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Liberté
et république selon Quentin Skinner
Tanguy Wuillème
Saluons le travail des traducteurs,
ce que l’on ne fait pas assez. Ils introduisent le lecteur francophone
au travail d’un autre important lecteur, titulaire de la chaire d’histoire
à l’université de Cambridge.
Trois livres se succèdent coup sur coup qui montrent que l’on peut
être spécialiste de l’histoire des idées politiques,
durant la période qui sépare les XIIIe et XVIIe siècles,
que l’on est de plus capable de réfléchir de manière
critique et innovante à sa pratique d’historien, mais également,
mérite supplémentaire, de donner accès à ce qui
fonde la pensée républicaine.
Et pas seulement celle, franco-française, que nos intellectuels tirent
ou déchirent comme une vieille couverture toute rapiécée.
Non plus celle des citations politiciennes. Quentin Skinner a choisi le moment
néo-romain de l’Europe moderne où les vocables de liberté
et de citoyenneté offraient d’autres horizons que l’idéal
libéral de maximisation de nos intérêts ou de promotion
de la vie ordinaire.
Méthode et interprétation
Le travail de Skinner, né en 1941, s’inscrit dans le courant de
révision de l’histoire de la pensée moderne inaugurée
dans le monde anglo-saxon par les travaux d’Hans Baron ou J.G.A. Pocock,
qui ont tous deux réaffirmé l’importance du moment de la
renaissance italienne et du travail théorique de la tradition républicaine
issue de l’humanisme civique dont Florence a été le berceau.
Pourtant sa lecture entend se distinguer des leurs : à la fois par la
méthode qu’il applique aux textes et quant aux interprétations
qu’il en tire.
L’approche méthodologique de Skinner comporte deux mérites
: la transparence et l’originalité. Il a exposé sa démarche
dans une série d’articles publiés à partir de 1966
et distille ses remaniements dans ces textes de facture plus récente[1].
Il est, parmi les historiens, celui qui a pris acte du tournant linguistique
et pragmatique du XXe siècle. Loin des analyses dominantes de la philosophie
politique qui a longtemps considéré, à la suite de Léo
Strauss, que l’histoire des idées se ramenait à l’analyse
des grandes doctrines et au jeu des questions éternelles et réponses
quant à la nature des choses politiques, l’ordre le meilleur ou
le plus juste ; Skinner a prétendu traiter les textes philosophiques
non pas comme des touts clos, autosuffisants mais comme des énoncés
performatifs.
S’il ne s’agit plus de se mettre en quête de la signification
idéale d’une œuvre, Skinner entend aussi écarter toutes
les méthodes historiques qui s’appesantissent sur une explication
des théories à partir des conditions techniques (histoire culturelle,
médiologie) ou sociales de leur formation. Sans les nommer explicitement,
sa méthode entend se démarquer des modèles qui dévalorisent
l’intention des auteurs, au profit de celle supposée contenue dans
l’œuvre ou de celle activée par les récepteurs.
Quentin Skinner propose une alternative à des méthodologies qui,
c’est le moins que l’on puisse dire, ont régné en
maîtresses sur l’interprétation des textes classiques. L’œuvre
n’est pas si ouverte que le voudraient les courants déconstructeur
(Derrida) ou sémiotique (Barthes, Eco), elle ne contient pas en elle-même
un sens et une signification inhérente qu’une herméneutique
prudente (Gadamer, Ricoeur) découvrirait après en avoir épuisé
les signaux internes. Il tend aussi à relativiser l’accent répété
mis sur les seuls récepteurs qui, par leur lecture constitueraient, en
leur époque, le sens d’une œuvre. Peu importent les tactiques
créatives (Certeau), les usages et pratiques plus ou moins aliénées
des lecteurs (Bourdieu) ; Skinner préfère récuser le mot
d’ordre de la mort de l’auteur annoncée par la pensée
68 et postérieurement dominante.
Cet historien anglais reprend le concept d’intention développé
par John Searle et celui d’acte illocutionnaire d’Austin[2].
Comprendre un texte consiste à mettre à jour l’intention
de l’auteur au moment où il écrit son texte, où il
s’adresse à certains lecteurs, et les conventions linguistiques
qu’il emprunte. Il s’agit pour Skinner d’expliquer ce que
fait un auteur quand il écrit, quelle position il soutient, combat ou
humilie, ce qu’il passe sous silence à travers une panoplie d’actes
de langage propre à un contexte discursif donné.
Tout énoncé découle non pas seulement d’une motivation
subjective mais de l’acte même d’écrire, de ce qu’Austin
appelle le performatif. Un auteur ne fait pas que décrire ce à
quoi il assiste mais il fait quelque chose en écrivant. Austin distinguait
trois niveaux dans l’acte de parole : l’acte de locution (la production
de sons inhérents à un vocabulaire et comportant un sens), l’acte
d’illocution (ce que l’on fait en disant quelque chose) et l’acte
de perlocution (ce que l’énoncé produit sur les autres ou
sur soi-même). Seul le second nous intéresse ici.
Un texte politique sert à légitimer un certain type d’action
et la compréhension de la teneur d’un énoncé dépend
de son inscription dans un contexte discursif déterminé où
prévalent un vocabulaire normatif et des conventions dominantes (croyances
et opinions partagées, contraintes rhétoriques). L’auteur
peut les reproduire ou les subvertir mais il est obligé de s’engager
dans un contexte de significations et de jeux de langage qui lui préexiste.
Ceci est important pour comprendre les critiques qui sont faites à Skinner
et au courant des historiens de Cambridge à propos de leur supposé
historicisme. On leur reproche le plus souvent de renfermer un texte sur une
époque et d’y restreindre les enjeux. Les philosophes de pure orthodoxie
se lamentent de la fin des concepts intemporels et des questions pérennes
orchestrées par ce type de méthode qui semble, selon elles, sombrer
dans un pur relativisme. L’historicisme de Skinner emprunterait une position
scientifique qui se nierait elle-même pour tomber dans un paradoxe relevé
en son temps par Léo Strauss : si tout est historique et relatif, alors
chaque interprétation est elle-même relative et non valide d’un
point de vue universel. L’historicisme de Skinner nierait son caractère
interprétatif pour se donner faussement comme pure restitution de la
teneur d’un texte.
Certes, l’approche de Skinner montre l’absence de questions/ réponses
intemporelles en philosophie mais il ne semble pas pour autant tomber dans le
relativisme ou dans une contradiction performative. Sa méthode ne dissout
pas les œuvres dans un environnement mais ouvre, selon nous, des voies
pour une mise en contexte intelligente. Elle permet de lutter contre l’anachronisme
de certaines lectures et de ne pas chercher à savoir si ce qu’affirme
un auteur est vrai pour nous aujourd’hui mais de savoir quel était
son point de vue et ce qu’il estimait bon ou vrai pour lui, en son temps.
Comme le dit Michel Senellart, “l’histoire des idées met
ainsi en évidence des types de rationalités variables selon les
époques”[3]. L’idée de vérité n’en
est pas pour autant déniée mais logiquement écartée
au profit du travail historique.
Il est vrai que l’histoire intellectuelle n’a guère été
convaincante jusqu’à présent, précisément
parce qu’elle a été faite par les philosophes de façon
anti-historique. Avec Skinner, le lecteur est invité à réintégrer
les idées dans l’histoire ou, autrement dit, à historiser
les idées. Pour cela il faut de nouveau faire fond sur l’intentio
auctoris en l’inscrivant dans l’histoire. Skinner indique,
trop timidement à nos yeux, une revalorisation de l’auteur et des
raisons qu’il se donne lorsqu’il écrit. On peut aller plus
loin en pensant que tout auteur possède des représentations réfléchies
sur son action, des idées sur sa conduite, et tente de s’en procurer
consciemment des traductions. Les prophètes de la mort du sujet objecteront
qu’il ne saurait y avoir de pure transparence à soi de l’auteur
et nous leur accorderons volontiers qu’il ne s’agit pas de revenir
à une vision naïve de l’intention subjective. Mais il est
devenu nécessaire d’articuler plus finement les parts d’inconscient
et de conscient qui se partagent le travail d’une pensée et qui
se situent davantage entre l’auteur et son œuvre, au regard des dispositions
cognitives qu’il mobilise et rapporté au dispositif symbolique
et technique qui est le sien, à son époque. Ainsi, sur les rails
proposés par Skinner, le lecteur, l’historien, ou le philosophe
pourront parvenir aux fins et aux valeurs que se donnent ou que poursuivent
des auteurs dans l’histoire.
Un doute subsiste : l’approche de l’historien de Cambridge ne contribuerait-elle
pas à mettre sur un même plan tous les auteurs et tous les textes
d’une époque sans que l’on puisse les hiérarchiser
et différencier un texte canonique d’une feuille volante ou d’un
vulgaire libelle au prétexte qu’ils s’inscrivent tous dans
un même contexte ? Le lecteur se rassurera en prenant connaissance du
contenu des trois textes ici publiés
Où commence la
modernité en politique ?
Le premier dans l’ordre chronologique date de 1978 et expose, comme son
titre l’indique, les fondements de la pensée politique moderne[4].
Il comporte deux grands moments centraux : la Renaissance et l’ère
de la Réforme. Comme l’auteur l’indique dans la préface,
il se propose trois objectifs : a) l’analyse du passage de la théorie
médiévale à la pensée moderne à partir des
grands écrits politiques de Dante à Marsile de Padoue, de Guichardin
à Bodin ; b) un éclairage historique sur la manière dont
s’est formée la conception moderne de l’Etat et notamment
la transition entre l’idée du souverain “défendant
son Etat” à celle de l’existence d’un ordre légal
et constitué séparé, celui de l’Etat, que le souverain
a le droit de défendre ; c) enfin une approche méthodologique
dont nous avons déjà parlé.
Nous voudrions nous attarder sur le moment de la Renaissance et plus particulièrement
sur Machiavel puisque Skinner lui a consacré un second ouvrage, rédigé
en 1981 et que le Seuil réédite en format de poche[5].
Si le premier texte s’impose par son érudition (923 pages !), le
second texte se remarque par sa concision et sa précision.
Ils nous obligent à nous transporter en Italie du nord, parmi ces cités
qui, à la fin du XIe siècle, instaurent des gouvernements basés
sur l’élection ou sur un mandat du peuple. Elles chercheront jusqu’au
XIVe à se distinguer de la tutelle du Saint Empire romain-germanique.
Or c’est à l’intérieur de ce cadre polémique
que va se développer un arsenal d’armes idéologiques pour
légitimer la résistance des cités à l’égard
de leur suzerain en titre.
Quentin Skinner voit dans cette lutte le moment où émergent deux
conceptions de la liberté politique : l’idée pour ces cités
d’un droit à conduire leur vie politique sans aucune ingérence
extérieure (établissement de la souveraineté), et d’autre
part leur droit concomitant à se gouverner comme bon leur semble. Skinner
constate la co-présence de deux idiomes qui marchent en parallèle
: celui du droit employé par les juristes qui invoquent la libertas
au nom du droit de la cité de se gouverner elle-même, et celui
de la virtù employé par les humanistes qui invoquent
cette même liberté au nom de fins essentielles à la nature
humaine. La pré-Renaissance italienne associe ainsi le mot liberté
à l’indépendance politique et à l’autorité
républicaine.
La conquête de l’autonomie passe par une ré-appropriation
du droit romain. Elle suppose aussi qu’une distance soit prise avec le
pouvoir de la papauté qui, si elle constitue originellement une alliée
contre l’empire, s’avère être un concurrent de plus
pour la maîtrise du regnum italicum, sujet de toutes les convoitises.
Mais les cités italiennes ne sont pas non plus exemptes de guerres civiles
et tendent le plus souvent à se ranger sous l’autorité de
signori uniques. Face à eux, de nombreux théoriciens développent
une idéologie politique qui justifie et met en valeur les vertus particulières
de la vie civile républicaine. Le mérite de Quentin Skinner, par
lequel il se distingue de ses devanciers de Cambridge, consiste dans l’accent
qu’il met sur la précocité avec laquelle apparaît
cette idéologie. Dès le Duecento et le Trecento,
par le biais de deux traditions basées l’une sur l’étude
de la rhétorique, l’autre sur celle de la philosophie scolastique,
l’humanisme civique s’échafaude et affirme que le mal factieux
n’est pas incurable.
Les traités de rhétorique ne fournissent pas seulement des modèles
de rédaction littéraire mais se chargent de thèmes politiques,
et leurs concepteurs tentent par leur truchement de s’adresser aux gouvernants
des cités. Skinner pointe la continuité de toute cette culture
rhétorique qui, malgré quelques inflexions, va former le soubassement
de la pensée humaniste jusqu’à Hobbes et son Béhémoth
de 1666. Elle sert à combattre les formes monarchiques de gouvernement
et à promouvoir en contrepartie la liberté républicaine.
La cité de Florence formera le lieu névralgique d’une rénovation
des formes du langage politique, dans son combat contre l’impérialisme
milanais et la tyrannie des Visconti. Déjà chez Boccace, Compagni,
ou Mussato, s’y développent des thèmes chers à ce
que Baron a appelé l’humanisme civique[6]. On
y déplore diverses causes de reflux de la république : la rivalité
entre factions, l’augmentation de la richesse privée et du luxe,
l’orgueil et la rivalité pour les offices. Elles permettent alors
de mieux défendre l’idée républicaine : le sacrifice
de soi au profit de l’intérêt général, l’identification
de son intérêt à celui de la cité.
La question centrale devient celle des moyens à trouver afin que la vie
civile assure cette concordance des intérêts particuliers et communautaires.
Deux voies se dessinent : faire en sorte que les institutions soient fortes,
ou bien disposer d’hommes vertueux à la tête du pouvoir.
Soit la mécanique gouvernementale, soit un “esprit” approprié
au sein du gouvernement, du peuple ou des lois. Le programme républicain
trouve ici sa consécration.
Les humanistes florentins font de la vertu (et non plus la naissance) le critère
même de la noblesse et se calquent sur la typologie des vertus cardinales
héritée d’Aristote. Avec Cicéron et Salluste, le
Stagirite est un des auteurs qui permettent de critiquer l’héritage
augustinien activé par l’Eglise durant tout le moyen-âge.
La vie civique y retrouve un regain d’intérêt car elle est
une création purement humaine et non plus divine. Elle devient le lieu
du bien-vivre et les théoriciens politiques scolastiques, notamment à
Padoue, exaltent à leur tour une sorte de “patriotisme républicain”.
Ils mettent davantage l’accent sur le bienfait de l’établissement
d’institutions non corrompues, et pensent qu’il ne faut pas diviser
la magistrature. Bartole ou Marsile de Padoue affirment que le peuple est le
souverain, qu’il peut toujours déléguer sa souveraineté,
mais jamais l’aliéner.
Liberté et citoyenneté républicaine du Quattrocento
florentin
Le Quattrocento florentin, selon Skinner, innove peu et réactualise
les thèmes antérieurs. Les nouveaux penseurs, Bruni, Alberti,
prennent cependant acte de l’opulence et du caractère industrieux
des marchands de la ville, voyageurs infatigables qui réconcilient les
penseurs républicains avec l’utilité du commerce et de l’enrichissement.
Mais celui-ci continue d’être une source d’inquiétude
car il est supposé détourner les citoyens riches de leurs occupations
politiques et de leurs obligations militaires.
La conception humaniste de la liberté politique continue d’asseoir
la légitimité du programme républicain : être libre
de toute ingérence extérieure et prendre une part active dans
la gestion de la communauté.
Le chapitre que Skinner consacre à cet aspect est quantitativement le
plus important. Sa défense de la liberté républicaine,
on le sait par ailleurs, a pour cible les philosophes contemporains analytiques
qui ne retiennent de la liberté qu’une définition négative[7].
En référence à la terminologie employée par Isaiah
Berlin, la liberté ne s’attesterait que par l’absence de
tout élément contraignant qui empêcherait un agent de poursuivre
les objectifs qu’il s’est fixés ou tout au moins d’opérer
un choix entre fins différentes[8].
Ce concept de liberté négative a été originellement
formulé par Hobbes qui l’opposait à la fausse libertas
des républicains de la ville italienne de Lucques, qui lui semblaient
trop contraints par les lois et le service public. Hobbes critiquait avec mépris
cette “prétendue liberté de participation” pleine
de contrainte et de sacrifice. Pour les défenseurs acharnés de
la liberté négative qui suivent Hobbes ou Bentham, il doit y avoir
absence de toute entrave, notamment de la part de l’Etat.
Pour Skinner, cette démarche semble oublier la tradition morale grecque
pour laquelle nous sommes des êtres moraux animés de certains objectifs
caractérisant notre humanité. Les “négativistes”
récusent également l’idée scolastique d’un
homme qui serait par nature un animal civil et politique, qui serait authentiquement
libre à la seule condition de s’engager effectivement dans des
activités propices à l’eudaimonia, à l’épanouissement
humain. Skinner ne prétend pas accepter d’emblée ces prémisses
aristotéliciennes, mais il entend s’en servir pour démonter
l’argumentation de ses adversaires.
Skinner rencontre sur ce terrain les analyses développées par
Charles Taylor qui reproche également aux partisans de la seule liberté
négative de manquer la part de positivité inhérente à
toute définition de la liberté politique[9].
En effet, nous ne pouvons être libres que dans la mesure où nous
nous déterminons nous-mêmes, où nous donnons forme à
notre propre vie. La liberté nécessite l’idée d’accomplissement,
d’exercice effectif du contrôle et de la direction de notre propre
vie. Or cela exige que nous distinguions entre différentes motivations.
Mais nous savons par expérience que des obstacles non pas seulement externes
mais internes peuvent nous empêcher d’être conscients de ce
qui est bon ou souhaitable pour nous. La peur ou l’habitude de certaines
normes intériorisées, mais auxquelles nous n’adhérons
pas, n’indiquent pas un surcroît de liberté.
C’est pourquoi la liberté doit s’entendre non pas en partant
de la seule libre-volonté de l’individu, que l’on sait opaque
à lui-même, mais en relation avec la société, avec
les autres hommes qui composent la cité. Ici le problème rebondit
et les défenseurs de la liberté négative arguent du fait
totalitaire pour critiquer l’ingérence de toute réglementation
sociale sur la vie individuelle. S’ils ont raison de souligner la réticence
des contemporains à l’égard de toute hétéronomie
officielle, de saluer l’avantage indépassable de la pluralité
des choix de vie, ils omettent cependant de dire que cette réticence
se déploie uniquement dans une société ayant une certaine
forme, démocratique et libérale, qui implique pour Taylor que
l’individu se consacre à une vie de service public.
Mais il semble qu’il n’y ait rien d’automatique dans ce type
de logique, et à Skinner de nous rappeler que les humanistes florentins
de la Renaissance constataient déjà un désintérêt
croissant des citoyens pour la chose commune. Apparaît alors l’hypothèse
que nous pouvons être contraints à la liberté, que dans
l’ignorance de nos motivations, de l’oubli de ce qui est bon pour
nous, il soit envisageable que l’on nous rappelle à l’accomplissement
de nos devoirs publics. Autrement dit, nous pourrions être contraints
à la vertu.
Le problème reste pour Skinner de concilier le projet d’auto-accomplissement
individuel, et celui de poursuite de l’intérêt général
dans l’exercice de devoirs publics. La solution se trouve pour lui dans
la compréhension d’une tradition longtemps négligée
(dont on verra les raisons), celle du républicanisme classique et des
inflexions que lui fait subir Machiavel.
Testament ou épitaphe
du républicanisme classique ?
La rencontre du républicanisme classique et de Machiavel constitue pour
Skinner un moment charnière de la pensée politique. Machiavel
est d’emblée présenté comme un pur produit des studia
humanitatis, voulues ardemment par son père, et enseignées
à Florence en cette fin du XVe siècle. Machiavel ferait siennes
les analyses de Cicéron quant à la tradition républicaine
: la volonté de subordonner les intérêts particuliers au
bien public, le désir de combattre la corruption et la tyrannie, l’ambition,
enfin, d’atteindre à la gloire et à l’honneur pour
soi-même et son pays.
Mais Skinner remarque que Machiavel diverge de ses contemporains sur de nombreux
points et qu’il articule différemment une conception négative
de la liberté (éliminant l’idée d’un bien substantif
propre à la tradition aristotélicienne et peut-être, mais
Skinner ne le voit pas assez, des aspects de la pensée de Cicéron),
et une conception positive de la vertu (qu’il définit par la participation
active des citoyens à la vie publique).
En effet, Machiavel contribuerait, au même titre que d’autres humanistes,
au recul des postulats aristotéliciens concernant l’eudaimonia.
Les individus ne sont pas tenus d’accomplir certaines fins spécifiques
pour être pleinement libres. Machiavel préfère partir d’une
analyse des humeurs, d’un fait de psychologie sociale : la diversité
polémique des désirs qui mobilisent les hommes vers des fins conflictuelles.
Il part de l’idée que, dans toute république, il y a deux
partis, celui des grands et celui du peuple. Seule une bonne constitution peut
assurer un équilibre entre les deux afin que chacun se sente concerné
par la gestion de la chose commune et que tous soient à même de
“se surveiller réciproquement”. Machiavel fait ainsi l’éloge
de la division, et pose la question de la forme des rapports sociaux en partant
des désirs des deux parties : les grands veulent commander, le peuple
ne veut pas être opprimé. Ce qui importe n’est pas tant la
nature humaine que la division d’un désir qui ne se forme que dans
l’état social. Les premiers se définissent dans la poursuite
de l’avoir, les autres visent l’être. Machiavel fait, à
rebours des lieux communs de son époque, l’éloge de la desunione
et de la discorde qui ne sont pas bonnes en elles-mêmes mais par leurs
effets. La plèbe à Rome a pu se révolter et cela a profité
au patriarcat, le désordre n’est pas mauvais en soi, de lui naissent
toutes les bonnes lois. Machiavel donne ainsi accès à une nouvelle
compréhension de la notion de pouvoir : le pouvoir s’engendre dans
la division, et le destin de tout Etat se déterminera en conséquence
de la relation qui s’établit entre pouvoir et division sociale.
Le conflit est moteur d’un Etat libre et puissant comme il est facteur
du changement historique.
C’est toute l’interprétation du modèle romain qui
bascule avec Machiavel lecteur de Tite-Live. La grandeur de Rome, dont Florence
se veut l’héritière, ne fut pas le produit d’une sage
législation mais elle s’édifia à la faveur des événements
et de l’expression des désirs des peuples libres. Machiavel réactive
donc une tradition républicaine qu’il infléchit en fonction
du contexte discursif qui est le sien. Son objectif reste de trouver un modèle
de gouvernement qui assure le maintien de la liberté collective sans
que pour autant la liberté individuelle dégénère
en servitude. La res publica dont il fait l’éloge dans
les Discours ne saurait totalement dépendre de la fortuna trop
capricieuse. Elle ne saurait non plus reposer uniquement sur l’existence
de citoyens vertueux. La virtù demande des qualités trop
rares pour qu’on la trouve dans beaucoup d’hommes. On peut seulement
espérer une rencontre entre les deux, la virtù permettant
de supporter n’importe quel revers avec une humeur égale. Mais
comment faire pour que ce soit tout le corps social qui soit vertueux, que chacun
soit prêt à servir l’intérêt commun plutôt
que le sien ?
Si un père fondateur ne suffit pas, de bonnes lois peuvent empêcher
l’avènement de la corruption. Corruption dont Skinner nous rappelle
qu’elle est un oubli, une faiblesse de la raison, une incapacité
à reconnaître que notre propre liberté dépend de
notre engagement à une vie vertueuse et consacrée au service public.
“Les lois font les hommes de bien” déclare Machiavel, non
pas dans le seul sens libéral et négatif d’obliger les autres,
mais en ce qu’elles contraignent chacun d’entre nous à agir
d’une certaine manière. La loi ne sert pas seulement à protéger
des droits individuels (comme dans la logique libérale, utilitariste
et contractuelle), elle nous oblige à défendre des institutions
libres.
Et Machiavel de reprendre l’éloge de la désunion présente
à Rome sous la forme bipolaire du Sénat noble et du peuple, tous
deux fruits du hasard temporel. Machiavel révèle la présence
d’une rationalité à l’œuvre dans l’histoire,
incarnée dans un régime qui entend gérer les tumultes et
des institutions qui permettent aux sujets désirants de s’exprimer.
Ce n’est qu’à l’intérieur de ce cadre conflictuel
qu’une république peut obtenir un supplément de vertu de
ses citoyens.
Skinner parvient donc à démontrer la richesse de ce courant de
pensée qui articule une idée négative de la liberté
(gouvernement de soi hors de toute dépendance ou ingérence extérieure)
et une conception positive de la vertu (l’idée de liberté
personnelle est à relier à celle de service public vertueux),
sans pour autant invoquer une conception positive de la liberté sociale
et de fins auxquelles la nature humaine serait prédéterminée.
On peut cultiver certaines vertus civiques sans les lier à un bien commun
moral.
La liberté avant le libéralisme ?
Puisque Skinner nous y invite, on peut maintenant lui appliquer ses critères
méthodologiques afin de comprendre ses intentions et les positions qu’il
défend à l’encontre de courants adverses. Skinner explicite
sa démarche dans un troisième ouvrage, fruit d’une série
de conférences prononcées en 1997 au Collège de France
à l’invitation de Pierre Bourdieu[10].
Skinner poursuit ses investigations sur le cheminement historique de l’idéologie
républicaine pour la voir à l’œuvre tout au long de
la Révolution anglaise de la moitié du XVIIe siècle ainsi
qu’à la fin du XVIIIe siècle dans le contexte des volontés
d’indépendance des colonies d’Amérique à l’encontre
de la Couronne britannique.
Encore une fois, la charge se fait plus dure à l’encontre du courant
juridique et libéral qui a placé l’accent sur la protection
des droits de l’individu et sur la fondation contractuelle du lien social,
courant dont Hobbes et surtout Locke font figures de pères fondateurs
dans le monde anglo-saxon. Skinner le dit dans la préface : “l’ambition
de cet essai est de remettre en cause cette hégémonie libérale
en tentant de retourner dans un univers intellectuel que nous avons perdu”.
Skinner montre combien des auteurs comme Henry Parker, Sidney, John Milton ou
James Harrington n’auront de cesse de réactiver ce qu’il
appelle la conception néo-romaine de la liberté civile contre
les empiètements de la Couronne. Ces auteurs assurent la promotion du
gouvernement mixte et équilibré, le refus de toute servitude publique
et subissent les critiques de Thomas Hobbes. Mais surtout, en cela ils se distinguent
de leurs devanciers italiens, ils soulignent qu’il n’est possible
de jouir pleinement de la liberté civile qu’en étant citoyen
d’un Etat libre.
Skinner montre combien ces auteurs ne partent pas de la logique des droits subjectifs,
qu’il ne s’agit pas de subordonner le bien aux droits. Il récuse
la croyance libérale d’une harmonie spontanée des intérêts
du moment que chaque individu jouirait librement de ses droits.
Il ne cherche pas pour autant à ressusciter la version rousseauiste d’une
participation contraignante de tous à la vie politique. Il entend définir
la liberté comme “non domination” ou dans la non-allégeance
des citoyens à une autorité échappant à leur contrôle.
La liberté républicaine est différente de la liberté
libérale en cela qu’elle implique une participation à la
souveraineté, qu’elle ne laisse pas à l’Etat le soin
d’instaurer un despotisme mou où l’individu serait libre
de choisir entre Nestlé ou Danone.
D’où l’appel de Skinner à réaménager
certaines priorités pour le citoyen : faire passer les devoirs avant
les droits. Ce sont les devoirs, conformément à l’impératif
des lois, qui rendent possibles les libertés individuelles et les droits
subjectifs. Les libertés émanent de l’Etat lui-même,
à condition qu’il soit républicain, fondé sur la
souveraineté du peuple et sur l’exercice pratique de celle-ci.
L’idée de droits naturels pré-étatiques se vide de
sa pertinence.
Mais un problème demeure que Skinner ne résout pas : une fois
admis que la liberté-participation constitue la condition permettant
de garantir les libertés, il reste à connaître les modes
suivant lesquels faire agir les citoyens, afin qu’ils soutiennent et participent
effectivement de leurs institutions démocratiques. Sur ce point la réponse
de Skinner, faire appel à leur intelligence et convaincre le citoyen
qu’il a de bonnes raisons d’agir ainsi, peut sembler très
insuffisante. En aucun cas elle ne saurait fournir une alternative dans le contexte
politique actuel. Le modèle libéral y trouve un moyen de se renforcer
par un appel à une rationalité de nos actions et de nos finalités,
et on ne voit pas quelle pédagogie possible peut réellement rendre
les citoyens plus soucieux de leur participation à la souveraineté.
On peut légitimement regretter l’absence chez Skinner d’une
analyse de l’idéologie et de la sensibilité républicaines
plus récentes et notamment françaises, qui de Condorcet à
Gambetta ont cherché à montrer que la Révolution française,
tout en assurant la reconnaissance des droits individuels, a créé
aussi les conditions d’une participation active du citoyen à la
conduite des affaires publiques. Une relecture du beau livre de Claude Nicolet
lui montrerait, qu’à l’inverse de la tradition libérale
anglo-saxonne, la tradition républicaine française a très
tôt refusé la coupure entre liberté individuelle et liberté-participation[11].
Originalité qui s’exprime notamment dans la thématique de
la formation morale et civique du citoyen dans l’école républicaine,
dans la figure originale du régime représentatif, et du dogme
de la souveraineté de la loi.
Enfin, il n’est pas certain que ce type d’analyse pourra nous être
d’un grand secours au regard de la crise sans précédent
qui touche la conception très particulière de la démocratie
française qui a pour nom République. Les deux notions-clés
sur laquelle elle repose, la volonté générale (la nation
législatrice) et l’intérêt général (du
côté de la puissance exécutrice) subissent de plein fouet
les phénomènes d’explosion identitaire de la société
civile et d’effritement de l’Etat. Le triomphe de la laïcité
et la fin de l’affrontement avec la religion ont entraîné
une dépression de l’investissement politique que des mots d’ordre
passéistes ne ranimeront pas. Le respect des procédures et de
la légalité a pris le pas sur l’exercice de la délibération
ou de l’action publique. Le juge, l’avocat, suppléent au
travail du citoyen, et l’on préfère préserver nos
libertés individuelles plutôt que d’exercer collectivement
notre souveraineté. La vague libérale assure le triomphe de l’individualisme
et a ouvert depuis peu un nouveau mode de vivre la démocratie. Elle passe
de plus en plus par une exacerbation des différences, et l’objet
de la politique ne devient que l’aménagement de leur coexistence.
La corruption au sein des plus hautes fonctions publiques s’explique par
des acteurs qui ne se reconnaissent plus dans les missions dévolues aux
instances qu’ils servent. L’idée de sacrifice en vue du public
s’estompe progressivement, plusieurs causes à cela qui demanderaient
de plus amples développements (désinstitutionnalisation de la
famille, montée du narcissisme, évanouissement de l’antécédence
du social, etc.).
Peut-être faudrait-il, pour affiner ce constat, se plonger dans ce que
Péguy appelait une histologie ethnique, dans le tissu même de ce
qui tissait un peuple et une famille républicaine. Loin d’une “histoire
endimanchée”, on y retrouverait la mystique républicaine
dont il avait déjà l’impression d’être le dernier
témoin et, l’histoire lui donnant une nouvelle fois raison, sans
doute l’arrière-garde.
1 Skinner (Quentin), “Meaning and understanding in the
History of Ideas”, in History and Ideas, 8, 1969, pp.3-53 et
“Conventions and the Understanding of Speech Acts”, in The Philosophical
Quaterly, 20, 1970, pp.118-138. Voir aussi le volume collectif Meaning
and Context, J.Tully (éd), Polity Press, 1988, pp. 29-132.
2 Austin (John), Quand dire c’est faire, Paris,
Points Seuil, 1991, 203 p. et Searle (John), Les actes de langage,
Paris, Hermann, 1972.
3 Senellart (Michel), “Républicanisme, eudaimonia
et liberté individuelle : le modèle machiavélien selon
Quentin Skinner”, in Instrumenta Patristica, XXVI, La Hague,
1995, pp. 259-287.
4 Skinner (Quentin), Les fondements de la pensée
politique moderne, Paris, Albin Michel, 2001, 923p.
5 Skinner (Quentin), Machiavel, Paris, Points Seuil,
2001, 166p.
6 Baron (Hans), The crisis of the Early Italian Renaissance,
2e éd, Princeton, Princeton UP, 1966.
7 Skinner (Quentin), “Les idéaux républicains
de liberté et de citoyenneté”, in Rue Descartes,
n°3, janvier 1992, pp. 125-144.
8 Berlin (Isaiah), Eloge de la liberté, Paris,
Presses Pocket, 1969, surtout chap. III, pp. 167-218.
9 Voir Taylor (Charles), “Qu’est-ce qui ne tourne
pas rond dans la liberté négative ?”, in La liberté
des modernes, Paris, PUF, 2e éd, 1999, pp.255-283.
10 Skinner (Quentin), La liberté avant le libéralisme,
Paris, Seuil-Liber, 2000, 131p.
11 Nicolet (Claude), L’idée républicaine
en France, Paris, NRF Gallimard, 1982, 512p.