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Schizes
Gaston Josse
Les témoignages sur le
milieu carcéral sont tellement marqués du sceau de la péjoration
(“honte”… “horreur”… “déshumanisation”…)
et en opposition avec l’opinion publique prompte à dénoncer
la mansuétude des juges et le laxisme de l’institution, que la
question se pose parfois de savoir s’ils se conforment au réel
(si le réel est une raison suffisante du témoignage) ou s’ils
correspondent à une sorte de “loi du genre” (celle du “délinquant-victime”).
Une telle question signifie que l’exercice de lisibilité de la
prison n’est pas simple et nécessite un travail d’interprétation
qui doit tenir compte : non seulement du réel mais de l’effet de
réel dans le témoignage (celui-ci n’ayant jamais l’innocence
d’un reflet docile des choses) ; du caractère passionnel, propice
au détournement de sens, des indices recueillis dans la confidence ;
de l’imprégnation (dans les discours ambiants) par la “nécessaire
punition-expiation" ; de l’effet “feuille de vigne" des
charités bien pensantes qui, clamant de leurs tribunes “qu’il
faut réformer le système carcéral" ne se donnent ni
la peine ni les moyens d’analyser le contenu de celui-ci. Dans cette “étrange
pratique" et ce “curieux projet consistant à enfermer pour
redresser" [1], les sciences humaines, du fait de leur
cousinage lointain ou proche, avec les “microphysiques du pouvoir”,
n’apportent à l’exercice de lisiblilité qu’un
secours ambigü ; d’autant plus que, dans le recueil des témoignages
et opinions, personne n’accepte d’abandonner ses défenses
habituelles : celles de la science, de la morale, de la défense sociale.
Chacun usant de sa propre “loi du dire" apporte une opinion cloisonnée
peu propice à l’inscription dans une spirale commune qui devrait
permettre [2] une avancée vers la vérité.
Ainsi va le kalëidoscope du milieu carcéral avec ses modélisations,
ses “schizes", ses jeux de reflets, qui voilent en se dévoilant.
Un discours ordonnant avec un minimum de cohérence le rapport de l’observateur
avec ce qu’il observe est-il cependant possible ? Il existe en tout cas
des effets psychoplastiques de l’incarcération, et, derrière
ses “effets”, des pratiques et processus observables. C’est
certains de ceux-ci que nous souhaitons aborder, sachant qu’au travers
des mécanismes d’inscription, de l’amphigourisme des discours,
de l’hypostase des besoins du détenu, de l’ambiguïté
de la démarche psychiatrique, ils aboutissent le plus souvent à
la désubjectivation (voire à la dissociation schizophrèniforme)
des reclus.
En quoi la demande du détenu vient-elle se loger dans le silence, les
stéréotypes, et le refus ? Ou se situe, en premier lieu, son “aliénation"
? Qui ? Quoi ? Comment ? surdétermine par des effets psychoplastiques
certains replis autistiques et certaines conduites hostiles aux pouvoirs représentés
par les lampistes de l’administration pénitentiaire : les surveillants.
Certaines réponses sont multiples, mais l’une d’entre elles
est manifeste aux yeux de tout observateur : celle des identités mises
en pièce par accumulation d’inscriptions. Le détenu, dans
l’institution carcérale devient un Homo-Discriptus (il en est ainsi
des membres de nombreuses institutions, notamment des malades mentaux).
Dans un ouvrage portant sur l’accumulation de pouvoir [3],
Fourquet constate que l’accumulation d’Etat (ici l’accumulation
des pouvoirs disciplinaires) procède par “accumulation d’enregistrement,
multiplication des registres, des rôles, des matricules" définissant
ainsi des identités partielles : fiche d’écrou
(fiche de détention, nom, nationalité, nature du délit…),
fiche pénale (événements intérieurs et
quotidiens…), fiche d’exécution des peines, registre
nominatif, main courante, fiches de consultations médicales, dossiers
médico-psychologiques, fiches de pharmacie, feuilles de traitement,
collections des us et coutumes, des fréquentations, des colères
et mouvements d’humeur, des “cantinages”… . La liste
est infinie et c’est en cela que l’identité du détenu
se détache de sa personne pour flotter dans l’univers inconnu des
“pièces détachées”. Ce corps devient celui
du code administratif voilant la réalité des visages, toujours
lu dans le formulaire, le registre, le recueil, le rapport. Ainsi, le détenu
est en carte. Sa vie est racontée ailleurs pour finir dans les archives.
Son nom est un nom de manuscrits et d’imprimés. Son identité
lui est attribuée et elle n’habite plus son monde. Il est détaché
de son personnage propre et lorsqu’il veut combler ce hiatus on le déclare
“revendicateur" ou “dissimulé". Mais ce n’est
pas la seule dissociation.
Chaque groupe des principaux protagonistes
(les détenus, le personnel carcéral) est ignorant du psychisme
de l’autre. Chacun “pense" donc cet autre à sa manière.
Pour que le détenu valide ses propres réactions affectives, il
ne peut s’identifier aux figures du pouvoir et ces “figures du pouvoir"
(les surveillants) ne lui renvoient que leur vécu de méfiance
et de crainte soupçonneuse. Ce détenu, alors, se tourne vers “les
siens", les co-détenus, et tente avec eux, de s’inscrire dans
un circuit langagier qui, dans sa stéréotypie, a l’avantage
d’être clair : "nous sommes des incompris et des persécutés”.
Ce détenu se construit alors un personnage conforme à la loi intérieure
et aux discours subséquents ; il assure, au moins en apparence, qu’il
trouve supérieures les valeurs de son groupe (“en apparence",
car cette attitude ne correspond qu’artificiellement à un désir
de réalisation de soi). Ce rassurement passager, ce souci de mieux-être
psychique, ces nouvelles dissociations (pouvoir/soumission, soi/discipline,
soi/co-détenus) ne permettent d’autres issues que l’hostilité
intense à l’égard de l’institution (parallèle
d’une hostilité intense à l’égard de soi).
D’où ce commentaire, fréquemment formulé : “la
prison ça rend dingue", signifiant que le milieu carcéral
est la source d’une solitude insupportable et d’une dissociation
intra-psychique, confortant les autorités dans leurs attitudes défensives
(“ils sont violents et dissimulateurs") mal conceptualisées
et fonctionnant à l’ombre de la bonne conscience d’un souhait
véritable de réinsertion (“mais difficile, voire impossible")
du détenu. L’angoisse et la peur sont, ainsi, ressenties de part
et d’autre, chacun se sentant menacé, et les processus de projection,
en miroir, sont constamment à l’œuvre. Ce détenu, lui,
qui n’a pas la possibilité de compensations et gratifications extra-carcérales,
vit son incarcération dans le manque : manque de cohérence, manque
d’estime de soi et, dans l’impossibilité de communiquer authentiquement
dans ce contexte paranoïaque, use d’un système régressif
de signes : ceux de la colère, de la violence contre les surveillants,
de la violence contre soi. Il adopte aussi, parfois, une attitude de soumission
à l’égard des autorités en déclarant, par
exemple, qu’il accepte les règles de la discipline de l’établissement.
C’est une abjuration qui lui est demandée, et il abjure, le plus
souvent formellement (notamment au prétoire, ce tribunal intérieur
inquisitorial).
“Un groupe est une catégorie sociale auquel l’individu peut
appartenir ouvertement" [4]. Ici, aucune appartenance
à un groupe n’est possible en profondeur. Le groupe des surveillants
? Toute familiarité est interdite par le règlement. Le groupe
des détenus ? Il n’y a guère d’autre issue mais “l’appartenance"
trop manifeste éveillera rapidement l’idée de “complot",
de “sombres manœuvres".
“Pour communiquer (les détenus), et vivre dans ce nouvel univers,
y trouver une place, ils doivent savoir qui est l’autre et donc lui conférer
une nouvelle identité sociale tout en s’en attribuant une à
eux-mêmes" [5].
Ni cette place, ni cette reconnaissance de l’autre, ni cette identité
nouvelle, n’ont la moindre épaisseur ou la moindre stabilité.
Les effets du pouvoir carcéral entraînent une mutilation constante
de la personnalité, et des possibilités de communication. Dès
l’entrée “… les opérations de dépouillement
et de nivellement mises en œuvre, amputent brutalement le nouvel arrivant
de ses particularités sociologiques…"[6]
et les processus psychodynamiques antérieurs à l’incarcération
font figure d’oripeaux. Ce milieu carcéral aggrave d’emblée,
(pour des sujets issus le plus souvent de milieux insécurisants dans
lesquels les images parentales sont floues) la discontinuité affective
de l’objet et de soi et la fragilité des appareils intégrateurs
de la personne. Tout à fait inconscientes du caractère pathogène
des pratiques et des structures du milieu, les autorités s’étonnent
du peu de communication avec les détenus et attribuent ce manque au “caractère"
(naturel, structural, commun) des prisonniers, “caractère"
dont la composante essentielle serait la dissimulation. Ces signes de difficultés
de repérage, de régressions intérieures, de sentiment d’inadéquation
entre la peine et le délit, sont toujours comptabilisés dans la
série des “mensonges utilitaires".
W. James, écrit Todorov [7], faisait remarquer que le
rejet du social (le “suicide social") ne traverse jamais l’esprit
de l’homme. Il en est bien ainsi chez le détenu, car lorsqu’il
affirme être frappé trop durement il nie, dans le sens de la remarque
de W. James, une part de sa réalité pour en faire un “objet"
acceptable et propice à une reconnaissance. Il cherche à construire
une sorte de normativité, à édifier un mode commun de communication,
à signifier qu’il pourrait être entendu comme un homme et
non comme un “cas" ou un “monstre". Mais sa démarche
est vaine. Il ne peut meubler le hiatus de la séparation car les instances
disciplinaires le renvoient à son corps à corps avec lui-même.
Ces instances procèdent à une “désignation-reconstruction"
du message du détenu, oblitérant les singularités, et,
estimant qu’elles montrent “les choses telles qu’elles sont",
construisent un discours sur des généralités qui acquièrent
une quasi indépendance. Ce “point de vue objectif", autonome,
n’a qu’une transparence illusoire pour le détenu qui n’y
retrouve que rarement ses propres référents. La comparaison de
système à système n’est alors plus possible car elle
conduit à “…identifier indûment des propriétés
structuralement différentes ou à distinguer à tort des
propriétés structuralement identiques" [8].
Ces espaces sociaux des représentants du pouvoir et des détenus
sont définis par leur extériorité mutuelle, chacun ayant
son style, son langage, sa vision du monde. Le surveillant ne peut être
qu’un “maton" pour le détenu, et le détenu ne
peut être qu’un dissimulateur pour le surveillant. En ce sens, la
prison fabrique le délinquant.
En 1996, furent organisés,
dans chaque lieu de détention, des colloques et réunions, aux
fins de réfléchir sur le suicide (croissant) dans les prisons,
et de prendre les mesures adéquates pour en réduire le nombre.
Ces mesures proposées ne furent “ni fortes ni novatrices"
(pour employer l’expression d’E. Guiguou dans sa lettre de mission
à Mr. Canivet) mais elles ne furent pas, non plus, insignifiantes (slips
et chemises en papier pour les détenus placés à l’isolement
– au “mitard" – interphone dans les cellules destinées
au premier jour d’incarcération, choix des co-détenus…).
Cependant, personne (du moins selon notre expérience) n’évoqua
la solitude du détenu, la fragmentation des échanges affectifs
au sein de l’institution, l’évitement de la rencontre et
du dialogue, les régressions dans lesquelles on précipite l’incarcéré,
avec leurs mécanismes compensatoires anti-anxiogènes (usage massif
de la télévision et des revues pornographiques, utilisation intense
des drogues licites et illicites, conduites stéréotypées
à la limite de la catatonie, rituels de défense…). La référence
essentielle, et louable, fut “l’amélioration des conditions
de vie du détenu" mais elle s’appuyait sur la fiction selon
laquelle une moindre coercition matérielle des corps permettrait d’échapper
aux logiques du désir qui, pourtant, arment la main du suicidaire. Cet
aveuglement est le même que celui de Charcot disant “pas de ça"
à une hystérique montrant son sexe ; le même que celui des
règlements des pensionnats exprimant un “je ne veux pas le savoir"
; le même encore que celui du “non dit" qui régit certaines
familles dans une ignorance du sexe. Tragique ignorance, car c’est dans
la fonction complexe et tumultueuse du désir que s’enracine toute
conduite.
Ces mêmes processus de désublimation du désir sont déjà
à l’œuvre lorsque sont évoqués les parloirs
intimes (“chambre d’amour" selon les sarcasmes des gardiens)
car tous les commentaires sont inscrits dans le registre des “besoins"
et de la génitalité. Il faut alors suivre Marcuse affirmant que
la satisfaction de ces besoins dans les formes autorisées engendre une
autre forme de soumission. Ces “chambres d’amour", outre la
possibilité d’abstinence-sanction, loin d’aider la transgression
libératrice ne permettront-elles pas (sous l’œil du surveillant,
du médecin, du statisticien, voire de l’ecclésiastique)
un quadrillage supplémentaire des comportements et une discipline surnuméraire
de l’“organo-orgasmique" ? Il se trouvera bien une “technicien"
pour adapter la pratique de la “chambre" aux discours scientifiques
sur la santé du sexe, et un prêtre, progressiste, (ancien de la
légion ou des bataillons d’Afrique), pour bénir les pratiquants
au nom de la “part des choses" nécessaire. Ce gouvernement
du temps carcéral, de son espace, de ses échanges langagiers de
sa bureaucratisation s’étendra au gouvernement de la génitalité.
Mais cette “part des choses", une fois encore, ne pourra être
fondée que sur la mathématique perverse du désir, source
de toute désublimation répressive.
Peut-être n’a-t-on jamais pardonné à Sade d’avoir
mis la philosophie dans le boudoir [9] mais on pardonnera volontiers
aux instances dirigeantes de la Justice d’introduire la “science"
dans le boudoir carcéral car, ainsi, le “monde de la chair",
chez le détenu, ne sera plus cet horizon brumeux (volontairement ignoré)
mais l’exposé par des spécialistes hautement qualifiés
de la grille des usages et des statistiques des copulations. Quels seront les
commentaires et pratiques des nouveaux techniciens de la sexo-criminologie sur
les folies sexuelles privées, les homosexualités, les fétichismes,
les sado-masochismes partagés, les multiples singularités ?…
S’ils restent dans l’esprit du milieu carcéral, et rien ne
permet d’espérer qu’ils abandonneront cet esprit, ils préfaceront
de nouvelles maîtrises et de nouvelles gestions des corps contraints et
nommés dans leur usage intime, et, assimilant le psychique au comportement,
continueront à nier le “fantôme" de la machine dans
la perspective de L’homme machine de La Mettrie ou de L’homme
neuronal de P. Changeux.
Il en sera (il en est) de la vérité du détenu ce qu’il
en est du strip-tease. Il peut et il doit tout dire sur son corps dans la mesure
où il cache l’autre vérité de celui-ci. La monstration
et le computable, l’hygiène, les scansions du temps, les matricules
… vouent au silence les ressorts du désir, mais ces ressorts finissent
cependant par se dire dans les formes régressives d’un appel :
piercing, tatouages, scarifications, mutilations, tentatives de suicide. La
violence extérieure à l’égard du corps fantasmé
devenant violence intérieure singulière. Mis entre parenthèses
dans la vie courante, le corps revient à l’attention des individus
sous la forme du symptôme[10].
Dans le tableau de Velasquez, Les Menines, le sujet censé “être
représenté" a disparu, mais “Les Ménines"
jouent le rôle de représentants de la représentation. Dans
l’univers carcéral, le sujet est également sensé
être représenté notamment par son "corps-organe"
et par la comptabilité de ses besoins, mais il n’a pas de lieu
pour réapparaître (dans son érotisation) sinon dans la topique
du corps-à-corps narcissique comme le souligne Michel Foucault [11].
“Corps objectif" et “corps objectal" étant confondus,
on dira que le détenu dans son analphabétisme désirant,
contraint, est “du côté de la nature" en somme que c’est
un sauvage.
La consultation psychiatrique pour le détenu (il y a une “psychiatrie carcérale" comme il existe des “psychoses carcérales") est souvent un havre de paix, même si la souffrance psychique est parfois infiltrée par un vague utilitarisme. Mais “…comment la psychiatrie, la psychologie, la criminologie, dit M. Foucault (…) pourraient-elles justifier la Justice d’aujourd’hui puisque leur histoire montre une même technologie au point où elles se sont formées les unes et les autres ?". La réponse ne peut être qu’ambiguë car d’une part le rôle “humanisant" de la psychiatrie et de la psychologie carcérales, n’est pas négligeable, car d’autre part, le discours psychiatrique et psychologique est lui même dissocié.
Ce psychiatre, dans le milieu carcéral (c’est l’opinion de
M. Foucault) devient, consciemment ou non, un petit juge parallèle, un
agent de la normalisation avant ou après la sentence, un conseiller en
punition, un spécialiste (dans les sens d’un assujettissement supplémentaire)
du “supplément d’âme" du reclus, un technocrate
de la peine. Il donne des conseils “savants" pour répartir
les individus dans les espaces de clôture, pour contrôler l’activité,
pour déplacer les uns et les autres. Son avis est toujours requis pour
un placement au mitard ou pour la prolongation de ce placement. Il aide à
rendre moins visible le pouvoir disciplinaire. Il qualifie et classe, ses dossiers
laissant une archive minutieuse, un réseau d’écriture, un
code médical des conduites. Il est aussi (parfois) expert ce qui introduit
une ambiguïté supplémentaire. Grâce à lui, la
pénalité est “moins honteuse d’elle même"[12].
En un mot, il inscrit la punition dans une connaissance scientifique qui porte
en elle une notion de normalité et une “prescription pour une normalisation
possible".
Associé aux pouvoirs judiciaire et carcéral, “il participe
à l’élaboration des armatures disciplinaires et à
l’économie du pouvoir"[13].
Mais le psychiatre soigne, et il est vécu comme soignant. Il n’est
pas que “père, juge, famille et loi". Il n’est pas qu’un
positiviste forcené formulant des verdicts thérapeutiques Il est
capable d’opposer la vérité du crime dans sa force judiciaire
et carcérale, à la vérité du criminel dans sa force
anthropologique. Ses scrupules ne sont pas toujours vains et son humanisme n’est
pas une pose de surface. Sans doute introduit-il une nouvelle “schize",
nécessairement, puisqu’il est affronté à deux vérités
: la vérité comportementale du délinquant, et la vérité
inconsciente de celui-ci : d’un côté la dimension signifiée,
de l’autre, la dimension signifiante.“… Quand la punition
frappe le fauteur de crime, ce n’est pas dans la même fonction qu’il
est tenu pour responsable. L’image du fauteur n’est pas la même
pour lui et pour la loi, comme il est évident que cette image est différente
selon que son Juge représente le Saint-Office ou le tribunal du peuple
…"[14]. On peut croire que l’image est encore
différente lorsque la loi est représentée par la psychiatre.
En tout cas, le “psycho-thérapeute" tente de dégager
la structure morbide du crime (“caractère forcé… répétition
stéréotypique… style provoquant de la défense ou
de l’aveu… incompréhensibilité éventuelle des
motifs…", si l’on suit J. Lacan), sachant que la force à
laquelle le sujet n’a pu échapper s’éclaire dans l’Oedipe
et les conditions socio-familiales de l’Oedipisme. En ce sens, (et c’est
là un nouvel élément dissociatif) il irréalise le
crime ou le délit (“sans déshumaniser le criminel"),
en absente plus ou moins l’auteur en soulignant que celui-ci a manqué
de “mise en mots" de passage à un “système de
représentations métaphoriques qui lui auraient permis de s’élever
à la puissance du verbe" [15], “d’écran
fantasmatique où ne s’abolirait pas le réel, “le sauvage”"
[16].
Mais si le psychothérapeute, dans la prison, “irréalise
le crime", il irréalise également la portée de sa
démarche puisque le soigné ne dispose pas de sa liberté.
Le temps même n’est pas identique pour le soigné et pour
le soignant. Dans l’inconscient du détenu-consultant rien n’est
temporellement ordonné et les actes sont hors du temps chronologique
des autres. Ce temps personnel est friable, dysharmonieux et, confronté
aux obscurs soucis d’harmonie du psychiatre, il est une nouvelle source
de ruptures et de béances irreprésentables.
L’institution carcérale est dissociée et dissociante, pathologique
et pathogène. Ses effets sur le détenu vont à l’encontre
de sa vocation affichée : appliquer la peine (privation de liberté)
et réinsérer dans la société (la première
démarche de cette seconde visée devrait être un travail
visant à “réinsérer" le détenu dans son
univers intérieur propre, mais il s’agit là d’un impensable
luxe).
Dans cet univers la responsabilité des difficultés et problèmes
est toujours projetée sur l’autre, et les sempiternelles promesses
d’amélioration étant réduites aux conditions de l’organique,
tout n’est que dramatique cache-sexe, discours du semblant.
Dans l’expérience carcérale, lorsqu’un sujet affirme
qu’il ne croit pas à ce discours du semblant et qu’il veut
invalider le système, tout porte à négativer sa “rébellion".
L’institution carcérale invalide une invalidation possible car
exprimer son désir, tenter de le socialiser, est contradictoire avec
la survie de l’oppression latente. Les créations de quelques espaces
en marge (bibliothèque, ateliers de peinture ou d’informatique…)
ne sont que de maigres paravents car il est interdit à l’imaginaire
de s’institutionnaliser.
Ces signes de l’institution, inclus dans la spirale langagière
de la bonne conscience et de la méconnaissance, n’ont qu’une
similitude flottante avec les choses qu’ils désignent, et les surveillants
(“lampistes-matons" jouent le rôle de boucs-émissaires
de cette rupture. Pour le détenu, ce “recueil de signes" ce
livre carcéral, est moins son existence que son devoir. Il doit sans
cesse le consulter pour s’y conformer, fournir la démonstration
et apporter la marque indubitable que le “livre" dit vrai, que le
texte ne peut être mis en question. S’il devient lui même
un élément du texte il devient un “bon détenu",
mais s’il dénonce la “littéralité" sous-jacente
au langage carcéral (le structural) il sera l’objet d’une
extrême méfiance. La face obscure de la prison doit être
“terra incognita".
Le détenu lutte contre sa “déconstruction", la société
punit, le gardien garde. Ces finalités sont contradictoires et chacun
s’agrippe à ses défenses. L’officiel et l’officieux
se superposent, l’information est chaotique, le champ affectif social
n’en finit pas de se fissurer au nom de la discipline. Il est facile alors
d’affirmer que la réinsertion sociale du détenu est difficile.
Tant que la prison restera le moyen de désubjectivation du détenu,
tant que les fonctions créatrices et synthétisantes de l’individu
et du groupe y seront négligées, tant que rien dans le sens de
l’inclusion micro-sociale ne sera tenté, tant que seront entretenues
les confusions entre “corps organique" et “corps désirant"
tant que la tolérance sera confondue avec le laisser-aller, le “doxosophe”
[17], ce “technicien de l’opinion qui se croit
savant", maintiendra le principe d’une répression nécessaire
et suffisante, et continuera à panser les plaies qu’il a contribué
à ouvrir.
La psychiatrie et la psychologie n’échappent pas totalement à
cette “doxosophie ”. Ici pourtant, elles ne devraient jamais participer
au banquet du pouvoir, rester une “non-territorialité", rejeter
toute injonction à établir de nouvelles lignes de front, “scientifiques",
du contrôle social.
Le milieu carcéral est toujours une tragique mise en scène, un
théâtre de l’absurde et de “l’autistisation",
où tout se passe comme dans la formule de Beckett : “… Des
actions se déroulent, la vie est ailleurs…". Mais, pour le
pouvoir carcéral, il n’y a pas d’ailleurs.
1 Michel Foucault,
Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
2 Sixième colloque de Bonneval, 1966, Henri Lefebvre,
L’inconscient, Desclée de Brouwer, p. 347 à 357.
3 “L’accumulation de pouvoir ou le désir
d’Etat”, Recherches, N° 46, 1982.
4 Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne,
Les Editions de Minuit, 1984.
5 Léonore Le Caisne Prisons, Odile Jacob, 2000, p.79.
6 Michael Pollak, L’Expérience Concentrationnaire,
Métailié, Paris, 1990, p.171/172.
7 Tzvetan Todorov, La Vie commune, Seuil, 1995.
8 P. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action,
Seuil, 1994.
9 Annie Le Brun Du trop de réalité, Stock, 2000.
10 David Le Breton, L’Adieu au corps, Métaillié,
1999, p.36.
11 Michel Foucault, “La Vie des hommes infâmes”,
in Les Cahiers du chemin, janv. 1977.
12 Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
13 Ibid.
14 Jacques Lacan, “Fonctions de la psychanalyse en criminologie”,
in Ecrits, Seuil, 1966.
15 J. Lacan, Ibid.
16 Morhain, Revue Orensic, Mars 1995.17 P. Bourdieu, Contre-feu,
Liber-Raisons d’agir, 1998.