le gouvernement fédéral allemand a développés
le long de cette frontière sont aujourd’hui exportés : des
accords bilatéraux de reconduction, la définition d’un pays
tiers sûr et les contrôles opérés sur les routes de
transit sur la base de critères phénotypique sont aujourd’hui
disponibles en Europe comme modèle standardisé de savoir-faire.
Des personnes qui n’ont pas la bonne citoyenneté et pas de visa
disparaissent aujourd’hui sous 48 heures quand elles sont prises
dans la région frontalière est-allemande. Cela sans avoir vu un
procureur, un juge d’application des peines, un avocat ou un prêtre
et sans avoir pu appeler leurs parents et ami(e)s. Des procédures administratives
d’urgence permettent de les ramener en Pologne ou en République
tchèque, d’où nombre d’entre eux sont expulsés
vers les Etats géographiquement les plus proches, également sous
quarante-huit heures. Les personnes qui passent clandestinement la frontière
n’ont qu’une possibilité : ne pas porter sur eux de passeport,
de pièces de monnaie et de permis de conduire émanant d’un
pays de transit, et quitter le plus rapidement la zone frontière des
trente kilomètres.
Au début des années 1990 les millions de réfugié(e)s annoncé(e)s ne sont pas arrivé(e)s à la frontière de l’Oder-Neisse. Mais l’armement de la frontière, avec toutes les implications sociales. Je dénomme ce deuxième type de traçage de la frontière extérieure la frontière d’alarme.
Le nouvel ordre spatial
européen
Au début des années 1990 l’imbrication de la politique relative
aux réfugié(e)s et de la politique européenne ne s’est
articulée que localement par la création de points chauds comme
ceux de la frontière extérieure. Mais depuis 1997 - l’intervention
en Albanie - et plus encore depuis 1999 - l’intervention au Kosovo et
dans la République Fédérale Yougoslave - elle s’est
en plus changée en interrogation sur les rapports que l’Union européenne
entretient avec les nouvelles administrations étatiques qui dépendent
d’elle en Europe du sud-est - et que j’aimerais provisoirement nommer
“protectorat” (il reste à vérifier si du point de
vue de l’histoire administrative ce concept est utilisable). Assistons
nous à l’émergence d’une Europe à deux classes
: souveraineté et normalité de la nouvelle UE d’un coté,
état d’exception et protection dans les Balkans de l’autre
coté ? D’un coté des citoyen(ne)s européen(ne)s privilégié(e)s
et de l’autre des underdogs[5] à qui
l’on refuse la personnalité et le visage individuel, la protection
sociale et le statut juridique à cause de leur origine balkanique et
de leur arrivée clandestine dans l’Union Européenne.
Ce sont les analyses et mesures de politique migratoire et de la politique relative
aux réfugié(e)s qui ont fait des Balkans l’arrière-pays
menaçant de l’UE. Il n’y a pas lieu de s’étendre
sur les guerres de sécessions dans la Yougoslavie en décomposition.
La façon dont les institutions de l’UE lisent ces terribles développements
et les traduisent en politique me semble importante. Tout comme le long de la
frontière est-allemande au début des années 90, c’est
l’alarmisme qui du point de vue la politique relative aux réfugié(e)s
et même de la politique relative à la criminalité qui régit
les attitudes. Il faut développer de nouveaux instruments pour bannir
les dangers de l’exportation d’émigration et de criminalité
; dangers qui nous viennent prétendument des Balkans. La recherche le
long des voies de fuite, l’installation d’un système d’alarme
, la création de ports sécurisés ou d’alternatives
de refuge à l’intérieur même du pays, voilà
les tâches dont l’UE devrait s’occuper dans l’avenir
immédiat dans le cadre de la politique des réfugiés.
La nouvelle vision géopolitique de l’Europe de l’Ouest se
reconnaît le plus facilement dans le document programmatique sur l’asile
et la migration que la présidence autrichienne de l’UE a présenté
le 1er juin 1998 et qui quelques mois plus tard a été adopté
par le conseil de l’Union Européenne avec de légères
modifications[6]. La politique démographique et de migration
devient ici la courroie d’entraînement d’un nouvel ordre spatial
européen. L’Europe de l’est et le reste du monde sont divisé
en cercles concentriques d’après des critères de politique
migratoire pour aboutir à une nouvelle carte géographique. L’
UE se constitue des arrières-cours et des zones d’influence. Dans
cette perspective, l’Europe du sud-est nous rappelle - dans sa finalité
économico politique comme espace supplémentaire - de vieilles
convoitises germano autrichiennes.
Selon cette conception, la population de l’arrière-cour de l’UE
suscite des appétits économiques. Selon les besoins de la nouvelle
économie, de la main d’œuvre agricole, du boom urbain et de
la planification démographique, de jeunes gens désireux de travailler
sont autorisés à entrer en Europe par contingents. Certaines fonctions
frontalières sont déplacées dans les pays d’origine.
Dans les aéroports de ces pays, des fonctionnaires de police sont installés
comme agents de liaison des Etats de l’UE. Des agences économiques
s’occupent du recrutement des forces de travail. Le contrôle de
la population se fait au moyens des systèmes les plus modernes. J’aimerais
définir cette nouvelle forme du contrôle extérieur par le
concept de frontière d’expansion. La puissance régionale
Europe qui cherche à s’avancer sur la scène mondiale étend
géographiquement ses zones d’influence politique, économique,
policière et culturelle. Ce ne sont pas seulement les personnes qui franchissent
les frontières, mais de nouvelles frontières abolissent la distinction
entre populations autochtones et étrangères.
La frontière entre les deux systèmes était définie
militairement. La frontière d’alarme obéissait à
des impératifs policiers, largement bilatéraux. Il s’agissait
de l’obscure politique du club de Schengen et du “troisième
pilier” de l’Union Européenne au sein duquel coopéraient
les instances policières les plus diverses et les ministères de
l’intérieur. Maintenant la commission européenne, qui gère
l’argent et coopère avec les ONG, fait elle aussi son entrée
sur la scène de la politique migratoire et d’accueil des réfugié(e)s.
La politique extérieure et de sécurité commune est définie
dans ce champ. La frontière d’expansion entraîne une modification
des fondements et des styles politiques. Des interventions militaires à
soit-disant but humanitaire en font partie au même titre que les discussions
communautaires sur la garantie des retraites futures et les planifications démographiques
élaborées en Europe de l’ouest. Les acteurs agissent sur
un front très très large ; la politique frontalière ne
se faisant plus seulement sur la frontière extérieure, mais aussi
dans les régions d’origine, on incorpore de plus en plus les ONG
qui travaillent dans le domaine de la coopération pour le développement.
L’ennemi que l’on s’élabore se modifie avec la frontière
d’expansion. Ce ne sont plus szulement les personnes passant la frontière
clandestinement dont on fait une menace, mais ce que l’on nomme la criminalité
organisée, les passeurs qui en agissant dans le domaine de la fuite et
de la migration engrangent des gains financiers.
Je reviens ici au procès pénal de Berlin, cité au début.
Ce n’est plus la seule police de protection des frontières (BGS)
qui est à l’origine de la plupart des procès pour assistance
à une personne voulant passer illégalement la frontière,
comme cela fut le cas jadis, en coopération avec les procureurs concernés
dans la zone frontalière. Au lieu de cela, la police du Land de Berlin
- tout comme celle d’autres Länder - a formé un groupe spécial
d’enquêtes, auquel participe le BGS et les services du procureur
de Berlin[7]. Dans la phase d’enquête, on a pas
seulement évalué les appels téléphoniques, mais
aussi sur une grande échelle les enregistrements des auditions de demandeurs
d’asile auprès de l’office fédéral pour la
reconnaissance de réfugiés étrangers (BAFI) à Nuremberg.
Les administrations les plus diverses, qui ne sont pas concernées par
le passage clandestin de la frontière - ou seulement en marge - coopèrent.
Comment la police berlinoise a t-elle transformé les passeurs en criminels
menaçants. En ce qui concerne le comportement humain envers les réfugié(e)s,
il ressort des chefs d’accusation qu’on ne peut rien leur reprocher.
On n’y relève aucune plainte de la part de femmes seules, d’enfants
et d’adolescents ayant voyagé seuls, de réfugié(e)s
ayant été grugé(e)s. Au lieu de cela les réfugié(e)s
pris(e)s par la police avaient à craindre des agressions et du racisme
institutionnel : quand la route prise pouvait être déterminée
à l’aide des tampons du passeport, on les renvoyait en Yougoslavie,
à travers la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie.
Les chefs d’inculpation indiquent plusieurs de ces reconductions en chaîne
inhumaines vers la région en guerre, sous autorité ennemie durant
les bombardements. Il s’agit là d’une violation flagrante
de la convention de la convention de Genève sur les réfugié(e)s
; un fait sur lequel personne n’a attiré l’attention en protestant,
pas même le HCR des Nations Unies.
C’est en collaborant de fait avec les instances d’aides sociales
que la police berlinoise a fait des divers passeurs une organisation criminelle.
Dès avant la guerre du Kosovo, une expérience sociale a débuté
à Berlin : à l’aide d’une nouvelle loi le Sénat
berlinois a retiré toute aide sociale aux réfugiés nouvellement
arrivés du Kosovo, si ceux ci ne pouvaient présenter de passeport.
Sur présentation du passeport et d’une demande d’asile, ils
obtenaient par contre une somme mensuelle de 80 DM, un lit dans un camp et des
colis de nourriture[8]. La nouvelle que l’on cherche
à affamer les nouveaux arrivants de manière ciblée s’est
répandue jusqu’au Kosovo. Les réfugié(e)s ont dû
faire parvenir leurs passeports à Berlin séparément par
un service courrier. L’état des enquêtes et la politique
sociale les forçaient à voyager sans passeport, mais à
être en possession d’un passeport à leur arrivée à
Berlin. C’est ainsi qu’est né un service de courrier pour
passeports. Pour 50 DM, on peut confier son passeport à cette poste parallèle.
Après l’arrivée à Berlin, on passe un coup de fil
pour s’enquérir du document.
Au bout du compte, il apparaît que les êtres humains ne sont pas
contrôlables. Et cela est aussi vrai pour leurs mouvements. Malgré
tous les contrôles répressifs aux frontières, une liberté
de voyager s’est affirmée dans les faits. Ce n’est que le
passeport, donc la représentation administrative d’une personne,
et que l’acheminement séparé du passeport par un courrier
qui permettent de construire un délit d’organisation. Il ressort
des chefs d’accusation que la plupart des réfugiés ont réussi
à passer clandestinement les différentes frontières des
pays de transit pour arriver en Allemagne. Ce n’est qu’en essayant
de récupérer leurs passeports qu’ils ont été
pris dans les filets de la police. La solidarité sociale qui existe du
Kosovo à Berlin n’est pas justiciable et ne peut être poursuivi
par la police. Ce n’est que parce que la police peut se faire une image
de la population à l’aide des photos d’identité et
indiquer le trajet suivi par les réfugiés sur la base du trajet
postal du passeport que peut naître le cliché d’une organisation
criminelle hostile ; cliché dont on a gommé tous les aspects sociaux.
Les Kosovars qui sont aujourd’hui expulsés vers le Kosovo , ou
qui y retournent plus ou moins volontairement, remettent leurs empreintes digitales
à l’UNMIK (l’administration onusienne du protectorat) à
leur arrivée là-bas. C’est là la condition pour l’obtention
d’un passeport provisoire[9]. Avec ce document ils ne
peuvent retourner légalement en Hongrie ou ne retourner en Europe de
l’Ouest que dans les situations de plus grandes exceptions, car le document
n’a pas valeur de passeport de substitution et ne peut donner lieu à
l’obtention d’un visa[10]. Leurs données
personnelles sont gérées par des organisations internationales
pour le compte de l’UNMIK. Les frontières du Kosovo sont surveillées
par le BGS en tant qu’administration dirigeante et ses fonctionnaires
sont soutenues par des unités de parachutistes polonais[11].La
coopération germano-polonaise, qui, le long de la ligne Oder-Neisse,
fonctionne mieux que toute autre coopération politique ou sociale, est
devenue exportable.
D’innombrables ONG occidentales sont présentes à Pristina,
capitale du Kosovo. Nombre d’entre elles n’obtiennent pas de fonds
si elles s’occupent de réfugié(e)s à Berlin, mais
bien si au Kosovo elles assignent des baraquements aux expulsé(e)s. Les
gardes frontières, à qui les organisations de réfugié(e)s
reprochent des pratiques inhumaines le long de la frontière orientale
et dans les grands aéroports, sont devenus sur la frontière du
Kosovo de prétendus protecteurs de la paix. Récemment cinquante
deux d’entre eux ont été décorés de la médaille
de la paix des Nations-Unies pour services rendus sur la frontière du
Kosovo12.
Nous voilà confrontés à une nouvelle discussion. Comment
pouvons nous saisir la réalité des personnes qui ne peuvent quitter
leur région d’origine que par des voies clandestines ? Comment
pouvons nous soutenir la migration et la fuite incontrôlées qui
subvertissent et passent les frontières entre les métropoles occidentales
et les nouveaux protectorats ?
Nous pouvons trouver une réponse, si nous jetons un regard sur la façon
dont la frontière extérieure s’est modifiée : la
frontière entre les deux systèmes était loin de nous. Au
temps de la confrontation des systèmes la sécurisation des frontières
était assurée par des institutions socialement isolées
et encasernées. La frontière d’alarme s’est raprochée
de nous. Une sorte de police sociale s’est développée dans
les régions frontalières, une formation sociale sur laquelle on
peut agir politiquement. La frontière d’expansion ne passe pas
seulement outre aux populations étrangères et en fait des habitants
d’arrière cour. Elle prend aussi possession de nos esprits et de
notre pratique sociale, elle s’étend à l’intérieur.
L’administration sociale berlinoise qui refuse toute aide à l’existence
aux personnes sans passeport et le procès devant la cour d’appel
berlinoise, tout cela se passe à notre porte, dans notre champ d’expérience.
Si on analyse les tracés des frontière dans la réalité
politique et sociale on constatera que les trois types de frontière extérieure
se mélangent. Encore aujourd’hui, il semble quelquefois que la
frontière extérieure de l’UE soit une frontière entre
systèmes, mais que maintenant elle est justifiée culturellement
ou par référence à des valeurs : que l’on songe à
la démarcation par rapport au Maghreb, à la Turquie, ou à
la discussion sur “les limites” de “l’Europe”
à l’est. En y regardant de plus près, on constatera toutefois
que le régime frontalier européen commence à prendre pied
au sein du Maroc, de la Turquie et même de la Fédération
russe, depuis quelques temps déjà. Dans les conceptions de politique
migratoire et des réfugié(e)s du gouvernement fédéral
allemand et des autres gouvernements occidentaux, on trouve ça et là
des moments d’expansion dès les années 1980 et le début
des années 1990. C’est pourquoi on pourrait faire remonter le modèle
des cercles concentriques et le mélange de la politique intérieure
et extérieure dans le domaine de la lutte contre la migration loin dans
le temps. En dernier lieu, il naît de l’idéologie des grands
espaces. - La provocation d’une alarme sociale et la stigmatisation de
“non-Allemands” ou de “non-Européens” n’est
vraiment pas une invention nouvelle. Typologiser la mise en place chronologique
des stratégies frontalières dominantes fait tout de même
sens. Ce n’est qu’ainsi que l’on réussira à
décrire la construction de la forteresse Europe comme un processus ouvert
sur l’avenir ; processus qui peut connaître des contrecoups et aussi
échouer.
Les conflits sociaux de la dernière décennie se sont reflétés
dans la politique migratoire et des réfugié(e)s de manière
exemplaire. Mais ils sont aussi restés limités à cette
facette sociale. Au vu de la formation de la “frontière d’expansion”,
toutes les barrières sociogéographiques pourraient en principe
se transformer en conflit.
Traduit de l’allemand par Michel May
1 Dossier 68 Js
347/98 ; le procès devait débuter le 30 octobre 2000 devant la
cour d’appel de Berlin.
2 § 92 b de la loi sur les étrangers (1990) : est
puni d’une peine de prison de un à dix ans quiconque “fournit
une aide” pour l’entrée non autorisée d’étrangers
sur le “territoire de souveraineté d’un des Etats signataires
des accords de Schengen du 19 juin 1990”, qu’il fournisse cette
aide en tant que “professionnel” ou “en tant que membre d’une
bande”.
3 Accord de Schengen, 19 juin 1990, article 140 : “Cet
accord nécessite la ratification, l’acceptation ou l’autorisation
par l’Etat devenant membre et par chaque partie prenante. Il entre en
vigueur le premier jour du deuxième mois suivant le dépôt
du dernier document de ratification, d’acceptation ou d’autorisation”.
4 A comparer avec la recommandation du conseil du 22/12/95 sur
l’harmonisation des moyens de lutte contre l’immigration et l’emploi
clandestins, et l’amélioration des procédés de contrôle
correspondants (96/C/5/01). Sont énumérés “des contrôles
d’identité pour lutter contre l’immigration et le séjour
clandestins dans des territoires donnés (par exemple : des territoires
frontaliers et des ports, aéroports et gares ouverts au trafic international),
nonobstant les contrôles aux frontières” et des mesures d’expulsion.
“Cette recommandation ne vaut ni pour les citoyens de l’Union Européenne,
ni pour les citoyens des Etats membres de l’AELE, qui ont signé
l’accord sur l’espace économique européen, et les
membres de leur famille qui bénéficient du droit communautaire.”
L’accord entre la CEE et l’Association Européenne de Libre
Echange a été conclu en 1984.
5 En anglais dans le texte. Ce terme désigne d’une
part une personne socialement désavantagé, d’autre part
une personne (injustement) persécutée.(ndt)
6 Papier programmatique sur l’asile et la migration, 1er
juillet 1998, 9809/98, CK 4 27, ASIM 170.
7 Le ministère fédéral de l’Intérieur
a indiqué la direction à suivre aux polices des Länder :
comparons avec BMI Pressereferat du 9/9/97, page 5 : “Avec les polices
des Länder et la justice, nous avons agi en vue d’une meilleure coopération
entre le BGS et les procureurs pour que la nécessaire collecte de preuves
réponde de façon plus ciblée aux nécessités
particulières de la procédure criminelle. Dans ce but on a rassemblé
les affaires criminelles les plus importantes liées aux activités
des passeurs, ce qui permet de comparer les résultats des procédures
criminelles. Cette collecte d’affaires contient des faits légaux
qui serviront de base pour des demandes de politique juridique.”
8 Attirons l’attention sur une décision du tribunal
administratif de Berlin du 20 novembre 1998. Cette décision au caractère
d’exemplarité concernait la légalité du retrait par
l’état de l’habitat, de la nourriture et des soins médicaux.
Il y est dit : “Lors de son entrée sur le territoire (en septembre
1998) le mandant (kosovar) ne pouvait, malgré une impossibilité
à s’exprimer en allemand et une entrée illégal compter
subvenir à ses besoins ici autrement que par des moyens publics. Le fait
qu’au vue de cela d’autres motifs aient été déterminants
pour l’entrée sur le territoire n’est pas rendu crédible.
Comme motif d’entrée sur le territoire la guerre du Kosovo ne convainc
pas. La guerre a pu motiver le départ du Kosovo, mais n’explique
déjà pas le départ de la République Fédérale
Yougoslave et encore moins l’entrée sur le territoire allemand.
(...) Seules la reconduction vers le pays d’origine à moindre frais
et des provisions pour le voyage sont dus. Mais le mandant ne réclame
pas cela.” Concernant la demande de feuille de soins pour des soins dentaires
et ophtalmologiques il est dit que le mandant “pourrait faire soigner
ses douleurs après le retour dans son pays” (VG Berlin 6 A 534.98
du 20 Novembre 1998, cité d’après Georg Classen : Rechtssprechung
zu § 1 a AsylbLG, liste e-mail “Coyote”, mise à jour
: 1/3/1999.
9 OSCE : Civil Registration “Frequently asked questions.
(...) 6. What information will be collected about me when I register ? You will
have to provide some standard personal details including your name, address,
birth date and birthplace ; a digital fingerprint scan and picture will be taken.”
(http://www.osce.org/kosovo/elections/registration/general.htm ; mise à
jour : mars 2000).
10 UNHCR Berlin, septembre 2000 : indications sur la délivrance
de documents de voyage au Kosovo.
11 Zeitschrift des Bundesgrenzschutzes (magazine du
BGS), 27ème année, 2000, n° 7/8, pages 13 et 20.
12 ibidem.
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