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Rhétorique
du complot et représentation judiciaire dans les récits
historiques de l’Italie contemporaine
Paolo Persichetti
Cette forme de récit cache
par ailleurs un enjeu: l’affirmation de la légitimité par
le biais du monopole historique de la légalité. Une opération
culturelle permettant, notamment à la gauche modérée issue
de l’ancien parti communiste, une formidable réadaptation du regard
sur son propre passé tout à fait compatible avec le nouvel “ordre
mondial” consécutif à la chute du mur de Berlin. Un exemple
de cette conception de l’histoire, nous est donné par Luciano Violante[4],
ex-magistrat, ex-président de la chambre des députés, actuellement
président du groupe parlementaire des Démocrates de gauches à
la Chambre, responsable de plusieurs éditions des annales Einaudi sur
l’histoire de l’Italie récente, mais surtout véritable
courroie de transmission avec le monde judiciaire et éminence grise du
système de l’urgence en Italie:
“L’assassinat d’hommes d’Etat a constitué,
traditionnellement, un chapitre de la théorie du tyrannicide: l’élimination
physique du tyran comme geste désespéré et extrême
contre celui qui avait effacé tout droit et liberté. Mais depuis
la deuxième guerre mondiale cette interprétation se montre sans
fondement. Les hommes d’Etat tués dans les pays développés
après 1945 n’étaient pas des tyrans, au contraire ils avaient
caractérisé leurs activités par un fort engagement démocratique
et ils ont été tués à cause de cela. C’est
le cas de Kennedy, de Allende, de Palme et aussi celui de Aldo Moro. Il serait
banal de conclure que le pouvoir est devenu “bon” et la société
“méchante”. Il est vrai, par contre, que les rapports entre
société et Etats sont aujourd’hui plus
complexes que ceux d’hier car ils sont devenus multiformes, à plusieurs
facettes, avec des zones obscures. La société n’est plus
le lieu exclusif où prédomine le bien et l’Etat n’est
plus le lieu exclusif où prédomine l’abus. L’avancée
démocratique qui a accompagné les quarante dernières années
n’a pas été
toujours acceptée par tous. [...] La démocratie dans ses lignes
de fond est acceptée; mais parfois son développement est considéré
comme intolérable. [...] Norberto Bobbio a parlé de conjuration
pour identifier une catégorie historico-politique capable d’expliquer
tout cela. Ce n’est pas rien. Parce que cela signifie qu’il y a
des conjurés, qu’il y a une démocratie contre laquelle on
conspire et qu’il y a des intérêts en vue desquelles on conjure”[5].
Une des conséquences importantes
de cette lecture de l’histoire est la construction du théorème
du “grand complot contre la démocratie" à travers l’usage
du paradigme de la conspiration. Cette mode culturelle a donné vie à
une nouvelle discipline: la “rétrologie", en italien dietrologia,
du mot dietro (derrière). L’écrivain Antonio Tabucchi,
dans une lettre ouverte au président de la république italienne
Ciampi, parue dans Le Monde du 19 avril 2001, a proposé une
analyse “des institutions et des gouvernements qui dirigent et ont dirigé
le peuple italien” qui se présente comme une véritable summa
journalistique de cette vulgata:
“A cinquante-cinq ans de distance, on pourrait dire que l‘Italie
est une république fondée sur les massacres. Le premier est celui
de Portella delle Ginestre[6], en 1947, commis par le bandit
Giuliano, qui défendait les intérêts réactionnaires
des grands propriétaires fonciers et des séparatistes siciliens
[...] Je passe, par souci de brièveté, sur certaines “anomalies”
préoccupantes survenues entre-temps, telles que des tentatives de coups
d’Etat éventées (ou révélées) non pas
par les institutions mais par de courageux journalistes, pour en arriver à
un massacre qui marque le début d’une série de turpitudes
commises sur le dos des Italiens: celui produit par la bombe de la Banca de
l’Agricoltura de Milan, le 12 décembre 1969 [...] La suite est
une litanie que nous connaissons tous: massacre de piazza della Loggia à
Brescia; bombes sur le train Italicus; massacre de la gare de Bologne; massacre
d’Ustica. Ou encore: obscure mort d’Enrico Mattei; enlèvement
et assassinat d’Aldo Moro; Gladio; loge secrète P2; krach du Banco
Ambrosiano et assassinat de l’avocat Ambrosoli; empoisonnement de Sindona;
massacres de Capaci et via D’Amelio: Falcone et Borsellino; corruption
privée et publique: Tangentopoli, c’est-à-dire
les pots-de-vin généralisés".
Chercher non pas un éventuel sens caché des choses mais le présumé marionnettiste qui fait bouger les choses est le motif obsessionnel de cette pratique très répandue dans les milieux intellectuels. Voilà que l’histoire devient un mobile bon pour toute astrologie de l’occulte. Dans cette dérive il y a toute la différence qui existe entre faire de la critique et défaire toute critique. La vérité se résume ainsi en une simple question de volonté qui est toujours entravée par l’éternelle lutte du mal contre le bien.
Des juges historiens
Ce retour en force de l’histoire événementielle à
caractère politico-criminel s’explique aussi par l’entrée
en scène de nouveaux acteurs dans le récit historique. La segmentation
des savoirs et la multiplication des disciplines universitaires ont élargi
l’éventail des matières qui ont une relation forte avec
l’histoire du temps présent. Dans ce Babel de récits la
spécificité italienne réside dans la quasi-monopolisation
de la production du discours historique par une catégorie très
spécifique de l’appareil d’Etat.
A partir des années 70 et davantage encore au cours de décennies
suivantes, les récits de “l’histoire actuelle” ont
vu émerger, à côté de l’historien “classique”,
la figure centrale du juge, dont les rôles respectifs tendent à
se confondre de plus en plus. Cette course à la judiciarisation des sciences
sociales est la dernière étape d’une judiciarisation plus
globale de l’espace public qui traverse les sociétés actuelles.
Des historiens sont recrutés comme consultants rétribués
par les juridictions ou bien ils sont convoqués à la barre pour
fournir des expertises et des témoignages sous serment. Inversement,
l’arbitrage des juges s’accentue dans les controverses historiographiques
(négationnisme, révisionnisme, crimes contre l’humanité,
etc.) à tel point que l’écriture et la réécriture
de l’histoire se retrouvent souvent confiées aux sentences de l’autorité
judiciaire.
C’est la magistrature qui a écrit le plus grand nombre de pages
de l’histoire contemporaine de l’Italie: indirectement, par le biais
de ses instructions et sentences; directement, par les nombreuses publications,
livres, articles, entrevues de ses membres. Cette place centrale conquise dans
le fonctionnement social a permis à la magistrature de promouvoir un
nouveau “sens commun” et de contribuer à la production d’une
philosophie publique, d’un nouvel ordre moral, mais aussi, par une narration
historique jalonnée des totems et des tabous, de mythes
fondateurs et de comportements diabolisés. Elle nous a habitué
à distinguer une histoire sacralisée d’une autre stigmatisée.
D’autres acteurs sont venus porter leur aide aux historiens parés
de la toge, des “grandes plumes” du journalisme (Eugenio Scalfari
Giorgio Bocca, pour en citer quelques-uns) et des hommes politiques, par le
biais de commissions d’enquête parlementaires créées
pour faire de la lumière sur les “pages obscures” de l’histoire
récente du pays. On peut évoquer notamment la “commission
d’enquête sur la mafia", renouvelée automatiquement
à chaque législature depuis les années 60; la “commission
d’enquête sur l’affaire Moro", active durant les années
80, remplacée ensuite par la “commission d’enquête
sur les massacres (attentat à la bombe ndr) et le terrorisme".
Cette dernière, également reconduite par plusieurs législatures.
Ces commissions, instaurées parfois pour régler des équilibres
politiques institutionnels, au moment où la méthode consociative
était à son apogée, s’apparentent à de grosses
machineries dotées d’un budget conséquent, de pouvoirs d’instruction
empruntés à l’autorité judiciaire. Leurs travaux
sont très suivis par la presse, notamment au moment des convocations
de témoins. Certains journalistes sont devenus des permanents de leurs
antichambres jusqu’à nouer des relations de collusion idéologique
et de collaboration concrète avec ses structures, à tel point
que ces commissions travaillent en réalité comme de véritables
agences de presse. Il est très fréquent de voir ces journalistes
sortir des entretiens très complices avec des membres de ces commissions.
Ces commissions ont produit durant leur existence une documentation pléthorique.
Elles se sont dotées d’une panoplie de consultants à temps
plein: magistrats, historiens, criminologues, journalistes improvisés
détectives, linguistes, payés pour rendre leurs expertises et
évaluations. Cette circonstance est plus que suffisante pour soulever,
à elle seule, de sérieux doutes sur la valeur d’un travail
miné par la nature de la relation entretenue avec le pouvoir politique
commanditaire des travaux.
En France, quand au moment des procès Touvier et Papon, ou bien à
l’occasion des procès pour crimes contre l’humanité
menés par des juridictions internationales, des historiens ont accepté
de témoigner à la barre sous serment en tant qu’historiens,
ayant un discours d’experts impartiaux sur l’époque où
s’étaient déroulés les faits contestés en
justice, il y a eu beaucoup de discussions et de critiques. Un débat
important s’est ouvert et des livres ont été publiés[7].
En Italie, le silence à ce propos est assourdissant. On assiste à
une véritable histoire de régime écrite au gré de
la couleur des majorités parlementaires. Les relations conclusives, c’est-à-dire
la vérité politique, autrefois appelée raison d’Etat,
censée être la vérité historique, est le résultat
de longues tractations où les mots sont mesurés, pesés,
amendés et votés. L’histoire n’est plus un travail
de recherche mais le résultat d’une délibération
qui statue sur le vrai et le faux, ce qui s’est passé et ce qui
ne doit pas s’être passé. C’est une parodie de l’histoire
démocratique, comme nous l’explique une certaine philosophie à
la mode, on pourrait parler “d’histoire communicationnelle".
Les historiens de profession ont suivi les mises en forme produites par d’autres
acteurs, introduisant parfois quelques précautions sémantiques
et ajustements ici ou là, sans véritablement toucher à
la structure de ces récits. L’historien s’est transformé
en écrivain public de l’histoire officielle inspirée par
les majorités parlementaires. Le récit du passé est plongé
dans la misère de l’histoire.
Conventio ad excludendum
Helmut Sonnenfeldt, politologue nord-américain aux positions conservatrices,
conseiller pour les affaires européennes à la Maison-Blanche et
au Département d’Etat, avait élaboré durant les années
70, une doctrine qui envisageait le verrouillage du système politique
italien de façon à isoler et empêcher le PCI d’accéder
au gouvernement. Ceci à travers l’organisation d’un “pacte
pour l’exclusion” conclu entre toutes les autres forces politiques.
Cette stratégie à caractère institutionnel est la dernière
version d’une longue panoplie de politiques visant, dans le contexte géopolitique
de la guerre froide, à contenir, repousser et si possible empêcher
l’arrivée au pouvoir des partis communistes en Occident. Elle a
donné lieu à un florilège d’hypothèses, de
suppositions et de conjectures, qui expliquaient les difficultés et les
obstacles rencontrés par le PCI dans la tentative d’arriver au
gouvernement par son existence. Les erreurs, l’émergence de formations
rivales dans le même espace politique et social, les coups adversaires
et les adversités, étaient le résultat de l’action
souterraine des trames du “parti américain", selon une raison
typiquement mono causale.
Dans un essai sur la “Lutte armée et le système politique",
Giorgio Galli, professeur de science politique à l’université
Statale de Milan, est un des premiers observateurs à évoquer
l’explication des événements socio-politiques de l’Italie
contemporaine par la manipulation et l’instrumentalisation de forces étrangères.
La thèse soutenue par Galli est nuancée et accompagnée
d’un solide argumentaire qui s’inscrit dans le droit-fil d’une
réflexion qui tient de la philosophie politique. Il s’agit d’une
démonstration intelligente de l’usage possible du paradigme du
complot, qui témoigne de l’ancrage en profondeur de cette théorie
dans les milieux scientifiquement les plus préparés et qui peuvent
lui apporter un niveau d’élaboration de qualité.
Selon Galli, la règle de l’alternance périodique au gouvernement,
c’est-à-dire le passage dans l’opposition d’une des
élites organisées en parti, appartient à la logique du
bon fonctionnement physiologique de la démocratie représentative.
Le renouvellement et l’alternance des élites favorisent la paix
civile et réduisent les tensions, ce qui empêche le déclenchement
de la guerre civile. Or la longue absence de cette alternance, caractéristique
du blocage du système politique italien durant plus de 40 ans (défini
alternativement comme “bipartisme imparfait”, “pluralisme
polarisé”, “pluralisme centripète”, “fractionnisme
hétéro-dirigé”), aurait empêché “le
système de démocratie représentative d’évoluer
pour assurer le contrôle des tensions selon le modèle occidental.
Il s’ensuit une exaspération des tensions dans les formes de la
lutte armée”[8]. Raison qui – toujours selon
Galli – “permet partiellement, en ce qui concerne la lutte armée
en Italie, d’avoir recours aux catégories d’analyse du terrorisme
comme phénomène international". Au contraire, la lutte armée
est interprétée comme le prix payé par un système
politique incapable de fonctionner selon les règles qu’il s’est
lui-même donné.
Mais cette interprétation, qui voit une fonctionnalité diminuée
du système dans l’augmentation des tensions et l’absence
d’alternance au gouvernement, et, donc, un surgissement subversif, n’apporte
aucune réponse satisfaisante pour expliquer l’explosion de la lutte
armée seulement dans les années 70 et pas avant, car le “bipartisme
imparfait” existait depuis 1948. Giorgio Galli propose, alors, la thèse
de l’instrumentalisation de la subversion armée animée
par certains secteurs de l’Etat, dans le but de perpétuer ce que
Norberto Bobbio a appelé conventio ad excludendum (le principe
selon lequel le PCI ne pouvait pas arriver au gouvernement) au moment même
où cet obstacle extra jure était en train de se vider
de l’intérieur (comme le laissait penser l’avancée
électorale du PCI entre 1974-76, ainsi que son nouveau positionnement
international, comportant l’acceptation de l’OTAN, pendant la campagne
électorale de 1976)[9]. Une attitude essentielle de
“tolérance et connivence” aurait avantagé, favorisé
et accru la “liberté de mouvement", le développement
de la subversion armée de gauche qui, bien que jouissant d’une
“implantation sociale partielle'", aurait pu être facilement
enrayée.
Le double Etat
L’historien Franco De Felice avec son essai intitulé “Double
loyauté et double Etat", paru en 1989 dans Studi storici (la
revue du l’Institut Gramsci), est à l’origine du succès
de la formule “double Etat", une catégorie qui a donné
un semblant conceptuel à toute la successive littérature du complot.
En réalité, l’approche de Franco De Felice garde une certaine
mesure et des précautions qui n’ont pas laissé de trace
chez ses disciples. D’abord il a repris cette formule d’une définition
qu’Ernest Fraenkel avait utilisée pour l’Allemagne nazie.
Ensuite, il développe une analyse des contraintes internationales, dérivées
de la politique de puissance et des systèmes d’alliance, conduisant
les groupes dirigeants nationaux (au gouvernement comme à l’opposition)
vers des comportements parfois en contradiction avec les intérêts
de leurs pays et systèmes institutionnels légitimes. En substance,
la fidélité géopolitique, l’allégeance envers
un bloc, la légitimité idéologique, priment sur la légalité
interne et la fidélité à l’Etat national. Cependant,
il prend des précautions contre le risque de simplification de son discours.
Il se démarque de ceux qui veulent: “comprendre à l’intérieur
d’un même dénominateur des phénomènes très
différents [...] dévalorisant le caractère procéssuel
et expérimental, contradictoire et concurrentiel, convulsif et aussi
artificiel, offert par le développement d’éléments
de double Etat et de leur capacité d’avoir une incidence"[10].
Or la prudence affichée par Franco De Felice repose davantage sur un
escamotage linguistique, un habillage mesuré de la phrase, le choix d’un
argumentaire érudit et sobre, que sur une réserve méthodologique
réelle. Introduire une notion comme celle de “double Etat",
en 1989, a eu l’inévitable effet de greffer, sur trente ans de
littérature du complot, la catégorie conceptuelle qui lui manquait.
Ce n’est pas par hasard si le thème de la “double loyauté”
(gênant pour la culture rétrospective de la gauche issue du PCI)
s’est effacé derrière la notion de “double Etat".
Un Etat dans l’Etat, un Etat légal et un Etat illégal, un
Etat fidèle contre un Etat infidèle: quoi de mieux pour le discours
d’une force politique qui, ayant souffert d’une delégitimation
originaire, pouvait enfin se légitimer comme l’expression historique
de l’Etat et de surcroît de l’Etat honnête et légal
contre l’autre Etat, corrompu, criminel, illégal et, donc, illégitime?
Le mobile existait déjà: empêcher la maturation démocratique de l’Italie, où, par “maturation", il fallait entendre l’accès des hommes de l’ex-PCI au gouvernement. Maintenant on pouvait désigner aussi le coupable. Le seul responsable se résumait dans une catégorie unique, l’Etat parallèle[11] et ses agissements, dans lequel on peut tout insérer: ennemis, adversaires et adversités, difficultés, incapacités et contrecoups des virages politiques, mafia, P2, terrorisme et subversion, tentatives de coups d’Etat, corruption, etc. Bien sûr, la chute du mur de Berlin a nécessité une réorientation idéologique: le capitalisme n’étant plus un système en discussion, l’ancienne critique s’est mué en lutte contre les éthiques illégales de la capitalisation; la contradiction capital-travail étant “désuète" la lutte de classe s’est transformée en chasse à tout ce qui est censé perturber la paix de la société civile, ses fantasmes et ses troubles anxieux. De nouvelles “classes dangereuses” ont été désignées: terroristes, criminels, mafieux, corrompus...
La stratégie de
la tension: un mythe fondateur
Aldo Moro (homme d’Etat italien enlevé puis tué par les
BR en 1978, lorsqu’il était président de la DC) était
connu pour avoir un langage elliptique. Il forgeait des expressions très
imagées et de grand succès. Professeur de droit constitutionnel,
fin juriste, il n’avait pas hésité à se plonger dans
les sciences mathématiques, d’où il avait sorti une formule
révolutionnaire qui bouleversait la géométrie plane: “la
convergence des lignes droites parallèles". Métaphore antieuclidienne
conçue pour désigner le rapprochement sur la scène politique
italienne des catholiques et des communistes, de la DC et du PCI. Un des préalables
à cette convergence était ce qu’il appela par une autre
formule, “la stratégie de l’attention".
Un étudiant, Mario Capanna, brillant latiniste à l’université
catholique, devenu un des tribuns les plus écoutés pendant 68
à l’université Statale de Milan, détourna dans un
discours cette expression en “stratégie de la tension” pour
désigner l’attentat à la bombe du 12 décembre 1969
qui provoqua 16 morts et 88 blessés. Une des plus grandes légendes
de l’histoire contemporaine italienne, un des mythes fondateurs de l’univers
symbolique de la gauche en Italie, venait de naître. Il n’y a pas
d’autre manière de définir la façon dont l’histoire
de la décennie 70 s’est faite “mémoire”, pour
se délayer dans une représentation victimaire de la trajectoire
politique de la gauche durant les trente dernières années.
Nicola Tranfaglia, dans un essai intitulé “Un capitolo del “doppio
Stato La stagione delle stragi e dei terrorismi, 1969-84” (Un chapitre
du “double Etat”. La saison des massacres et des terrorismes, 1969-84)[12],
donne un exemple flagrant de cette historiographie. D’abord il utilise
comme source principale de son discours la Proposition de relation finale
avancée, en 1995, par le sénateur Giovanni Pellegrino, président
depuis 1994 de la commission parlementaire sur les massacres et le terrorisme.
Un texte qui, d’ailleurs, n’aboutira pas en commission et sur lequel,
comme l’on verra plus loin, son auteur se rétractera en grande
partie[13]. Cet exemple montre clairement comment le discours
historique, plutôt que se fonder sur un travail autonome de l’historien
sur des sources directes, se structure en réalité par un enchaînement
de de relato reprenant des synthèses historico-politiques déjà
élaborées dans un contexte n’obéissant pas aux critères
requis par la recherche historique. En effet, le travail d’historien est
ici conçu comme une activité de divulgation et vulgarisation d’enquêtes
parlementaires qui n’ont même pas obtenu le vote majoritaire de
ses membres.
Tranfaglia fait un usage désinvolte de la catégorie de double
Etat. De cette façon, les quinze années qui vont de 1969 à
1984 deviennent le théâtre où se déroule un projet
cohérent de conjuration mené par des hiérarchies atlantistes
et des secteurs de la classe dirigeante nationale pour arrêter l’avancée
électorale du PCI et renforcer les équilibres modérés
de l’Italie, à travers un dosage habile des deux terrorismes de
couleur opposée (la théorie des “opposti estremismi").
Dans un article du journal La Repubblica (un des organes de la culture
rétrologique) Tranfaglia résumait ainsi la thèse de “l’hétérodirection”:
“Il faut désormais faire l’hypothèse qu’à
cette occasion [l’affaire Moro ndr], encore mieux, dans tout le cycle
des attentats à la bombe et des terrorismes, il y a eu des régies
occultes qui, après avoir utilisé pendant longtemps le terrorisme
noir avec la préparation de tentatives de coups d’Etat ayant pour
but d’intimider, ont ensuite retourné leurs efforts vers un autre
terrorisme de couleur opposée (et auquel participèrent plusieurs
centaines de jeunes restés complètement dans l’ignorance
de cette manipulation). Ces régies occultes ont suscité, puis
évité d’entraver, en substance instrumentalisée (à
travers les infiltrations aux sommets) ce nouveau terrorisme afin de mettre
un terme au compromis historique et permettre une stabilisation modérée
et anticommuniste de l’horizon politique italien. L’affaire Moro
est au centre de ce projet et montre la contemporanéité de ces
deux régies à l’intérieur du terrorisme rouge: d’une
part, ceux qui choisirent la violence contre l’Etat; d’autre part,
ceux qui portèrent à terme, probablement de façon consciente,
le plan des élites institutionnelles qui voulaient arrêter Moro
et avec lui la présence du PCI dans la majorité parlementaire.
Les documents recueillis par la commission parlementaire sur les massacres confirment
en grande partie cette interprétation, en montrant l’implication
d’hommes politiques et des services secrets italiens et américains.”[14]
La technique argumentative est toujours la même, une ou plusieurs propositions
hypothétiques (“il faut faire l’hypothèse", "il
est probable", "c’est certain", "sûrement"),
qui relatent des ouïe dires, des informations erronées, de véritables
mensonges, des allégations jamais confirmées par des preuves,
induisent des conclusions péremptoires. Mêmes les absences font
guise de preuve: le manque de références, dans le communiqué
de revendication de l’attentat réalisé par les BR, en 1976,
contre le procureur de Gêne Coco, à l’activité judiciaire
que ce magistrat avait eu dans le passé en Sicile, devient un élément
qui étaie l’existence de possibles contacts entre mafia et BR[15].
Sergio Flamigni, ex-sénateur à plusieurs reprises membre de la
commission parlementaire sur l’affaire Moro, écrit, dans son dernier
livre, Convergenze parallele[16], que l’attentat
des BR contre le juge Coco “influa sur l’avancée électorale
de la DC au scrutin du 20 juin suivant, et démontra comment il était
possible et productif d’utiliser le terrorisme à des fins politiques".
Or dans ces élections la DC atteignit un résultat identique à
celui des quatre années précédentes, pendant que le PCI
passa de 27,1 à 34,4 %. Selon Flamigni, cet attentat empêcha le
PCI de dépasser la DC. Rappelant cet épisode, l’historien
Giorgio Sabbatucci, in “Il golpe in agguato e il doppio Stato",
Miti e storia dell’Italia unita[17], remarque,
à juste titre, que l’idée de ce dépassement est ici
perçue comme appartenant à l’ordre naturel des choses. Flamigni
a dû sans doute songer au complot soviétique quand les troupes
du pacte de Varsovie occupèrent Budapest en 1956 et Prague en 1968.
Enfin, pour ce qui concerne l’usage de la formule “stratégie
de la tension", des doutes commencent à émerger. D’abord
on remarque que le terme stratégie indique une capacité de combinaison
de plusieurs opérations afin d’aboutir à un objectif. Cela
présuppose un centre directionnel unifié, un lieu unique qui organise,
prédispose, projette et dirige. De même qu’est nécessaire
une homogénéité d’intentions et d’objectifs:
“chercher un pareil modèle dans les épisodes italiens qui
ont suivi 1968 – écrit Franco Ferraresi dans un essai sur l’attentat
de la piazza Fontana – serait absurde et dangereusement proche d’une
théorie du complot. Le nombre d’acteurs et de structures impliqués
fut trop grand, leur autonomie et différence trop marquées, le
déroulement des événements trop désordonné
pour que l’on puisse penser à un seul et unique plan global”.[18]
Giuseppe De Lutiis, l’historien attitré des services secrets italiens[19]
explique, dans une table ronde parue dans la revue Giano[20],
en mars 2001, qu’en 1967 les USA lancèrent “l’opération
Chaos". Celle-ci avait été initialement conçue pour
activer un contrôle strict des campus universitaires pendant la guerre
du Vietnam, de sorte que l’“on parla à l’époque
d’une “Hoover University”, tellement les hommes du FBI avaient
infiltré les universités, envoyés par leur chef qui justement
s’appelait Edgar Hoover". Plus tard l’opération
Chaos accroîtra ses ambitions pour devenir, – toujours selon
le téméraire De Lutiis – un véritable plan de “contrôle
et manipulation des jeunes des pays européens, France et Italie en premier
lieu". A tel point que “durant le Mai 68 français, on ne peut
pas exclure qu’il y a eu une action anti-française et anti-De Gaulle
de la part des USA". Pour conclure, la “contestation” ne fut
rien d’autre qu’une action de déstabilisation américaine.
Le pauvre général n’avait rien compris ou fut mal renseigné
quand il lança le mot de “juif allemand” contre Daniel Cohn-Bendit.
La réversibilité
du complot
Depuis les années 70, la rétrologie italienne a pu se reproduire
grâce à l’intégration partielle des démentis
successifs et à la réadaptation continuelle de ses explications,
tout en préservant sa logique. Aujourd’hui personne n’a le
courage, les arguments ayant disparu depuis longtemps, de soulever des doutes
sur la nature sociale de la lutte armée. Les hommes et les femmes du
commando qui neutralisèrent l’escorte et enlevèrent Moro
ont été identifiés et condamnés. Il n’y avait
pas “d’étrangers qui parlaient allemands", ni des agents
spéciaux des services occidentaux, ni même des camorristes: c’étaient
des ouvriers FIAT, des techniciens d’usine, des chômeurs, des étudiants.
Alors la culture du complot change de signe, s’adapte à l’air
du temps. Elle est moins anti-américaine et un peu plus anti-soviétique,
mais surtout l’époque néo-libérale a fait apparaître
un paradigme classiste. Les BR étaient composées d’ouvriers
et non pas d’agents atlantistes. Mais cela ne suffit pas, comment aurait-il
été possible que de la main d’œuvre d’officine
puisse avoir la capacité d’élaborer une telle stratégie,
faire des analyses, rédiger des documents, prendre Aldo Moro? Les tenants
du complot suggèrent désormais qu’il y a eu indubitablement
un contact avec des milieux intellectuels, issus d’autres classes sociales,
notamment des personnages de la grande bourgeoisie, capables d’agir dans
l’échiquier géopolitique.
Le sénateur Giovanni Pellegrino a avancé ce scénario dans
son livre, Il segreto di Stato (Einaudi, octobre 2000). Dans cet ouvrage,
il revient sur ses précédentes positions qui avaient inspiré
une large production éditoriale. Ce revirement a suscité des vastes
polémiques dans le sein de son parti, les DS. Sa commission a d’ailleurs
renoncé à proposer une relation finale. En effet, la théorie
du complot est à bout de souffle, une fois les enjeux géopolitiques
disparus et les DS arrivées au gouvernement. L’impossibilité
de son utilisation politique est désormais évidente depuis que:
d’une part, les objectifs politiques tant décriés du plan
Rinascita nazionale attribué à la P2 (une substantielle
verticalisation du système politico-institutionnel, à travers
l’introduction du présidentialisme, du scrutin majoritaire, etc.),
ont été en partie intégrés au système institutionnel
et appartiennent désormais à la culture de la majorité
des forces politiques toute tendance confondue; de l’autre, un chef de
gouvernement DS a conduit l’Italie dans une guerre de l’OTAN et
reconnu le statut de quatrième force armée aux corps des carabiniers,
considéré dans le passé comme le fief de toutes les trames
de l’histoire italienne.
C’est pour cela, peut-être, que la gauche, en allant contre son
passé[21], une fois percé le mystère
du pouvoir s’est trouvée contrainte, avec le gouvernement D‘Alema,
de prolonger, de 30 à 50 ans, le secret d’Etat. Unique possibilité
de conserver le seul secret – comme le disait Nietzsche – qu’il
n’y a pas de secrets.
1 Cf. Norberto Bobbio, La democrazia e il potere
invisibile, in “Rivista italiana di scienza politica”, agosto
1980; Il futuro della demorazia, Einaudi, Tourin 1994; La Stampa
del 13 novembre 1990, et La Repubblica malata, in “Nuova Antologia”,
gennaio-marzo 1991, n. 2177, année 126, Le Monnier, Firenze, pp. 70-75.
2 Cf. Toujours Il futuro della democrazia,
op. cit., Norberto Bobbio est le premier à introduire en Italie cette
notion citant le travail de Alan Wolfe, The Limits of Legitimacy. Political
Contradictions of Contemporary Capitalism, The Free Press, New York 1977.
Plus tard Franco De Felice, in “Doppia lealtà e doppio Stato”
(Double loyauté et double Etat), Studi Storici, n. 3, 1989,
pp. 493-563, s’efforcera de reprendre ce concept sans arriver à
le démarquer de sa faible connotation théorique depuis sa première
formulation avancée par Ernest Fraenkel, in Il Doppio Stato. Contributi
alla teoria della dittatura (1942), Einaudi, Tourin 1983.
3 Un exemple éclairant de ce modèle d’anti-histoire
est le volume des annales Einaudi sur l’histoire d’Italie entièrement
dédié à la criminalité. Cf. Storia d’Italia
(sous la direction de Luciano Violante), Annali 12, Einaudi, 1997.
4 Ancien responsable de la section “problèmes de
l’Etat” de l’ex PCI, puis responsable de son groupe parlementaire
une fois le PCI devenu PDS, plus tard président de la commission parlementaire
contre la mafia. Il visait la place de président de la république
mais il a dû y renoncer car son profil d’inquisiteur l’a rendu
très peu rassurant et mal-aimé non seulement face à ses
ennemis.
5 Cf. Luciano Violante, “Introduction”
à Sergio Flamigni, La Tela del ragno. Il delitto Moro, Edizioni
Associate, Rome 1998, p. 7.
6 Le 1er mai 1947, à Portella delle Ginestre, dans la
campagne sicilienne non loin de Palerme, des paysans et des ouvriers agricoles
communistes s’étaient réunis pour la fête du travail.
Onze personnes furent tuées et soixante-cinq blessées, fauchées
par les mitrailleuses de Salvatore Giuliano et de ses hommes, embusquées
au sommet d’une colline. Ils agissaient pour le compte de la mafia.
7 Nous rappelons le refus de l’historien Henry Rousso
de comparaître lors du procès Papon; la table ronde parue dans
Libération, véritable caricature de tribunal, qui opposa le couple
Aubrac à un certain nombre d’historiens.
8 Cf. Giorgio Galli, Il Partito armato. Gli anni
di piombo in Italia, 1968-1969. Op. cit. p. 370.
9 Le secrétaire général du PCI, Enrico
Berlinguer, avait déclaré dans une entrevue: “Je veux que
l’Italie ne sorte pas du Pacte atlantique, et pas seulement parce que
notre sortie bouleverserait l’équilibre international. Je me sens
plus sûr étant de ce côté car il existe de sérieuses
tentatives pour limiter notre autonomie”, in G. P. Pansa, “Berlinguer
conta “anche” nella NATO per mantenere l’autonomia da Mosca”,
il Corriere della Sera, 15 juin 1976.
10 Cf. Franco De Felice, “Doppia lealtà
e doppio Stato”, in Studi Storici, n. 3, 1989, pp. 543.
11 L’expression “Etat parallèle” est
tirée du livre de P. Cucchiarelli et A. Giannulli, Lo Stato parallelo:
l’Italia oscura nei documenti e nelle relazioni della Commissione stragi,
Gamberetti, Rome 1997.
12 Cf. Nicola Tranfaglia in Franco Barbagallo (sous
la direction), Storia dell’Italia repubblicana. III: L’Italia
nella crisi mondiale. L’ultimo ventennio, Tomo 2, Istituzioni, politiche,
culture, Einaudi, Tourin 1997, pp. 5-80.
13 Cf. L’ouvrage déjà cité
de Giovanni Pellegrino, interviewé par Giovanni Fasanella et Claudio
Sestieri, Segreto di Stato. La verita da Gladio al caso Moro, Einaudi
Tourin 2000.
14 Cf. la Republica du 18 octobre 1997.
15 Cf. Nicola Tranfaglia, in “Un capitolo del
“doppio Stato”. La stagione delle stragi e dei terrorismi, 1969-84”,
op. cit. p. 58.
16 Sergio Flamigni, Convergenze parallele, Kaos edizioni,
Rome 1998, p. 44.
17 Cf. Giorgio Sabbatucci, in “Il golpe in agguato
e il doppio Stato”, Aa. Vv., Miti e storia dell’Italia unita,
il Mulino, Bologne 1999, p. 214.
18 Cf. Franco Ferraresi, “La strage di piazza
Fontana”, in Storia d’Italia (sous la direction de Luciano
Violante), Annali 12, Einaudi, 1997, p. 629. Dans cet essai Ferraresi résume
un chapitre de son livre, Minacce alla democrazia. La destra radicale e
la strategia della tensione in Italia e nel dopoguerra, Feltrinelli, Milan
1995
.
19 Cf. Giuseppe De Lutiis, Storia dei servizi
segreti in Italia, Editori Riuniti, Rome 1985.
20 Cf. Giano, Odradek, Rome mars 2001.
21 Cf. Fabrizio Clementi, ldo Musci, Il segreto
di Stato. Da caso Sifar alla “giustizi negata” di Ustica e Blogna.
Profili giuridici e propspettive di riforma, CSRS, supplément à
Democrazia e diritto, editori riuniti 1990.