Entretien avec Jean-Marc Roberts, éditeur

D’un point de vue quantitatif, la rentrée littéraire 2002 témoigne d’une inflation éditoriale indéniable: 663 romans[1] dont 93 premiers romans publiés par 141 éditeurs. Tous ces éditeurs n’ont pas le même “poids":
Hachette Livre[2], branche édition du Groupe Lagardère et le pôle édition de Vivendi (Vivendi Universal Publishing[3], VUP, ex Havas) font figure de “géants” à côté de maisons “indépendantes” dont les plus connues sont Gallimard, Le Seuil, Les Editions de Minuit, Actes Sud et POL. Jean-Marc Roberts, par ailleurs romancier, dirige depuis bientôt quatre ans les éditions Stock, la plus ancienne maison d’édition française (fondée en 1708), maintenant au sein du groupe Hachette Livre. Nous avons souhaité l’interroger sur son métier d’éditeur.

(Propos recueillis pour Drôle d’Epoque par Jean-Bernard Doumène, libraire à L’Autre Rive, librairie indépendante de Nancy, Yves Gueniffey et Philippe Hauser, le 23 août 2002 à Nancy, la semaine même des premières parutions de la rentrée littéraire 2002.)

Drôle d’Epoque: Que veut dire pour vous “être éditeur”?

Jean-Marc Roberts: Pour moi, c’est imposer un goût, le mien; et la seule façon dont je réussis à peu près à faire ce travail, c’est quand j’ai le sentiment de faire ce que je veux. Ça n’a pas toujours été le cas, – j’ai beaucoup bougé dans ma petite vie d’éditeur. En ce moment, c’est le cas. C’est vrai que ça paraît étrange, mais je n’ai pas toujours fait ce que j’ai voulu, je n’ai pas toujours pu choisir les livres que je voulais, je n’ai pas toujours pu les publier, les mettre en avant; parce que dans les maisons où j’ai travaillé, je n’en étais pas le patron – j’ai mis très longtemps à comprendre cela. Je pensais qu’en tant que conseiller littéraire ou éditeur dans une maison d’édition, je pouvais tranquillement imposer mes goûts, mes choix; en fait non. Même si j’y parvenais, je faisais ce travail pour un patron, pour une maison qui m’employait et qui me demandait des résultats, mais d’une manière beaucoup plus perverse qu’un groupe ou qu’une banque. Stock est effectivement une filiale d’Hachette, mais quand Le Seuil a des comptes à rendre, il les rend à des banquiers, donc ça se rejoint quand même. Je parle de perversité parce que, quand j’étais éditeur de littérature au Seuil, chez Gallimard ou chez Julliard, on me demandait des résultats: c’est-à-dire de trouver des livres qui se vendent sans me laisser vraiment la possibilité de publier des livres qui ne se vendaient pas. Je schématise, mais finalement le problème est là. Je crois que pour moi être éditeur, c’est faire ce qu’on veut, avec un goût, bon ou mauvais, mais en tout cas, le sien. La seule chose un peu amusante, excitante pour moi, c’est d’imposer et non pas de suivre des tendances. Rien ne me fait plus plaisir que d’appeler un inconnu pour dire voilà, j’ai reçu votre manuscrit, je l’ai lu et je veux le publier. Eh bien, ce n’est que depuis que je suis patron de Stock que je peux le faire de cette façon, avec cette autorité, cette liberté; cela fera quatre ans à la fin de cette année. Même quand j’ai créé avec Claude Durand[4] la couverture bleue chez Fayard, j’avais des comptes à rendre à Claude Durand, que j’estime beaucoup – mais c’est très différent. Je compare toujours ça à une histoire d’amour: c’est comme si avant d’embrasser une fille ou un garçon, on demandait l’avis à quelqu’un de supérieur. De même, j’ai toujours été contre les comités de lecture, même si je suis resté seize ans au Seuil où il y avait un comité de lecture. Un comité de lecture, c’est dix ou quinze personnes autour d’une table qui doivent confirmer qu’on peut embrasser la fille, alors qu’on est normalement 1+1, on peut se rejoindre à deux, mais je ne crois pas que trois personnes… Ou alors on n’a pas de goût du tout et à ce moment-là, on n’est pas éditeur. Quand vous parlez des 141 éditeurs de la rentrée, il y en a sûrement trop qui ne sont pas des éditeurs à mon avis, qui sont des gens qui ne faisaient pas forcément de littérature. Ils ont vu tellement de livres, depuis une dizaine d’années, de premiers romans d’inconnus sortir du lot, ils se sont dits: “nous aussi, on va faire de la littérature française, on ne sait jamais". Du coup, on voit paraître des livres que nous avons refusés.
Je ne pense pas être le meilleur éditeur, mais je pense que si j’existe aujourd’hui, c’est grâce à la médiocrité ambiante. C’est là où je suis très négatif pour les autres, mais je pense que si je ne suis pas si bon que cela, je suis quand même mieux que pas mal de gens; donc je bénéficie de la médiocrité ambiante. Ça peut paraître bizarre de dire ça. Je ne l’ai jamais dit aussi nettement!

Drôle d’Epoque: Quand vous dites qu’il y a trop d’éditeurs, cela veut-il dire qu’il y a aussi trop de romans publiés?

J.-M. R.: Il faut aussi prendre en compte que depuis quelques années, on additionne romans français et étrangers. Là aussi, la littérature étrangère, tout le monde n’en faisait pas avant. Maintenant, tout le monde en fait. Alors une fois qu’Olivier Cohen[5], que Gallimard, que Christian Bourgois – ils sont cinq ou six très costauds – ont fait leur tri, les autres prennent, je ne dirais pas les moins bons, mais pas forcément les meilleurs titres. Est-ce qu’il y en a trop? Par principe, je préfère qu’il y en ait trop que pas assez. Le problème serait plus grave. Et d’autre part, je crois que c’est un jeu qui se joue à plusieurs: les éditeurs et les médias ensemble – je pense que les libraires n’y sont pour rien. On a voulu faire de la rentrée un festival de Cannes. C’est le moment de l’année où on va parler de littérature. Par exemple, un hebdomadaire comme Le Point va publier huit pages sur les livres dans son numéro de rentrée; le reste de l’année, ils n’ont que deux ou trois pages sur les livres. J’ai essayé chez Stock de faire une rentrée littéraire en janvier avec huit livres, comme à la rentrée d’août-septembre. Sans être une catastrophe, ça n’a pas pris: les gens ne sont pas encore prêts. Parce qu’il n’y a pas de pub à ce moment dans les journaux, les annonceurs ne sont pas là, les journaux sont moins épais; ce n’est donc pas la littérature qui va être à la fête. Ils vont faire plutôt des papiers de politique générale.

Drôle d’Epoque: Les libraires indépendants ont une vision sans doute un peu manichéenne de l’édition. Il y a les grands groupes, Hachette et Vivendi Universal Publishing, et les autres, les indépendants: Gallimard, Le Seuil, etc., pour qui ces libraires ont une grande sympathie parce qu’ils les aident par des remises plus fortes, et en leur octroyant des dépôts… On a l’impression que la liberté est de leur côté. Vous venez de nous dire le contraire au fond.

J.-M. R.: Je rappelle que je parle en mon nom et au nom des auteurs que je publie. Quand j’étais au Seuil et plus brièvement au Mercure donc chez Gallimard – une année, ça paraît court, mais en fait ça a été l’année la plus pénible de ma vie d’éditeur – on croit qu’on est libre, qu’on fait ce qu’on veut, que c’est formidable. J’ai souffert beaucoup plus dans ces maisons-là, et les auteurs que je publie ne pouvaient même pas entrer parce qu’ils n’étaient pas “conformes"; ils n’étaient pas formatés pour les maisons en question. Il n’y a finalement que POL qui s’en soit sorti chez les indépendants, même si effectivement son capital est largement constitué de Gallimard, Havas et des Taxis G7 – il a à peu près 18 ou 20 % de sa société. C’est lui le patron, même s’il a des comptes à rendre. Donc, à part POL pour qui j’ai beaucoup d’estime et d’admiration – même si on n’a pas toujours les mêmes goûts, et c’est tant mieux – je ne crois pas que les autres soient vraiment à la fête. Christian Bourgois, qui est un modèle, était il y a peu de temps encore complètement pieds et poings liés, et acceptait de l’être. Et je n’ai jamais vu Christian Bourgois prendre une décision vraiment très courageuse, très risquée, contrairement à une légende: voila un exemple de fausse réputation.

Drôle d’Epoque: On peut imaginer qu’on vous laisse libre jusqu’à une certaine limite financière. Vous ne pouvez pas publier uniquement des livres qui se vendraient mal.

J.-M. R.: Bien sûr que non. Mais le deal que j’ai passé d’emblée à mon arrivée avec Hachette – parce que je ne voulais pas de cette maison, je n’avais pas demandé Stock – je leur ai dit: “ce n’est pas mon truc, je n’ai jamais été patron d’une maison, je pense que je n’y arriverai pas; si je prends Stock, autorisez-moi des pertes pendant trois ans, j’essaierai de m’approcher de l’équilibre la quatrième année et d’être bénéficiaire la cinquième". Ils ont accepté.
Du coup, ça m’oblige (mais ça m’amuse aussi) à publier des livres dont je ne me serais jamais occupé, que je n’aurais jamais publiés; qui j’espère ne sont jamais indignes, mais qui ne sont pas de la littérature. Je pense au livre de Marcel Desailly Capitaine que je suis allé chercher vraiment et qui s’est vendu à 70000 exemplaires. C’est un très beau succès qui permet de passer un premier semestre confortable dans une petite structure de onze personnes.
L’avantage d’être adossé à un grand groupe, c’est que les auteurs sont correctement payés. J’ai toujours fait ce métier en me disant – peut-être parce que je suis moi-même auteur – que l’édition est aussi un mécénat et que si des auteurs de littérature qui ne font que ça, qui vivent de leur plume, n’ont pas d’à-valoirs confortables, à quoi ça sert? On publie effectivement des livres en pure perte pour permettre à des écrivains de travailler et un jour d’être bénéficiaires. Mais il faut savoir attendre: j’ai passé vingt ans avec Vassilis Alexakis avant de le voir décoller. C’est banal, et Hachette permet cela. Le système Minuit ou POL: on ne paye pas les auteurs, les à-valoirs sont très petits et si un jour, ça marche, là effectivement, on sait s’en souvenir, je pense que ce n’est pas suffisant. Mais c’est aussi une autre conception du métier.

Drôle d’Epoque: C’est vous qui fixez les montants?

J.-M. R.: Oui: il ne s’agit pas de donner des à-valoirs invraisemblables, c’est en fonction des besoins. Certains auteurs comme Nina Bouraoui sont mensualisés; certains de ses livres se vendent à 30000, d’autres à 5000. Mais il faut accepter qu’un écrivain, comme un cinéaste, n’ait pas d’obligation de résultats. Sinon, il faut arrêter ce métier. C’est leur permettre de vivre en construisant une œuvre, si c’est possible. Parfois on se trompe, on parie sur des auteurs qui ne font pas d’œuvre. Il faut accepter de se tromper.

Drôle d’Epoque: Vous êtes éditeur mais aussi auteur. Vous souvenez-vous de votre première démarche?

J.-M. R.: En fait, j’ai été très peu de temps auteur sans être éditeur. J’ai commencé à publier en 1972, et j’ai commencé à travailler chez Julliard au début 1974, moins de deux ans après. J’ai commencé à inonder les éditeurs à l’âge de quinze-seize ans. J’étais très jeune. J’envoyais un texte tous les six mois. Mes trois premiers manuscrits ont été refusés partout. Le quatrième a plu à Jean Cayrol au Seuil. Il l’a publié en me demandant si j’avais vraiment cet âge-là; j’avais 17 ans, ils l’ont donc publié avant mes 18 ans, ce qui était dangereux. C’était une chance que ce soit au Seuil avec Cayrol: je n’ai pas été “Minou Drouetisé" si vous voulez! Je n’ai pas eu aux baskets la casserole petit prodige qui aurait pu me coûter cher. Ce premier roman s’est vendu à 3-4000 exemplaires, ce qui est très bien pour un premier roman. Mais après, je suis retombé à des chiffres beaucoup plus normaux.

Drôle d’Epoque: Comment gérez-vous ce passage écrivain-éditeur? Comme éditeur, vous avez dit que vous imposiez un goût. Mais comme écrivain, vous n’imposez pas, vous sollicitez le goût du public. N’y a-t-il pas une difficulté si ce n’est une contradiction?

J.-M. R.: Avec le recul, je crois que je suis devenu éditeur parce que je pensais que je n’étais pas assez bon écrivain. J’aime écrire, mais les gens ne sont pas obligés de me lire! C’est vrai que j’ai dépassé très vite le désir de reconnaissance, de célébrité. J’ai eu la chance d’avoir un prix très tôt, le Renaudot en 1979. Il y a 23 ans, et j’en avais 25. Après, j’étais guéri de tout ça et j’étais déja dans l’édition. Je n’en reviens toujours pas d’avoir eu ce succès-là, non pas que je trouve mes livres mauvais, mais je pense que je ne ferai jamais une œuvre. Mais ça ne m’empêche pas de dormir, ni d’écrire. J’ai sans doute bénéficié de la médiocrité de l’époque où j’ai publié. Je pense que le roman français était beaucoup moins riche il y a 25 ans qu’aujourd’hui. J’ai donc pu faire mon trou plus vite. Aujourd’hui, ce serait plus dur. Mais j’en suis ravi comme éditeur!

Drôle d’Epoque: Nous avons retrouvé une interview récente de vous avec Raphaël Sorin, dans Livre Hebdo, où vous dites que “les auteurs ont tous les droits". Vous rappeliez que vous aviez quitté Le Seuil[6]

J.-M. R.: …parce que Claude Cherki avait refusé L’esprit de vengeance de Christophe Donner qui avait froissé Paul Ricœur. J’avais fait en sorte que le manuscrit n’arrive jamais sur la table de Cherki, mais il y est parvenu. Cherki a voulu prévenir Ricœur contre mon gré de ce qu’on y parlait de lui. Ricœur a dit que ça le gênait qu’on le publie et Cherki ne l’a pas publié. C’est vrai que ça a été une des gouttes d’eau. Après ça, on part. Et j’ai fait en sorte que le livre soit publié ailleurs, chez Grasset en l’occurrence. En passant, c’est intéressant de savoir que Pascal Quignard l’a refusé chez Gallimard. Alors que ça reste à mon avis le meilleur livre de Christophe Donner. Donc un auteur a tous les droits, au moins dans son travail d’écrivain. Exemple: Houellebecq dans Plateforme a tous les droits. Quand Houellebecq déclare ce qu’il dit dans Lire, sans doute avec un coup dans le nez, c’est l’individu Houellebecq qui s’exprime, ce n’est pas la même chose. Mais cela dit, on protège l’auteur, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse – ou alors il faut arrêter de le publier, il faut lui envoyer tout de suite une lettre disant qu’on ne le publie plus. C’est ce que j’ai fait au Seuil avec Patrick Besson à une époque. Je l’ai publié pendant quelques années et après Dara, grand prix de l’Académie française en 1986, il s’est mis à déconner. Je lui ai écrit une lettre avec l’accord de Michel Chodkiewicz qui dirigeait Le Seuil à cette époque et avec qui je m’entendais à merveille – parenthèse: si Chodkiewicz n’était pas parti à la retraite, je serais sans doute toujours au Seuil. N’empêche qu’on a écrit à Besson qu’on ne pouvait plus le défendre, plus le protéger, et que donc on arrêtait. Si on sent qu’on ne peut plus, il faut avoir l’honnêteté de le dire, que l’auteur soit un best-seller ou pas.

Drôle d’Epoque: Mais vous ne censurez jamais un auteur dans son livre?

J.-M. R.: Non, jamais. Prenons l’exemple de Sorin que Christine Angot traitait de “gros porc" dans Quitter la ville. J’en ai parlé à Christine, mais elle a maintenu; je lui ai dit “OK, j’assume". Il faut assumer. Je ne publierais pas Renaud Camus – mais je n’aurais jamais publié Renaud Camus, ni maintenant ni ses premiers livres. Je suis stupéfait de voir des gens s’étonner de l’antisémitisme de Renaud Camus: il a toujours été antisémite; ça apparaissait peut-être de manière plus voilée au début. Si on veut publier Renaud Camus, il faut dire: il est antisémite, je le publie. Pourquoi pas?

Drôle d’Epoque: Alors si vous ne le publiez pas, est-ce que vous considérez que quelqu’un doit le faire, ou considérez-vous qu’il est impubliable?

J.-M. R.: Quelqu’un doit le faire. Je suis contre toute censure. C’est comme la peine de mort: on est pour ou on est contre. Si on est contre, pas de peine de mort pour les assassins d’enfants; donc pas de censure pour les antisémites. Je préfererais effectivement ne pas le publier, moi.
Quand j’ai été quelques mois dans les histoires de fusion/non-fusion entre Stock et Calmann-Lévy, la maison Calmann était secouée parce que Patrick Henry devait y publier son livre. Je m’occupais des deux maisons à cette époque et j’ai tout fait pour que le contrat soit signé.

Drôle d’Epoque: Dans l’interview mentionnée, vous disiez même “je n’aurais jamais publié Céline ni Rebatet".

J.-M. R.: Non, parce que je n’aurais pas pu assumer, je n’aurais pas pu les protéger. L’horreur, ce sont les éditeurs qui publient tout et n’importe quoi et qui en ville disent “oui, je sais, c’est nul, c’est de la merde" ou “je sais, c’est un salaud". Je me souviens d’Antoine Gallimard me disant après avoir publié Passion simple d’Annie Ernaux, qui était à 400000 exemplaires “vous aimez ce truc-là?". Dénigrer sa propre production, ce n’est pas possible. Je fais le même métier, mais pas de la même façon que ces maisons-là.

Drôle d’Epoque: C’est ce qui justifie votre style “interventionniste": vous utilisez les médias pour “accompagner vos auteurs?

J.-M. R.: C’est une légende récente qui me colle à la peau depuis le roman de Christine Angot L’Inceste. Mais je n’ai pas fait plus pour Christine Angot en 1999 que pour Alexakis en 95 ou pour Orsenna il y a vingt ans quand j’ai commencé à le publier. J’ai fait mon métier. Mais de là à dire par tous les moyens, de là à entendre au Masque et la plume que j’étais le souteneur et elle (Christine Angot) la pute! Maintenant ça s’est complètement retourné, mais à l’époque c’était ça. Je laisse passer, je ne suis pas du genre à porter plainte…

Drôle d’Epoque: Mais d’autres éditeurs ne font pas l’accompagnement. Vous pensez qu’ils ne font pas leur métier?

J.-M. R.: Chacun fait à sa façon. Il y a des gens qui font semblant de ne pas le faire et qui font davantage. J’aime bien les gens qui se salissent les mains. Je n’ai jamais eu trop de sympathie pour Jérôme et Irène Lindon parce qu’ils font semblant d’avoir toujours les mains propres. On n’a pas les mains propres, ce n’est pas vrai, quand on est patron d’une maison. Ça ne veut pas dire qu’on tue les gens, mais on a tous avalé des couleuvres, on a tous fait des petites bassesses. POL le reconnaît lui au moins; quand il déjeune avec les dames du Fémina, ça ne l’amuse pas plus que moi. Il le fait parce qu’un jour Emmanuel Carrère a eu le prix, parce que Camille Laurens l’a eu quatre ans plus tard, parce que ça fait du bien à sa boîte. Quand Jérôme Lindon va passer cinq heures chez un académicien Goncourt, il ne s’en vante pas. Je ne dis pas qu’il devrait s’en vanter, mais le côté pur et dur est fatigant…

Drôle d’Epoque: A propos de Lindon justement: il disait qu’il cherchait les livres que personne n’attend…

J.-M. R.: On est tous d’accord là-dessus.

Drôle d’Epoque: C’est ce qui se fait de manière générale dans l’édition française aujourd’hui?

J.-M. R.: Non. Je pense qu’il faisait ça très sérieusement, spontanément et sincèrement. Je pense que POL fait ça. J’espère faire ça. Je pense que Denis Roche[7] fait ça avec Fiction & Cie. On est quelques-uns à espérer ça. Prenons par exemple pour moi cette année Frédéric Teillard avec Je ne sais pas. Là où j’ai gagné quelque chose, c’est le jour où Frédéric Teillard décide de n’envoyer son manuscrit qu’à moi – il me l’a appris plus tard, et ça apparaît dans le livre. C’est ma plus grande fierté: ce type a écrit ce livre aussi impubliable et il me l’envoie à moi, à mon nom chez Stock. Là je me suis dit, je suis en progrès. Parce qu’on est tous perfectibles!

Drôle d’Epoque: Après quatre ans, vous trouvez que le Stock de Jean-Marc Roberts est devenu attractif?

J.-M. R.: Peut mieux faire! Mais pour la littérature française, oui. J’avais commencé le travail chez Fayard; donc j’avais quatre années de préparation si j’ose dire. Pour le reste, ce n’est pas encore fait.

Drôle d’Epoque: Pour en revenir aux médias. Si on prend une émission comme Droits d’auteurs…

J.-M. R.: C’est la seule émission littéraire qui existe aujourd’hui à la télévision. Il n’y en a plus d’autre.

Drôle d’Epoque: Ce genre d’émission a un rôle important. Et pourtant tout le monde n’y va pas.

J.-M. R.: Voilà une émission où ceux qui la font sont totalement libres, totalement indépendants. Ils n’invitent jamais leurs copains, ne cèdent à aucune pression. Ils lisent vraiment les livres. Ils ont un goût. En fait les médias, ça devrait être comme les éditeurs et les libraires, on devrait tous avoir un goût. Je pense que le succès de Pivot est lié au fait qu’il avait un goût. Ferney et les trois filles qui lisent avec lui ont un goût. Sans parler des émissions périphériques du style Ardisson et compagnie. Les autres, je ne sais même pas s’ils lisent des livres. Certains écrivains d’aujourd’hui sont devenus aussi célèbres que des chanteurs, alors on les invite aussi, comme les politiques. Mais j’ai toujours déconseillé à tous mes auteurs d’aller à ce type d’émission. Quand Christine Angot va à Tout le monde en parle, je lui dis de ne pas y aller. Mais là aussi, ils font ce qu’ils veulent! Elle aime ça, quitte à se barrer en cours de route; mais elle assume après-coup, elle ne me dit pas “tu aurais dû me dire de ne pas y aller". Mais Droits d’auteurs… J’aime beaucoup Ferney. On déjeune une fois par an, mais on ne parle pas de son émission. Je ne lui dis pas : “tiens, tu vas me prendre tel ou tel auteur". Pareil quand je voyais Pivot de temps en temps; tout juste si parfois je lui mettais un petit mot en disant : “regardez ce livre". Tous les critiques devraient ressembler à ça, mais ce n’est pas du tout le cas. Jérôme Garcin est comme ça.

Drôle d’Epoque: Et la presse hebdomadaire du style Télérama et Les Inrocks ont-ils un rôle?

J.-M. R.: Ils l’ont perdu, c’est très curieux. Les Inrocks ont eu un rôle très important vers 96, l’année de Truismes de Marie Darrieussecq chez POL, et c’est retombé vers 1999-2000. Il y a eu trois rentrées très fortes où je pense que les gens ont suivi. De même Télérama a perdu sensiblement de son influence…

Drôle d’Epoque: Ça reste encore fort.

J.-M. R.: Pour le cinéma, je sais que c’est vrai; pour les livres, j’ai moins l’impression.

Drôle d’Epoque: Quels sont les médias les plus importants pour vous?

J.-M. R.: Les trois plus importants restent Le Monde, l’Obs et Libé. La radio aujourd’hui est importante. L’avenir, c’est la radio. Yves Calvi sur Europe 1 peut faire démarrer un livre comme Pivot à son époque. A son époque – ce n’est pas si vieux – Bouteiller lançait des livres. Si on a la chance d’avoir deux-trois émissions de radio dans les trois jours qui suivent la sortie d’un livre – France Inter, Europe 1 et France Culture – avec un peu de temps de parole, c’est plus important que tous les articles de journaux réunis, et même que la télé. Je pense que les gens qui regardent la télé aujourd’hui n’achètent pas de livres.

Drôle d’Epoque: Vous avez été scénariste, vous fréquentez les cinémas. Pensez-vous que la littérature fabrique autant de figures “symboliques" aujourd’hui que le cinéma?

J.-M. R.: Je pense que les meilleures “emblêmes" se trouvent par hasard. Par exemple quand j’ai écrit Affaires étrangères, je ne pensais pas que ce livre deviendrait une sorte de référence du rapport patron-employé; je racontais une histoire personnelle à ma façon. De même je ne pense pas du tout que Houellebecq, quand il a écrit Les particules élémentaires, pensait toucher le public de cette façon-là. Mais je me trompe peut-être. Je crois que la plupart des écrivains qui se mettent en tête de développer des idées dans un livre font fausse route. Le miracle se produit par hasard.

Drôle d’Epoque: On peut parler d’une pénurie du politique actuellement. Est-ce que la fiction ne peut pas prendre le relais?

J.-M. R.: Je trouve qu’il serait très grave aujourd’hui qu’un auteur, en tant qu’auteur, ne s’inscrive pas dans l’époque. Je ne parle pas en tant qu’éditeur car un éditeur ne commande pas à des écrivains un type de livre. Quand un auteur me demande “qu’est-ce que je dois faire?", je réponds, rien ; “qu’est-ce qu’on attend de moi ?", rien.
La situation économique ne peut pas être absente dans un roman contemporain, comme le sida ne pouvait pas être absent, complètement absent, des romans il y a dix ans.

Drôle d’Epoque: C’est-à-dire qu’un romancier qui va parler de Lully…

J.-M. R.: Je n’aime pas les films en costume, le cinéma muet et les romans “en costume". C’est vrai que le roman historique m’emmerde. J’aime les gens qui écrivent sur l’époque, dans l’époque, et qui font parler les gens. C’est pour cela que je me suis écarté terriblement de la production des Editions de Minuit. On dit trop facilement que tous se ressemblent; ce n’est pas vrai, mais les écrivains des Editions de Minuit ont en commun de survoler l’époque, de ne pas la prendre à bras le corps. En tant que lecteur, ça fini par m’agacer.

Drôle d’Epoque: On peut ne pas faire la même lecture et les trouver plutôt ancrés dans la réalité, Mauvignier, et même la branche “humour anglais", Oster… Les personnages d’Oster sont très contemporains.

J.-M. R.: En fait l’exercice de style m’insupporte au bout d’un moment; le plus brillant soit-il, à un moment donné, j’en ai marre. Le genre “il écrit mieux que nous". Oui, mais de quoi parle-t-il? C’est un goût; c’est vrai que je préfère la maladresse à l’adresse.

Drôle d’Epoque: Justement, quand vous avez en main un premier roman qui vous intéresse, vous ne touchez pas une ligne?

J.-M. R.: Je n’écris jamais un mot à la place d’un auteur, parce que ce n’est pas mon métier. Ce qui est compliqué pour le premier roman, c’est qu’on ne connaît pas l’auteur. Je travaille très bien avec Castillo, Orsenna, Angot, Alexakis parce que je travaille avec eux depuis 10, 15 et même 25 ans pour certains! Ils m’apportent leurs manuscrits pour discussion. Un premier livre, neuf fois sur dix je n’y touche pas; d’abord parce que je ne connais pas l’auteur. Il n’a pas confiance en moi; je n’ai pas encore confiance en lui, donc je ne sais pas encore comment faire pour travailler. C’est un pari: il faut y aller. C’est exactement comme l’histoire d’amour. La première nuit, on ne sait pas comment elle va se passer, on y va quand même. On ne dit pas avant la première nuit : “ce qui serait bien, c’est que tu fasses ça et ça, que tu portes tel chemisier, que tu prennes le côté gauche dans les draps…". C’est pareil, on ne peut pas demander à un inconnu des choses qu’on ne sait pas de lui.
Le début peut être raté; il peut y avoir un tunnel au milieu, un personnage oublié; ça bien-sûr on le signale. Mais c’est vrai que le Teillard, je l’ai plus lu comme lecteur que comme éditeur. Je me suis dit que c’était le livre qu’on a tous rêvé d’écrire pendant 20-30 ans et qu’on n’a pas fait, qu’on n’a pas su faire. Je pensais que c’était infaisable. C’est l’auteur qui m’intéresse le plus depuis l’arrivée de Christine Angot sous la couverture bleue. Mais je ne sais pas du tout ce qu’il va faire après.

Drôle d’Epoque: Pour reprendre ce que vous disiez sur l’ancrage du roman dans l’actualité, cette surdétermination par l’époque: le sida il y a 10-15 ans, la crise économique aujourd’hui. Est-ce que ce n’est pas ce qui fait que certains romans passent un peu vite à la trappe, qu’on les oublie aussi rapidement qu’on oublie ces époques-là?

J.-M. R.: Oui et non. Je pense qu’un bon livre, c’est un moment dans la vie de l’écrivain. S’il a envie d’un conte oriental, il écrit un conte oriental; mais s’il parle de son époque, s’il est dans un roman contemporain et qu’il n’est pas capable de faire sentir cette époque, j’éprouve un manque comme lecteur. Mais c’est un point de vue personnel.

Drôle d’Epoque: Et ça détermine quand même vos choix d’éditeur?

J.-M. R.: Oui, mais en même temps je publie L’enjoliveur, un roman de Sophie Chérer qui publiait avant à l’Olivier, à la gloire de Giono, qui n’a rien à voir avec l’époque, mais qui m’a séduit et ému. Je suis content de faire ce métier pour ça, publier en même temps Angot, Teillard, Bouraoui et Chérer. Comme j’étais content de publier au Seuil les romans très sombres de Castillo et ceux d’Orsenna en même temps. Mes amis n’ont pas tous la même tête, mes enfants non plus. Les auteurs, c’est pareil. Je crois que je m’adapte assez bien; c’est pour ça que je me sens bien à Nancy… Si les gens sont plaisants, je me plais. Je suis très caméléon pour cela. Si on m’accueille, ça va. Pour les auteurs, si leurs manuscrits sont accueillants et eux aussi, il n’y a pas de raisons de ne pas s’entendre. J’ai plus de mal quand la personne qui écrit ne m’est pas sympathique; il est vrai que ça compte beaucoup aussi. J’ai besoin d’aimer les gens, leur personnalité. Il y a par exemple un auteur que j’apprécie comme auteur, Eric Holder, avec qui je ne pourrai jamais travailler tellement il m’est antipathique. Je viens de lire de lui La correspondante que je n’avais pas lu; j’ai trouvé cela formidable; mais le type est imbuvable.

Drôle d’Epoque: Comment voyez-vous arriver les nouveaux éditeurs sur le marché?

J.-M. R.: Quand c’est Bernard Wallet qui fait Verticales, ça me plaît. Je n’aime pas forcément les livres qu’il publie mais il a un goût à lui. Je pense que les gens qui sont attirés en librairie par les livres de Verticales peuvent également être attirés par les livres de Stock: on se fait du bien. C’est vraiment au cas par cas. Quand je vois trop d’éditeurs qui ne faisaient pas de littérature française en faire maintenant sans en avoir les moyens, moyens pas forcément financiers, mais moyens humains – il faut avoir des gens qui ont un goût, qui aiment ça. On ne s’enrichit pas comme éditeur de littérature française, qu’on soit patron ou pas.

Drôle d’Epoque: Ça vous arrive de publier un premier roman de quelqu’un et de refuser les suivants?

J.-M. R.: C’est arrivé, mais pas trop souvent, heureusement. C’est très douloureux quand ça arrive. J’ai eu aussi l’inverse: j’ai publié en 96 La Chambre des parents de Brigitte Giraud sur lequel j’ai beaucoup hésité. Et puis elle a fait Nico que j’ai adoré, et qui est à mon avis un livre important. Elle m’a donc surpris au livre suivant. L’inverse, c’est par exemple quand j’ai publié Je suis un méchant homme et Comment briser le cœur de la mère de Pierre Ahnne, ou quand j’ai publié Ortiz et Jour de souffrance de Yolaine Destremau; les suivants ne m’ont pas plu, j’ai arrêté.

Drôle d’Epoque: Vous les retrouvez ailleurs?

J.-M. R.: Destremau pas encore. Pierre Ahnne va être publié quelque part, je crois. Je préfère les voir publiés, plutôt que de les voir mourir. C’est vrai que c’est triste, mais bon, ça fait partie du truc.

Drôle d’Epoque: Vous disiez que vous ne pensiez pas faire œuvre en tant qu’auteur. Mais prenons quelqu’un comme Quignard qui était secrétaire général de Gallimard et qui a tout laissé tomber pour écrire. Cela peut-il vous tenter?

J.-M. R.: Alors Quignard! Vous voyez, c’est ça les légendes. Quignard a quitté Gallimard pour se consacrer à l’écriture, mais en fait à l’écriture de scénarios. Il s’est fait “enchanter" par le cinéma comme on dit en italien. Ça m’est arrivé, mais j’étais beaucoup plus jeune. Quand il a fait Tous les matins du monde avec Corneau, ça a marché – les autres n’ont pas marché – à ce moment-là il s’y est cru, comme on dit. Comme vous le sentez, je n’ai pas beaucoup de sympathie pour Quignard: voila le type même d’écrivain qui m’ennuie. Je l’ai connu à cette époque; il était très suffisant, très imbu de lui-même: il était le meilleur écrivain vivant, le meilleur scénariste vivant. Il a donc quitté Gallimard et est devenu écrivain et scénariste. A ce moment, il faisait trois scénarios par an et après, ça s’est arrêté. Maintenant, il ne fait qu’écrire…
Est-ce que ça pourrait me tenter? Je crois que j’ai besoin de voir les gens le matin; c’est ma raison de vivre. Si je devenais milliardaire en jouant au loto par exemple, je continuerais à travailler quelque part; j’ai besoin de voler du temps, d’arracher du temps. Je pense que quand on doit écrire, on écrit. Ce n’est pas la surcharge de travail qui empêche d’écrire. Je n’espère pas vivre trop vieux parce que je n’aime pas du tout les vieux, et je ne me vois pas m’arrêter et prendre ma retraite et dire “maintenant, je ne fais qu’écrire". Je m’ennuierais.
Par contre, il n’est pas impossible que j’arrête un jour ce métier d’éditeur. Je pense qu’il faut être très honnête: si un jour j’ai moins envie d’ouvrir ce qui arrive par la poste, il faudra que j’arrête. C’est comme le critique littéraire qui fin août dit que la rentrée est nulle: il n’a qu’à dégager! Il y a des chômeurs dans ce pays.

Drôle d’Epoque: Combien recevez-vous de manuscrits chez Stock?

J.-M. R.: En moyenne trois par jour, à mon nom, été compris! Il n’y en a pas moins en été; les gens les envoient avant de partir en vacances. C’est moi qui ouvre les paquets chez Stock; je ne le laisse faire à personne. Je ne lis pas tout, c’est impossible. Mais je regarde, et pas uniquement les premières pages: il y a des premières pages qui n’ont aucun intérêt; ça peut démarrer plus tard. Mais il arrive aussi qu’après des premières pages formidables le livre tombe page 15…

Drôle d’Epoque: Votre prochain livre?

J.-M. R.: Mon prochain livre s’appelle Toilette de chat et paraît en janvier dans la collection Fiction & Cie au Seuil. Les chats se nettoient tout seuls, il s’agit donc de ma toilette de chat! C’est un livre qui va m’occasionner quelques difficultés, mais c’est aussi ce que j’aime…


1 442 français et 221 étrangers.

2 Hachette Livre regroupe Fayard, Grasset, JC-Lattès, Calmann-Lévy, Stock et Hachette Littératures, Le Masque, Le Livre de Poche pour s’en tenir à la littérature.

3 VUP regroupe Laffont, Plon, Belfond, 10-18, Julliard, Presses de la Cité, toujours pour s’en tenir à la littérature.

4 Claude Durand dirige les éditions Fayard depuis 1980.

5 En 1991, Olivier Cohen a créé L’Olivier, filiale du Seuil. Il édite avec succès des auteurs du monde anglo-saxon, mais aussi des auteurs français.

6 Maison d’édition créée en 1933 et dirigée de 1945 à 1979 par Jean Bardet et Paul Flamand. Ils laissent alors la direction à Michel Chodkiewicz qui passe la main en 1989 à Claude Cherki.

7 Denis Roche dirige au Seuil la collection Fiction & Cie qu’il a créée en 1974.