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Penser
l’ordre social comme désordre :
illégalisme et révolte
Sophie Dreyfus
On ne peut que se réjouir du récent
mouvement de protestation autour de la question de la prison. Si les conditions
déplorables de détention en France étaient bien connues
et dénoncées depuis longtemps par certains, les incarcérations
très médiatisées de plusieurs personnalités ces
dernières années, et la publication du livre-témoignage
de Véronique Vasseur auront eu un mérite, celui de faire resurgir
ce débat sur la scène publique. Toutefois, ce mouvement de dénonciation
des conditions de détention est récurrent, en tous cas en France
: on se penche périodiquement sur ce problème, les responsables
politiques proposent de nouveaux projets, puis la prison retombe dans l’oubli,
dans l’angle mort de la vie sociale et politique. On doit donc se féliciter
du fait que la question de la prison revienne aujourd’hui dans le débat
public, mais ce n’est pas suffisant : il convient d’analyser les
termes du débat, et d’abord de se demander si c’en est
vraiment un. N’y a-t-il pas certaines façons de parler de la
prison qui esquivent toute problématisation véritable ?
A cet effet, interrogeons-nous sur ce qui est généralement dit
sur cette question. Il semble que ce qui a été dénoncé
soit précisément ce qui ne fait pas débat. L’unanimité
dont il a été fait preuve à ce sujet en est un signe.
De Christine Boutin à Julien Dray, en passant par les plus hauts dignitaires
de l’Eglise catholique – le Pape a en effet décidé
de consacrer une journée aux détenus, le 9 juillet 2000, à
l’occasion du Jubilé de l’an 2000 –, tous s’accordent
pour émettre une protestation d’ordre moral : puisqu’il
a été jugé et qu’il est coupable, le condamné
est un être qui a mal agi, mais il reste tout de même un être
humain. Il ne doit pas “souffrir inutilement", il faut lui infliger
le “minimum de souffrance nécessaire" afin qu’il comprenne
que son acte a été mauvais, et que son rachat soit possible.
Suite à la mise en lumière par la presse puis par les commissions
d’enquête parlementaires des conditions de détention, cette
dénonciation est consensuelle : tous, ou presque, s’accordent
pour revendiquer une humanisation de la détention. Si tout le monde
est d’accord pour dire qu’il ne faut pas infliger de “souffrances
inutiles" aux condamnés – ce qui sous-entend que celles-ci
sont dans une certaine proportion utiles et même nécessaires
–, la question centrale est alors : quelle est la dose de souffrance
que l’opinion peut admettre, et à quel degré est-elle
tolérable pour le détenu – pour que son “rachat",
voire sa réinsertion dans la société soient possibles
? En effet, il s’agit ici de concilier deux exigences contradictoires
qui émanent toutes deux de la conception classique de la prison pénale
: le détenu demeurant un être humain, la prison ne doit pas produire
de souffrance disproportionnée, et en même temps, il serait scandaleux
que le détenu ne soit pas puni, que la détention ne soit pas
pénible, c’est-à-dire que le détenu vive aussi
bien – ou plutôt aussi mal, car on le compare toujours alors au
chômeur, au rmiste ou au sdf – voire mieux que l’“honnête
homme pauvre". Il est évident qu’une certaine dose de souffrance
est inévitable : même si la prison était une simple privation
de liberté – ce qu’elle n’est pas – cela constituerait
déjà une souffrance aussi bien physique que psychologique notable.
Dans cette optique, le débat se focalise sur l’après-prison,
c’est-à-dire sur ce que la prison produit : la destruction des
individus incarcérés et la reproduction de la délinquance.
L’attention est, en particulier, attirée sur le fait que la réinsertion
est le plus souvent illusoire pour celui qui a passé plusieurs années
en prison. Le constat est donc le même que depuis les débuts
de la prison pénale.
Or, cette unanimité de surface n’est possible que parce qu’en
fin de compte, elle correspond à une approche humanitaire du problème.
La plupart des articles publiés dans la presse constituent des témoignages
de détenus présentés comme des victimes gémissantes
: leur souffrance dévoilée, exposée fait consensus. Toutefois,
s’il est évidemment nécessaire de dénoncer cette
dernière, s’en tenir à cette seule approche, c’est
réduire l’autre au rang de victime, réduire son discours
au cri de la bête qui souffre. Considérer les détenus
sous leur plus petit dénominateur commun – ce sont des êtres
humains, tout comme vous et moi – est, certes, un projet très
humaniste, qui de plus, a le mérite de trancher avec le discours réactionnaire
qui voit dans tout prisonnier un dangereux bourreau en puissance. Mais cela
empêche malgré tout de s’interroger sur ce que discrimine
la prison, sur sa fonction sociale. Cette manière de présenter
les choses comporte en effet un très grand danger, celui d’occulter
ce qui se produit en amont de l’incarcération : comment arrive-t-on
en prison ? L’accent est porté sur les conditions de détention,
et sur ce qui peut en résulter. Mais, de façon curieuse, certaines
questions, pourtant tout à fait élémentaires, sont rarement
posées : qui va en prison ? Pourquoi ? Comment ? Ainsi, ce phénomène
unanime de victimisation, tout en semblant, à maints égards,
progressiste, interdit cependant d’interroger ce qui constitue la prison
pénale dans ses fondements ; autrement dit, une telle approche conduit
nécessairement à une dépolitisation de la question. Poser
le problème en ces termes revient précisément à
l’effacer comme problème, à éviter le débat.
Présenter le détenu comme monstre ou comme victime, voilà
qui permet de le tenir commodément à distance, et de le neutraliser
comme être de langage. Ce qu’il a à dire ne peut être
qu’effroyable ou pitoyable, mais reste, dans tous les cas, aux limites
de la rationalité. En l’occurrence, enfermer le détenu
dans un rôle de victime, c’est réduire son discours à
une plainte animale. Cette relégation de la parole condamnée,
c’est ce que Michel Foucault met en lumière en 1973 dans sa préface
à l’ouvrage de Serge Livrozet De la prison à la révolte
: “[…] le livre de Livrozet se rattache à toute une ancienne
tradition qui fut systématiquement écartée et méconnue.
Car il y a, depuis fort longtemps, une pensée de l’infraction
intrinsèque à l’infraction elle-même ; une certaine
réflexion sur la loi liée au refus actif de la loi ; une certaine
analyse du pouvoir et du droit qui se pratiquaient chez ceux-là même
qui étaient en lutte quotidienne contre le droit et le pouvoir. Etrangement,
cette pensée semble avoir fait plus peur que l’illégalité
elle-même, puisqu’elle a été plus sévèrement
censurée que les faits qui l’accompagnaient, ou dont elle était
l’occasion.”[1]. On demande ainsi à la
prison qu’elle fournisse une solution à un problème qui
lui préexisterait, la délinquance ; dans cette distribution
ordonnée des rôles, un type de discours, celui du condamné,
serait systématiquement écarté. Si les textes de détenus
ont été si longtemps censurés ou instrumentalisés,
c’est, selon Michel Foucault, que le pouvoir a toujours beaucoup plus
craint le discours sur l’illégalisme que les actes illégaux
eux-mêmes.
Il faudrait analyser – nous ne pouvons le faire dans ce court article,
aussi nous nous contenterons ici de quelques exemples limités –
les moyens de censure et de neutralisation à l’encontre de ce
discours. Une pensée de l’infraction peut en effet être
étouffée ou détournée par des moyens très
divers. On trouve ainsi à l’œuvre dans les Mémoires
de Lacenaire, figure du bandit romantique, un moyen des plus grossiers : c’est
une censure nette et brutale qui “découpe" dans le texte
ce qui semble être de l’ordre de considérations théoriques
sur l’Etat et la société. En même temps, dès
la préface, Lacenaire met le lecteur en garde contre une autre forme
de censure, plus subtile : celle des phrénologues et autres médecins,
qui s’attachent à analyser l’individu criminel : “Mais
je veux être généreux en mourant, et, pour éviter
à l’école des dissertations à perte de vue, et
peut-être même (quoique je sois très peu susceptible à
cet égard) des réflexions impertinentes sur les rapports de
ma glande pinéale à mon intelligence et des proéminences
de mon crâne à mes appétits brutaux, je me décide,
moi, bien vivant, sain de corps et d’esprit, à faire de ma propre
main mon autopsie et la dissection de mon cerveau”[2].
Mais cette démarche d’auto-explication reste impuissante devant
les ciseaux de la censure.
Il existe cependant d’autres formes de neutralisation du discours à
la fois plus subtiles, mais aussi sans doute moins conscientes que la censure
brutale. La réduction de la parole à un cri de souffrance –
réduction que rend possible une approche strictement humanitaire de
la question de la prison – est un de ces moyens. Le journaliste, l’enquêteur,
voire le détenu lui-même, celui qui prend la plume, peut procéder
de plusieurs façons : il fait passer au premier plan des événements
spectaculaires qui frappent les consciences (par exemple, Le Monde,
du 7 février 2000, qui relate sept scènes en prison particulièrement
dramatiques), et se borne à relater le “vécu" des
détenus, sans s’intéresser à ce qu’ils peuvent
eux-mêmes en penser, penser et pas seulement ressentir ; ou bien il
choisit de mettre l’accent sur ce qui constitue le plus petit dénominateur
commun entre tous les détenus – leur caractère d’être
humain. Tel est par exemple le choix fait et explicité comme tel dans
l’ouvrage Paroles de détenus : “[Notre intention]
visait plus simplement à essayer de faire changer le regard porté
par l’homme de la rue sur l’homme emprisonné. A rappeler
que l’homme assassin, criminel ou délinquant reste un être
humain, même lorsqu’il a franchi les limites de l’inhumanité.
”[3]. Ce qui les différencie de l’homme
du “dehors", c’est finalement davantage le mode d’expression
de leur souffrance que ce qu’ils en disent véritablement : “les
mots sont courts en prison ; les mots sont des cris, des mots que vous aboyez
[…] ”[4].
Sans développer ici davantage cette analyse, retenons une interrogation
: certes, la prise de parole ou d’écriture du condamné,
ou même du prisonnier, est aujourd’hui largement plus répandue
qu’au siècle dernier, pour ne rien dire de ce qui le précède.
A cet égard, la régression de l’illettrisme et la diffusion
de l’éducation primaire facilitent sans doute le développement
de ces pratiques ; ces dernières années, les publications d’autobiographies
d’anciens détenus se sont largement multipliées. Toutefois,
le statut conféré à la parole du détenu sur la
prison a-t-il pour autant évolué de la même façon
? Les formes de dénégation de cette parole – lorsque cette
dernière est susceptible de produire une pensée de l’illégalisme
– sont, on l’a vu, multiples : si elles sont plus subtiles que
la censure grossière, elles n’en produisent pas moins, aujourd’hui
encore, tous leurs effets. Il semble que l’effet majeur soit précisément
la difficulté, voire l’impossibilité, qu’il y a
alors à s’interroger sur notre système pénal en
des termes autres qu’affectifs. Une telle approche conduit en particulier
à occulter la question suivante : que signifie la récurrence
sporadique des mêmes critiques à propos de la prison (elle est
le lieu où les droits humains les plus élémentaires sont
constamment bafoués, elle reproduit le cycle de la délinquance,
etc… ) ? Il semble en effet que la persistance de cette mise à
l’écart de la réflexion sur l’illégalisme,
n’ait d’égale que la “découverte" récurrente
par l’opinion publique que le monde carcéral constitue une “plongée
dans l’horreur”[5]. Mais élucider pourquoi
ces deux tendances se répètent conjointement, voilà qui
suppose un déplacement dans la manière d’énoncer
ce qui est au cœur du débat : au paternalisme consensuel qui neutralise,
peut-être faudrait-il pouvoir substituer une nouvelle configuration,
celle qui expose un conflit.
Dans La Mésentente, Jacques Rancière définit
la politique comme l’opération de redéfinition des parts
dans la société ; ce processus d’exposition du tort est
mis en œuvre par la production d’un mode de subjectivation spécifique.
Une subjectivation politique est la constitution, par un nouveau “sujet"
– collectif – de parole, d’une scène polémique,
par laquelle sont mises en question les parts, les fonctions, les répartitions.
La rationalité politique suppose donc la transformation de la simple
voix en parole articulée, et la position, à travers celle-ci,
d’un espace polémique au sein de l’espace commun. Or précisément,
l’assimilation de la parole du détenu à un cri rend impensable
toute formulation du débat en termes politiques[6].
La persistance de la mise à l’écart de cette “tradition"
d’écriture ne constitue-t-elle pas un indice de sa subversivité
? Il faudrait donc prendre en compte la portée politique de l’illégalisme,
non pas en tant qu’il est seulement action, mais aussi dans la mesure
où il peut se faire théorie.
Un nombre important d’écrits attestent que la pratique de l’illégalisme
peut s’accompagner d’une réflexion sur l’illégalisme.
Prudence, toutefois : il ne s’agit pas de suggérer que tout illégalisme
serait le produit d’un choix conscient, volontaire et réfléchi
– le choix d’entrer dans l’illégalité et la
clandestinité, et de le revendiquer comme mode de vie ; on sait trop
quel est le poids des déterminations économiques et sociales.
Il n’y a, le plus souvent, nul choix en la matière, mais une
réaction à une situation de misère, ou à une situation
vécue comme injuste. Mais il arrive toutefois qu’une telle pratique
s’accompagne de ce travail théorique, ou qu’elle le précède.
C’est par exemple ce que Serge Livrozet relate dans De la prison
à la révolte : ce texte constitue le récit de l’appropriation
puis de la mise en œuvre, à partir de l’expérience
de la détention, d’une pensée et d’une écriture
sur l’infraction : c’est le devenir-conscient d’une révolte.
Il en va différemment dans un ouvrage plus récent, Fractures
d’une vie, de Charlie Bauer, qui a passé plus de vingt-quatre
ans de sa vie derrière les barreaux. Il raconte comment, très
tôt, il a armé ses actes illégaux (cambriolages) d’une
réflexion politique ; il se définit ainsi comme “docker
et communiste, délinquant et activiste, marginal de toutes les tendances
reconnues et “soldat” de ces causes aujourd’hui absoutes
ou reniées. ”[7]. Bauer met également
en évidence la peur que semble susciter, au moment du procès,
quiconque défend son acte d’une manière raisonnée
: “Que condamnait-on ? Les cambriolages ou l’Idée à
les produire ? Bien plus l’Idée de fond que la forme-cambriole,
c’est certain. ”[8]. Tout semble donc se passer
comme si la pensée de l’infraction était tout autant,
voire peut-être plus, réprimée que l’acte lui-même.
C’est ce qui se manifeste au cours du procès, mais aussi, de
façon tout à fait patente, au sein même de la prison :
les individus considérés comme “dangereux" et en
tant que tels, placés, avant dans les QHS[9], ou aujourd’hui
à l’isolement ou au mitard, sont le plus souvent ceux qui protestent.
Les moyens de répression sont alors nombreux[10].
En quoi cette pensée de l’illégalisme peut-elle apporter
un éclairage original et nécessaire sur la prison ? Laisser
la parole aux détenus pour qu’ils expriment leur souffrance est
certes indispensable, mais réduire leur parole à ceci comporte
– on a essayé de le montrer plus haut – un certain nombre
de dangers. Or précisément, l’intérêt de
cette pensée de l’infraction est qu’en mettant en lumière
la fonction sociale de la prison, elle fait apparaître l’ordre
social comme désordre, délie le droit et la justice comme exigence.
Quel rapport y a-t-il en effet entre un assassinat, une atteinte aux biens,
un trafic de stupéfiants et une infraction aux règles du séjour
sur le territoire ? Rien d’autre que ce par quoi ces actes sont sanctionnés.
Le système judiciaire et pénal provoque une assimilation entre
eux d’actes très différents, comme s’il n’y
avait qu’une seule façon de violer la loi, comme s’il y
avait là une frontière unique entre un bien et un mal hypothétiques.
Or non seulement un tel partage – implicite mais profondément
ancré – récuse par avance toute possibilité de
réflexion sur l’illégalisme qui ne se fasse pas en des
termes exclusivement moraux ou médicaux, mais de plus il empêche
de s’interroger sur les lois elles-mêmes, c’est-à-dire
sur l’ordre social que celles-ci permettent de maintenir. En outre,
une approche strictement affective de ce problème ne permet pas non
plus de réfléchir sur l’ordre et les répartitions
que le système pénal a pour fonction de protéger : elle
ne permet pas de mener une réflexion sur ce que discrimine la prison,
c’est-à-dire sur sa fonction sociale. D’où la nécessité
de prendre en considération la réflexion théorique sur
l’illégalisme, car elle fournit une focalisation autre sur ce
que le système punitif en particulier et le droit en général
discriminent.
Dans les théories juridiques classiques, héritées notamment
de Beccaria, le but du châtiment est d’empêcher de nouvelles
atteintes au corps social ; la peine est comme la rançon de l’acte
“antisocial" commis par le condamné. En conséquence,
un délit ne doit être puni que s’il risque d’être
imité ou reproduit[11]. Ceci permet de supposer qu’une
infraction sans dynastie serait tolérable à condition qu’elle
soit muette, donc qu’elle ne s’accompagne pas d’une critique
de l’ordre social et des répartitions instituées par cet
ordre. Pour les théories issues des sciences humaines, et en particulier
de la criminologie du XIXe siècle, l’individu délinquant
n’agit pas librement, mais obéit à certaines déterminations
internes : anormalité, asocialité, dangerosité. Ce n’est
pas tant un acte qui est puni qu’une forme de déviance par rapport
aux normes sociales instituées : le fondement du droit de punir est
la nécessité de maintenir l’ordre social, quelque chose
comme un droit d’auto-défense de la société. Ces
catégories criminologiques – qui restent aujourd’hui à
l’œuvre dans le système pénal – permettent
ainsi la constitution d’une nouvelle “espèce", le
criminel, à partir de laquelle on peut définir plusieurs sous-espèces,
les réinsérables et les irrécupérables ; on retrouve
la matérialisation de cette idée au sein même de l’espace
carcéral, avec la division en quartiers de détention ordinaire
et quartiers d’isolement. Cette “pathologisation" des actes
s’étend naturellement aux paroles qui peuvent les accompagner
et a pour conséquence de disqualifier par avance toute prise de parole
“intempestive". C’est notamment ce travers que dénonce
avec humour Lacenaire dans le texte cité plus haut. Mais par delà
la divergence quant au fondement du droit de punir, l’unanimité
se fait quant à son but : dans les deux cas, c’est le maintien
de l’ordre social qui est recherché. On assigne du coup des causes
subjectives internes à la transgression – la causalité
par liberté pour le citoyen, ou la causalité déterminante
de l’affect pour le criminel –, comme si ces causes étaient
strictement individuelles, et ne devaient rien à ce qui est transgressé,
c’est-à-dire aux lois, et plus généralement à
l’ordre social en place. Il ne peut donc pas y avoir de “bonnes
raisons" de transgresser les lois, dans la mesure où seul le fait
même de la transgression est pris en compte : c’est l’ordre
social – quel qu’il soit – qui prime. Quelle est la légitimité
de cet ordre social qu’on tente de préserver par des moyens aussi
exorbitants ? A quelles conditions le droit de punir peut-il être lui-même
légitime ?
Si, comme l’affirme Jacques Rancière, la subjectivation politique
est une focalisation nouvelle permettant d’exposer ce qui fait litige,
peut-être peut-on assigner cette faculté à cette tradition
d’écriture. Alors, ce que celle-ci mettrait en lumière,
c’est la fonction sociale de la prison – maintenir un certain
ordre social par la gestion de l’illégalisme –, et aussi
que cet ordre apparent est seulement possible grâce à la survivance
d’une zone de désordre et d’abus dans laquelle se manifeste
la violence de l’Etat.
1 M. Foucault,
in Livrozet De la prison à la révolte, Mercure de France, 1973,
pp. 13-14.
2 Lacenaire, Mémoires, José Corti, 1991, p. 38.
3 J-P. Guéno, Paroles de détenus, Radio France,
2000, p. 9.
4 Idem, p. 42.
5 Pour reprendre une expression qui a été souvent
été employée au cours des derniers mois ; cf en particulier,
Le Monde, 7 février 2000, p. 12.
6 De la même manière, un terme révélateur
s’est répandu dans le vocabulaire journalistique pour désigner
les acteurs de conflits sociaux : on parle ainsi par exemple de la “grogne
des fonctionnaires.
7 Ch. Bauer, Fractures d’une vie, éd. Seuil, 1990,
p. 25.
8 Idem, p. 72.
9 Les QHS, quartiers de haute sécurité, sont institués
(le 23 mai 1972) et abolis (le 26 février 1982) par décret ; c’est
également par décret que sont instaurés, le 19 septembre
1972, les quartiers d’isolement. En théorie, la mise à l’isolement
ne constitue pas une sanction disciplinaire, à la différence du
placement en cellule de discipline, ou “mitard”.
10 “Le 30 juin 1975, je fus le seul détenu du
centre de détention de Caen à ne pas bénéficier
de permission pour le motif : se prétend
innocent et n’accepte pas sa peine.” : R. Knobelspiess, Quartier
de Haute Sécurité, Stock, 1980, p. 137.
11 “Un forfait déjà commis et auquel il
n’y a plus de remède ne peut être puni par la société
que s’il a une influence sur d’autres gens qui pourraient espérer
l’impunité. : Beccaria, Des délits et des peines, Flammarion,
1991, p. 97