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Les
violences en Algérie :
entre gestion politique et contrôle sociétal
Marguerite Rollinde
Marguerite Rollinde est chercheur à l’Institut Maghreb-Europe
Secrétaire générale de Hourriya/Liberté.On ne peut
pas lutter contre le terrorisme avec la Déclaration des Droits de l’Homme
à la main. C’est en substance le discours du Général
Aussaresses pour justifier la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie.
C’est le sens de la réponse faite par Boumédienne à
Mohamed Harbi, en 1964 : “Donnez-moi un autre moyen d’avoir des
renseignements”[1]. C’est à cette logique
de la violence légitimée comme système de gouvernement
que répond, aujourd’hui, la violence des islamistes, comme si le
seul choix pour départager les adversaires politiques était dans
l’élimination d’un camp par un autre.
La fin de l’été 2001 a été célébrée
à Alger par un retour à la psychose des attentats, avec l’explosion
d’une bombe, le 29 août, dans la basse casbah, qui a fait 35 blessés
dont deux graves, un attentat à la kalachnikov mardi 4 septembre, par
deux jeunes gens qui ont abattu sept personnes dans le restaurant du complexe
touristique, à une trentaine de kilomètres à l’ouest
de la capitale. Ce regain de violence, après deux ans de relative accalmie,
intervient dans un contexte marqué par les troubles qui ont agité
la Kabylie durant l’été. Il ravive l’opposition entre
les partisans de l’éradication qui imputent ces actes terroristes
à la politique de concorde civile du président Bouteflika, avec
l’amnistie accordée à quelque six mille membres de l’AIS
(Armée Islamique du Salut, branche armée du FIS), et ceux qui
accusent une partie de l’armée de vouloir saboter toute tentative
de conciliation nationale, en maintenant un climat de violence et de terreur.
Cette violence visible, reprise par les médias, peine à cacher
le fait que tueries et faux barrages n’ont jamais cessé dans les
campagnes, contraignant des milliers de personnes à chercher refuge dans
les bidonvilles aux abords des grandes agglomérations. Elle ne parvient
pas plus à imposer le silence aux familles de disparus rassemblées
chaque semaine depuis le mois d’août 1998 devant l’Observatoire
National des Droits de l’Homme (ONDH) et devant les sièges de wilayates
(préfectures) dans différentes villes d’Algérie,
pour réclamer la vérité sur le sort de milliers d’Algériens,
hommes et femmes de diverses catégories de la population, “disparus”
au cours des dix dernières années, après avoir été
enlevés par les forces de sécurité. Aux cris de ces victimes
répondent d’autres cris, ceux des victimes du terrorisme qui réclament
eux aussi la vérité et la justice pour leurs enfants, leurs familles
assassinées dans les massacres de villages[2]. Sans
compter que ce climat de violence favorise les rivalités cachées,
voire les règlements de compte pour le contrôle de la rente pétrolière
et l’appropriation des richesses nationales.
Comme si l’Algérie ne parvenait pas à se sortir de cette
spirale de la violence commencée depuis si longtemps, depuis la guerre
coloniale dont on commence à connaître aujourd’hui seulement
à quel point elle a eu son lot de tortures, de crimes, d’injustice,
et qui a continué avec les gouvernements issus des coups d’Etats
successifs, depuis celui du Colonel Houari Boumedienne, le 19 juin 1965, jusqu’à
celui qui a suivi l’interruption du processus électoral en 1992,
et porté Mohamed Boudiaf à la tête du HCE (Haut Comité
d’Etat), avant qu’il ne soit assassiné le 29 juin 1992. Autre
crime impuni, comme les autres assassinats politiques. Cela fait partie des
risques du métier.
Un Etat militarisé
ou le monopole de la violence légitime
Comment expliquer ces assassinats, ceux des femmes et des enfants égorgés
comme ceux d’intellectuels[3], de militaires y compris
des officiers de haut rang ? Est-il possible de comprendre, sinon de justifier,
le recours systématique aux exécutions extra-judicaires, à
la torture systématique et aux disparitions de milliers d’Algériens[4
]? Plutôt que de s’appesantir sur la complexité, réelle,
de la situation algérienne, plutôt que de renvoyer à une
quelconque spécificité culturelle ou à l’héritage
colonial comme source de tous les maux d’aujourd’hui, en oubliant
que 70% de la population a moins de vingt cinq ans aujourd’hui, il est
nécessaire de s’arrêter sur les conditions politiques qui
rendent possible l’expression de la violence et sur les responsabilités
des différents protagonistes dans leur lutte pour le monopole du pouvoir.
L’obscurité entretenue sur la nature des enjeux et sur les acteurs
de la violence contribue à reproduire la terreur. Car enfin pourquoi
cette censure sur les médias, pourquoi les assassins ne sont-ils jamais
arrêtés, pourquoi les procès de présumés criminels
se tiennent-ils dans le plus grand secret, pourquoi ne connaît-on jamais
l’identité des “terroristes” dont on annonce régulièrement
la mort au cours d’affrontements avec l’armée ? “Rien
ne ressemble plus à un homme armé qu’un autre homme armé.
Dans une situation d’une telle confusion, qui peut savoir qui tue qui
et pourquoi ? Plus rien n’est à sa place, le vrai du faux n’est
plus identifiable”[5].
Dans un système démocratique, l’Etat a des responsabilités
vis-à-vis des citoyens qui l’ont porté au pouvoir. Ils sont
en droit de lui demander des comptes et de le sanctionner par la voie des élections
en particulier. Mais l’Etat algérien ne s’inscrit pas dans
un cadre politico-juridique délimité par l’équilibre
entre les trois pouvoirs (législatif, judiciaire et exécutif).
Il est loin de jouer le rôle d’arbitre au service de la légalité
et des institutions du pays. C’est un Etat prédateur, enjeu et
principal bénéficiaire des luttes pour le contrôle du pouvoir
politique et économique. On ne peut pas parler d’un régime
militaire, à l’exemple des dictatures militaires d’Amérique
latine. Mais l’armée joue un rôle politique essentiel, à
la source du pouvoir, en se posant comme l’institution détenant
la légitimité historique, acquise dans la lutte pour l’indépendance
: “Les relations entre l’armée et le gouvernement sont des
relations de subordination d’une instance exécutive à une
autorité politique souveraine, qui confie à des élites
civiles la mission de gérer les affaires administratives de l’Etat
et de réaliser les programmes économiques et sociaux”[6].
Face à la souveraineté nationale, il n’y a donc pas de place
pour une souveraineté populaire qui supposerait un espace public d’expression,
en particulier par la voie des élections qui ne sont admises que dans
la mesure où elles confortent les pouvoirs en place mais en aucun cas
pour permettre l’expression de courants autonomes. Partant du principe
que la communauté algérienne est unanime derrière ses chefs
légitimes, l’armée, et l’Etat qu’elle contrôle,
pratiquent le recours à la violence comme moyen exclusif de régler
les différends politiques, dans la suite de la lutte pour l’indépendance,
qui ne pouvait se gagner que par les armes face à un système colonial
qui bloquait toute réforme et tout espace de construction d’une
société autonome. S’opposer ou entrer en concurrence avec
l’Etat relève de la traîtrise et la seule attitude à
avoir face à ces “ennemis de la nation" est l’élimination
physique.
Après avoir durement réprimé les émeutes d’octobre
1988, les militaires avaient accepté d’instaurer le multipartisme
et de mettre en place un processus électoral. Il s’agissait de
sanctionner le gouvernement, en réponse aux accusations de corruption
et d’incapacité de son administration, mais sans toucher à
la légitimité historique de l’armée. Dans leur optique,
la présence des islamistes aux côtés d’autres partis
d’opposition n’apparaissait pas comme un obstacle insurmontable
; les élections étaient plutôt une façon d’intégrer
ce courant dans le jeu politique. D’autant plus qu’il n’y
a pas d’opposition idéologique irréductible entre les islamistes
et l’armée, pas plus qu’avec tout autre courant politique
d’ailleurs : “Que cela soit clair. Le pouvoir des janissaires n’a
peur d’aucune idéologie. Il les a toutes instrumentalisées
à un moment ou à un autre : le socialisme, l’arabisme, le
berbérisme, l’islamisme et aujourd’hui le libéralisme
et le républicanisme de quatre sous. Ce qui lui fait peur, c’est
la force sociale qui risque de déborder le cadre préétabli
d’une transition sur mesure”[7]. Or le succès
remporté par le FIS au premier tour des législatives, en 1992,
en faisait un concurrent susceptible de monopoliser le pouvoir à son
propre compte. C’est-à-dire, aussi, de récupérer
à son profit les bénéfices de la rente ou de la campagne
de privatisation du foncier, pour ne citer que cet exemple, organisée
sous le contrôle et au bénéfice de l’Etat et de sa
clientèle.
L’armée a alors décidé de reprendre le contrôle
de l’Etat par la force, contre la décision d’une société
qui s’est exprimée dans la rue en octobre 1988, et qui a réitéré
par la voie légale son refus du pouvoir en place. Mais, en interrompant
les élections et en interdisant le FIS, l’armée a ouvert
le champ à une contestation radicale qui vient d’une couche de
la population défavorisée et a vu émerger de nouveaux acteurs
qui ont leur propre langage, celui de la violence. Ils refusent le choix de
l’aile légaliste et politique du FIS et ne sont plus prêts
à composer avec les maîtres actuels du pouvoir, forts de leur propre
légitimité fondée sur les valeurs traditionnelles de l’islam
et sur la lutte populiste contre la corruption et contre l’injustice.
A partir de cet instant, l’Algérie sombre dans un cycle de violence
barbare, qui bascule parfois dans la folie meurtrière. A l’affrontement
pour le pouvoir entre l’armée et l’aile radicale du courant
islamiste, vont s’ajouter les exactions des bandes armées qui pillent
et tuent pour leur propre compte, sans compter les groupes d’autodéfense
qui se transforment en auxiliaires de la police, en dehors de toute légalité.
Ce cycle de violences va connaître son paroxysme entre 1993 et 1997, mais
aujourd’hui encore, on n’en voit pas l’issue.
Guerre civile ou guerre contre les civils
Ce conflit aurait causé la mort de 100 000 personnes. Peut-on pour autant
parler d’une “guerre civile”, qui traduirait par la violence
un antagonisme entre deux communautés séparées par des
clivages politiques, ethniques, idéologiques ou religieux, comparables
aux tragédies qu’ont connu le Rwanda ou l’ex-Yougoslavie,
pour prendre deux exemples récents ? Ce sont des Algériens qui
tuent d’autres Algériens et c’est ce qui rend plus insupportables
encore les manifestations de la violence. Comment se situer quand l’ennemi
n’est pas l’étranger, mais qu’il peut être le
frère, le voisin, le cousin ? On a tenté d’expliquer cette
violence par le clivage de la société entre deux projets politiques
et idéologiques antagonistes, entre deux traditions, d’un côté
celle des Lumières, du modèle républicain, hérité
de la France, c’est le camp des “démocrates”, de l’autre
celle de l’Etat théocratique, garant du retour aux valeurs authentiques
de la société musulmane détournée de son chemin
par des militaires qui se sont imposés par la force, mais qui sont perçus
comme extérieurs à la société, ce qui justifie de
lancer contre eux le jihad, comme auparavant contre l’Etat beylical,
puis colonial.
Pendant longtemps, le silence a été pesant sur les crimes organisés
au nom de la sécurité, sécurité de l’Etat,
mais qui garantit celle des simples citoyens ? Ils sont littéralement
pris entre deux feux et n’ont que le droit de choisir leurs bourreaux,
menacés d’être égorgés s’ils n’acceptent
pas de contribuer au butin de guerre pour alimenter les maquis, d’être
arrachés de chez eux et exécutés pendant la nuit, quand
ils sont soupçonnés d’avoir aidé les terroristes.
Ils n’ont de soutien à attendre ni des partis islamistes qui prétendent
lutter au nom du peuple mais n’ont aucun mot pour dénoncer publiquement
les massacres, ni des partis politiques dits “démocrates”
qui justifient la politique sécuritaire de l’Etat au nom de la
démocratie.
A ce clivage renvoie un autre clivage réactivé au début
de l’été par les explosions urbaines de Kabylie. Il s’appuie
sur une opposition supposée ethnique entre les Arabes et les Berbères,
doublée d’une opposition entre arabophones et francophones. Le
refus de reconnaître la dimension berbère de l’Algérie
revient à nier l’histoire même de ce pays “au carrefour
de civilisations méditerranéenne et africaine tant par sa géographie
que dans ses parcours et échanges, plaque tournante entre l’Afrique
et l’Europe, l’Orient et l’Asie, flux et reflux de l’Espagne
andalouse”, comme le rappelle Saida Rahal-Sidhoum, qui voit dans “un
processus antagonique réducteur artificiellement créé et
largement entretenu” le signe d’un “venin savamment distillé
pour saper le goût que partage ce peuple pour toutes les aventures de
liberté, évoquées par ce mot : amazighité[8]”.
Entre la conception unanimiste de l’Etat excluant toute idéologie
qui sort du cadre du nationalisme arabo-musulman et les risques de dérive
vers des revendications séparatistes qui s’appuieraient sur des
discours identitaires se prévalant de l’ “ethnie”,
il y a une population qui souffre de ce sentiment de hogra, de frustration
face à l’injustice et à l’arbitraire, et proteste
contre les harcèlements et les injustices de gendarmes assimilés
au pouvoir central. Il faut entendre les revendications des jeunes et leurs
slogans. Se rappeler aussi que les troubles ont commencé le 18 avril
par l’assassinat par les gendarmes d’un jeune lycéen de 19
ans, Massinissa Guermouh.
Créer une spécificité de la révolte kabyle, ne reconnaître
que la revendication identitaire, ou au contraire prétendre que l’Etat
algérien s’est totalement désintéressé de
cette région, n’aboutit qu’à nier le caractère
national qui dépasse largement les frontières kabyles de la détresse
de ces jeunes qui rejoint le mal de vivre et le sentiment de mépris de
toute une jeunesse, celle qui s’est fait tirer dessus à balles
réelles en s’attaquant à des institutions, des banques et
autres réalisations de l’Etat, celle qui a été envoyée
dans les camps du sud au lendemain des émeutes d’octobre 88, celle
aussi qui choisit la voie du désespoir en rejoignant les maquis.
Alors guerre civile entre des tendances irréductiblement opposées
ou plutôt guerre contre des civils, y compris au moyen de la violence
et de groupes armés, par un régime contesté et qui a choisi
de gérer toute la société comme un ennemi.
Violence politique, violence
sociale
Nul doute que le silence des partis islamistes, l’absence de prises de
position claire de leurs responsables pour condamner les violences des terroristes,
favorisent largement le maintien du climat d’affrontement entre deux camps.
Mais il faut aussi s’arrêter sur le rôle des partis qui se
revendiquent de la démocratie. L’histoire des partis politiques
en Algérie s’est construite dès l’époque coloniale
sur l’adhésion à un projet national fondé sur l’unanimisme
idéologique : “d’où une idée mythique du peuple
uni, sans conflit, et la dévalorisation du pluralisme des partis”[9].
Mais derrière la façade du Parti unique, les différentes
composantes du mouvement national sont entrées en lutte pour le monopole
de la direction revendiquée au nom du peuple pour le PPA/MTLD, de la
religion pour les Ulemas ou du prolétariat pour le PCA (Parti Communiste
Algérien), même si aucune de ces tendances ne remet en cause la
référence fondamentale à l’islam et à l’arabité
comme valeurs constitutives de la nation algérienne.
Les partis politiques nés de ces différents courants prolongent,
aujourd’hui, cette compétition dans la course au pouvoir. Ils se
sont prononcés, en d’autres temps, avec fermeté contre la
torture, celle que subissaient leurs militants. En 1971, le PAGS (Parti de l’Avant
Garde Socialiste) publie un document intitulé : “Assez d’arbitraire
et de tortures. L’intérêt national exige la fin de toute
répression antidémocratique”. Ce texte dénonce la
torture comme une “atteinte à la dignité d’hommes
et de citoyens”, appelle à l’application des “règles
élémentaires de respect de la personne humaine”, et insiste
sur le fait que : “ce n’est que dans la mesure où les libertés,
les droits et la dignité des citoyens seront protégés et
respectés que la mobilisation des masses populaires pourra être
réelle et efficace[10]”. Ce parti va se mobiliser
de nouveau contre la répression qui suit les émeutes d’octobre
88, au sein du Comité national contre la torture, qui dénonce
la torture comme instrument de gestion des conflits politiques. Mais aujourd’hui,
incapables de proposer un projet national à une population dont ils semblent
complètement coupés, ils construisent chacun leur pré carré
sur la base d’oppositions et de scissions qu’ils suscitent eux-mêmes,
pour justifier l’éradication de l’Autre.
Ces mêmes démocrates qui revendiquent aujourd’hui la laïcité
et dénoncent les pratiques obscurantistes des islamistes sont, pourtant,
ceux qui ont voté, en mars 1963, le code de la nationalité, définie
à partir du sang et de l’islam. Certaines associations de femmes
ont tenté de faire entendre leurs voix dans les années quatre-vingts.
Les manifestations d’octobre 88 vont provoquer l’émergence
de nombreux collectifs et associations. Leur objectif est essentiellement de
faire connaître le code de la famille et son caractère discriminatoire
à un grand nombre de femmes qui en ignorent le contenu. Une Coordination
nationale s’est créée le 1er décembre 1989, regroupant
diverses associations de femmes algériennes. Elle est porteuse de revendications
concernant essentiellement le code de la famille et le refus de la loi électorale
de 1989 qui donne à tout électeur le droit à trois procurations
pour des membres de sa famille et surtout le droit de voter sans procuration
à la place de son conjoint. En 1997, une pétition est lancée
non pas pour l’abrogation du code de la famille mais pour “la renégociation
du droit des femmes dans la famille”. Mais le climat sécuritaire
et les massacres horribles sont invoqués pour inciter le collectif des
associations à l’origine de cette campagne à taire ses revendications
; l’ordre des priorités est bousculé. Comme pendant la guerre
de libération, comme dans les débuts de l’indépendance,
les luttes pour la libération des femmes peuvent attendre.
Force est de constater que : “tout ce qui pourrait donner à penser
qu’un problème existe dans la famille, qu’un conflit d’intérêts
se joue entre les hommes et les femmes, que se produit et se reproduit en son
sein ce qui est un rapport social entre les sexes est évité....
De même, le féminisme dont on se défend est souvent considéré
comme une affaire d’Occidentales, une guerre mal venue contre les hommes,
ce qui fait que les revendications des femmes sont souvent pensées comme
une lutte contre l’archaisme (représenté par le FIS) et
suggèrent que leurs alliés naturels sont les hommes, démocrates,
modernistes... Et l’accusation de non algérianité, d’occidentalisation
est toujours prête à désigner celle qui regimbe tant on
est sûr de piéger les femmes par la référence nationalitaire
et le patriotisme[11]”.
C’est là que la violence domestique et sociale rejoint la violence
politique, qui fait de la femme algérienne le lieu symbolique d’une
identité nationale menacée. La cause des femmes est brandie comme
alibi pour justifier la lutte contre les islamistes, mais la famille reste encore
trop souvent le lieu de la violence domestique et de la soumission à
l’ordre patriarcal, lieu de formation à la violence sociale et
politique.
L’extension de la violence politique actuelle qui touche régulièrement
les femmes renvoie à la violence dans la famille, celle de l’ordre
patriarcal, institutionnalisé par l’Etat qui, dès 1962,
légalise, officialise et légitime le contrôle du comportement
des femmes, à la maison comme à l’extérieur. Dans
ce système, le “moi collectif” l’emporte. Le groupe
passe avant l’individu, les besoins de la société avant
ceux de la personne. Le patriarcat fonctionne sur des relations d’autorité
à l’intérieur desquelles tous les individus apprennent à
soumettre leur propre identité à l’identité du groupe.
Faire une brèche dans ce système, c’est aussi faire une
brèche dans toute la société, ce qui expliquerait que l’on
refuse de toucher à la question de la femme et de la religion parce que
c’est par la famille et la femme que se maintient le système de
la société tout entière, et là nous touchons à
quelque chose de central.
A tous les niveaux, y compris celui des femmes, s’en prendre à
l’homme, époux, père ou frère, c’est s’en
prendre au chef de la famille, et au protecteur. Cela relève du tabou.
La femme qui ose l’affronter risque d’être rejetée
et de se retrouver dans la rue, soumise à la réprobation et à
la violence sociale : “Elles sont sans contrôle et donc s’offrent
au désir ou au droit de correction détenu par les autres hommes.
Elles doivent en assumer seules les conséquences. Le privilège
de violence détenu par les hommes de la famille est élargi à
tous les hommes[12]”.
Alors, plutôt que de rendre l’islam responsable des atteintes aux
droits des femmes, ne faut-il pas plutôt observer la façon dont
la religion, et pas seulement l’islam mais aussi le christianisme ou toute
autre religion ou idéologie, fonctionne comme référent
? Au même titre que la langue ou le territoire, elle agit sur les pratiques
sociales et détermine les rapports sociaux en terme de concurrence et
d’opposition entre dominants et dominés, que ce soit au niveau
du couple homme/femme, de la famille, du pays ou au niveau mondial. Il faudrait
analyser comment, par exemple, la langue et la culture arabe sont apparues comme
des valeurs refuges face à la colonisation ou comment l’islam a
représenté le bastion de la résistance à l’occidentalisation,
pendant l’épisode de la Guerre du Golfe, qui a, sans aucun doute,
eu un impact considérable dans la remise en cause du principe de l’universalité
des droits de l’Homme. Et encore, ce ne sont pas tant les droits eux-mêmes
qui sont remis en cause que leur interprétation ou l’application,
selon deux poids deux mesures, qui en est faite par l’Occident. Ce qui
se passe aujourd’hui en Palestine et les positions prises par les Etats-Unis
ne font d’ailleurs que renforcer ce sentiment.
Cette violence de groupe a été exacerbée à partir
des années soixante-dix, accentuée dans les années quatre-vingts,
par les courants islamistes, sans que cela provoque de réactions ni de
la part de la société ni de celle de l’Etat. Les discours
violents contre les femmes, rendues responsables du délitement des valeurs
traditionnelles, vont se multiplier dans les mosquées, les meetings,
les journaux. La violence publique contre les femmes va atteindre un paroxysme
entre les années 1989 et 1991 au nom d’un “droit de violence”
reconnu à tous les hommes pour assurer le contrôle des mœurs
mis en danger par l’attitude des femmes. Ainsi, en toute “légitimité”,
chacun peut exercer sa volonté de puissance sur des femmes qui découvrent
ce qu’elles ne voulaient pas voir, pour une grande partie d’entre
elles, à savoir que n’importe quel homme a droit de violence sur
elles tandis qu’elles-mêmes n’ont aucun droit qui ne puisse
être remis en cause.
L’Etat comme les partis ont commencé par laisser faire. Les premiers
enlèvements de jeunes filles par des islamistes qui les soumettent dans
les maquis au “zouaj al mouta’a” (mariage de jouissance),
ce terme qui cache la réalité du viol, ne suscitent que des rumeurs
gênées, tant cette pratique remet en cause l’honneur des
hommes. Il faut attendre que la violence dégénère et que
toute la société soit atteinte. La cause des femmes devient alors
le prétexte à la lutte radicale contre les islamistes. Mais l’arrêt
du processus électoral va provoquer une fracture au sein du mouvement
entre celles qui soutiennent l’intervention de l’armée et
celles qui refusent de cautionner l’arrêt du processus électoral.
Cette fracture va s’amplifier avec l’installation de l’Algérie
dans la “sale guerre”, les femmes étant sommées de
se positionner entre les GIA et l’armée, entre éradicatrices
ou pro-islamistes. Celles qui ne choisissent pas le camp du pouvoir sont réduites
au silence. Quant aux autres, elles confortent le discours de l’Etat et
servent de support à sa propagande, en particulier vis-à-vis de
l’extérieur, en faveur de la légitimité de sa politique
sécuritaire.
Conclusion
On entre alors dans le domaine du politique comme lieu de gestion des rapports
fondés sur l’opposition et le conflit au sein du groupe, de la
communauté, de la nation, ou entre des nations ou des modèles
culturels différents au niveau international. Dans ce contexte, les intellectuels,
de part et d’autre de la Méditerrranée, se trouvent aujourd’hui
devant le dilemme de devoir défendre les droits de ces “ennemis
de la liberté" réels ou potentiels, que sont à leurs
yeux tous les islamistes. Comment soutenir les islamistes s’ils sont capables
de telles tueries ? Ce ne sont que des monstres, qu’il faut éradiquer
du corps social, des êtres dont on ne reconnaît pas l’humanité
et que l’on peut donc tuer ou laisser tuer, torturer, disparaître.
C’est bien d’éradication dont il s’agit quand l’armée
organise des rafles pour enlever tous les jeunes d’un quartier, ou envoie
des avions survoler des zones montagneuses pour décharger du napalm sur
la population, hommes, femmes, vieux, enfants.
Le discours sur les Droits de l’Homme ne sera crédible que si l’Etat
met fin à un système qui permet la survivance de l’impunité
et que si, d’autre part, les partis islamistes reconnaissent leur part
de responsabilité dans les violences de ces dernières années
et les dénoncent publiquement. “Justifier ou fermer les yeux sur
la répression contre un courant d’idées, sur une véritable
liquidation physique de ce courant parce qu’il est différent ou
parce qu’on s’oppose à son projet, c’est la négation
même de la démocratie, du multipartisme, des libertés individuelles
et de conscience les plus élémentaires[13]”.
Comment dépasser ce dilemme autrement qu’en reconnaissant, comme
préalable, l’individu dans sa spécificité tout en
cherchant dans l’autre, quel qu’il soit, sa part d’humanité,
non pas pour adhérer à son discours mais pour établir les
conditions d’une communication à chances égales ? Reconnaître
dans l’autre sa part d’humanité, là est l’universalité.
Mais pour que soit reconnue dans l’espace public cette universalité
contradictoire, qui fait tout à la fois de chacun un être spécifique
et une part de l’humanité, il faut un Etat de droit qui établisse
des règles du jeu fondées sur la liberté de pensée
et d’expression de chaque citoyen et sur la fin de l’impunité
pour ceux, quels qu’ils soient, qui ne respectent pas ses règles.
C’est l’enjeu du combat engagé en Algérie par des
hommes et des femmes, avocats, journalistes, militants des Droits de l’Homme
ou familles de disparus. Les soutenir et relayer leur combat est le seul choix
possible pour que la citoyenneté l’emporte sur les barbaries.
Paris, le 12 septembre 2001
1 Propos rapporté par Mohamed Harbi à El Watan,
17 mai 2001.
2 Ces massacres ont provoqué pendant la seule année
1997, plus de trois cents victimes, le 29 août, à Raïs ; quatre
vingt dix morts à Beni Messous le 8 septembre ; quatre cent dix sept
morts, dans la nuit du 22 au 23 septembre à Bentalha. A ce sujet lire
le témoignage de Nesroulah YOUS, Qui a tué à Bentalha,
La Découverte, octobre 2000
3 En 1993, plusieurs intellectuels sont assassinés :
Djilali Liabes, le 16 mars, Tahar Djaout, le 26 mai, Mahfoud Boucebci, le 15
juin, M’Hamed Boukhobza, le 21 juin, Youcef Sebti, le 28 décembre.
Citons aussi l’assassinat du dramaturge Abdelkader Alloula, le 3 août
1994 ou du chanteur Matoub Lounes, le 25 juin 1998.
4 Dans un memorandum publié en mars 2001, le Collectif
des familles de disparus en Algérie cite le chiffre de 7 200 cas de disparition
recensés pendant ces dix dernières années, soit plus que
dans aucun autre pays qui a eu recours à cette pratique.
5 Louisa HANOUNE, Une autre voix pour l’Algérie.
Entretiens avec Ghania Mouffok, La Découverte, Paris, 1996, p.12.
L. Hanoune est la seule femme responsable d’un parti en Algérie,
le Parti des travailleurs (P.T.)
6 Lahouari ADDI, L’armée, la nation et l’Etat
en Algérie, octobre 2000, débat sur le site électronique
Algeria-Watch. Du même auteur, lire L’Algérie
et la démocratie, La Découverte, Paris, 1995 et Les mutations
de la société algérienne. Famille et lien social dans l’Algérie
contemporaine, La Découverte, Paris, 1999.
7 Mohamed BENSAADA, “Une transition démocratique
sous surveillance”, El Watan, Alger, 6 juin 2000.
8 Saida RAHAL-SIDHOUM, Sur la berbérité en
Algérie, Sanabil, journal électronique du site Maghreb-ddh.org,
n°1, mars 2001.
9 Monique GADANT et Mohamed HARBI, “Quel pôle démocratique
?”, Esprit, janvier 1995, p.120.
10 Appel de la Direction nationale du PAGS, Alger, 28 avril
1971, reproduit sur le site électronique Algeria-watch.
11 Monique GADANT, Le nationalisme algérien et les
femmes, Paris, L’Harmattan, 1995, avant propos.
12 Dalila DJERBAL-IAMARENE, “Violence familiale, violence
sociale, violence politique”, in Droits de l’Homme et violences
au Maghreb et en Europe, Actes du séminaire organisé par
l’association Hourriya/Liberté, mars 1998, p.44.
13 Luisa HANOUNE, op. cit., p.29.