La haine
ou l’amnistie?
L’extradition de Paolo Persichetti et ce que l’on peut en déduire
sur la France et sur l’Italie
Sophie Wahnich
“ Péguy me dit que
la tolérance
conduit à l’avilissement, qu’il faut haïr.
Je lui ai demandé: “mais qu’est-ce que la haine?”.
- La non-amnistie.”[1]
Ex-tradition
Lorsque nous avons appris l’extradition de Paolo Persichetti, nous avons
été pris de stupeur. Pourquoi était-il devenu si urgent
d’arrêter notre ami italien qui vivait au grand jour avec nous,
dans les colloques publics, les séminaires réputés, qui
enseignait à nos côtés et réfléchissait avec
nous sur le devenir de nos sociétés?
Certes nous savions qu’un décret d’extradition pesait sur
son devenir depuis qu’un Premier ministre français, Edouard Balladur
avait pris la décision de le signer en 1994 et qu’un autre Premier
ministre, Lionel Jospin, n’avait pas pris celle de l’annuler. Mais,
nous savions aussi qu’en France il existe une grande tradition de l’amnistie
et une réflexion nourrie sur ce que cette tradition vaut[2]
ou ne vaut pas.
La notion d’amnistie a été disséquée, analysée
et rapportée à ses racines où le démocrate athénien
Thrasybule, après avoir chassé les tyrans, propose à l’Assemblée
des citoyens de voter une loi pour consacrer l’oubli des divisions antérieures.
On a su ainsi que cette pratique qui consiste à déclarer l’oubli
volontaire, à effacer l’événement et à faire
comme s’il n’avait pas eu lieu était une pratique démocratique
où, cependant, ce pouvoir du peuple y perdait pour partie son kratos,
sa vocation à constituer le démos en juge. Comme l’explique
Nicole Loraux, avec l’amnistie des trente on demande au camp des vainqueurs
d’oublier et le ressentiment et la victoire. Une amnistie démocratique
qui n’est certes donc pas sans ambiguïté quant au devenir
de la démocratie. On a su aussi que le code pénal de 1791 avait
attribué le droit d’amnistie à l’Assemblée
législative, que les Républicains ont toujours considéré
que le pouvoir d’amnistie relevait du Parlement. On sait enfin que l’objectif
d’une loi d’amnistie est de clore définitivement un conflit
en annulant l’épisode judiciaire qui est toujours très postérieur
à la fin des combats. Les hommes qui s’étaient battus pour
l’amnistie des communards avaient affirmé qu’ “à
toutes les époques, quand l’amnistie a été accordée,
les gouvernements précédents avaient parfaitement compris ce qu’il
y avait de chance à erreur à faire juger les accusés par
des hommes qui, peut-être avaient reçu, ou du moins leurs compagnons
d’armes, leurs coups de feu. Et l’histoire a parfaitement approuvé
ces sortes d’amnisties”[3]. Cela n’était
déjà pas si facile à entendre, car admettre dans un tel
contexte une amnistie, c’est à la fois reconnaître la défaite
et le caractère acceptable de l’incrimination de faits politiques
puisque c’est sur cette incrimination que l’amnistie agit. Mais
toutes les grandes manifestations ouvrières et grandes grèves
avaient eu en France leur loi d’amnistie.
Au-delà donc de la doctrine Mitterrand qui relèverait plutôt
d’un pouvoir régalien, c’est cette tradition démocratique,
demandant des efforts à chacun des camps d’une bataille politique
transformée en guerre civile ou quasi-guerre civile, qui a été
rejetée.
Ce rejet est d’autant plus troublant que maintenir sur les réfugiés
italiens une “amnistie de fait" en refusant l’extradition,
aurait permis de renouer avec cette tradition de l’amnistie des communards.
C’est l’amnistie réclamée alors par la gauche de l’Assemblée
pour des vaincus de l’histoire sans lien avec l’appareil d’Etat.
Renouer en effet, car les dernières grandes amnisties de la République
française avaient fait passer la pratique sinon le concept d’amnistie,
de gauche à droite. Lorsque des lois d’amnistie avaient permis
de 1950 à 1953 à des collaborateurs d’effacer leurs crimes,
nombreux ont été ceux à gauche qui en avaient été
choqués, percevant ces mesures comme relevant de la volonté opportuniste
de blanchir les élites compromises. Lorsque cette tradition de 1962 à
1968 avait permis d’absoudre les crimes de la guerre d’Algérie,
cela était apparu inacceptable à tous ceux qui considéraient
que l’oubli ici était une manière d’occulter tout
un pan de l’histoire contemporaine de notre pays, une manière de
refuser de l’interroger, une manière de refuser le débat
sur crimes d’Etat impardonnables et une fluidité historique nécessaire.
Car pouvait-on ici prétendre que l’effort demandé était
le même pour les deux camps? Lorsque les généraux félons,
auteurs du putsch de 1961, ont eux-mêmes bénéficié
d’une réintégration dans le cadre de réserve, cette
décision qui relevait d’une raison d’Etat en partie électoraliste
outrepassait scandaleusement la tradition, et le débat avait été
houleux au sein même de la gauche au pouvoir. Fallait-il vraiment se faire
pardonner une victoire? Mais, nous avait-on dit, c’était une manière
de sauver la possibilité d’un lien entre ceux qui s’étaient
violemment affrontés politiquement et socialement dans le passé.
Cette nécessité de l’oubli a sa noblesse, car elle est toujours
malgré tout un pari sur la vie, sur la renaissance d’une nouvelle
séquence historique. Elle est l’antidote à la vindicte et,
comme le dit Stéphane Gacon, “l’amnistie est un acte optimiste
même s’il contribue à rechercher le plus petit dénominateur
commun, à fixer une histoire commune débarrassée de ce
qui fâche”. Or cette nécessité apparaît aujourd’hui
bien mal partagée. Face aux crimes d’Etat, la tradition de l’amnistie
est maintenue et, comme Thrasybule, on réintègre les tyrans, on
pardonne à l’impardonnable moral et l’on renonce à
la figure de l’ennemi irréconciliable, à l’idée
qu’il existe dans la collaboration et dans le crime raciste de l’imprescriptible.
Mais face aux crimes des affrontements de classe tels qu’ils se sont déployés
au XIXe siècle mais aussi dans notre deuxième XXe siècle,
c’est bien cette figure de l’ennemi irréconciliable qui ressurgit.
Celle de la tolérance zéro, de la haine de l’adversaire
politique.
Politiques de la haine
La politique de la haine avait mauvaise presse ces derniers temps. Elle était
signe de barbarie, d’archaïsme. Même pour juger Maurice Papon,
l’idée de pouvoir être mû par la simple haine n’était
pas recevable. L’expression “avoir la haine" circulait bien
dans les banlieues, mais elle n’a pas été analysée
dans ses enjeux politiques, sinon qu’elle était effectivement un
énoncé de “sauvageons". Lorsque j’avais eu à
décrire la politique de haine des révolutionnaires français
et plus particulièrement celle prononcée par Robespierre à
l’égard de ceux qui étaient considérés comme
traîtres aux droits de l’humanité, je m’étais
rendu compte que, loin de montrer qu’une telle politique était
analogue à une politique de l’imprescriptibilité du crime
contre l’humanité fabriquant l’une et l’autre de l’ennemi
irréconciliable, remplissant ainsi la même fonction de barrière
symbolique pour empêcher qu’on puisse dissoudre impunément
ce qui définissait l’humain comme humain toute proportion contextuelle
gardée, qu’in fine j’avais de fait nourri la légendaire
figure mythique du buveur de sang.
Depuis, cette grave question de la place de la haine dans une politique révolutionnaire,
ou plus simplement dans une politique humaniste ou qui s’accomplit au
nom de l’humanité, m’avait conduite à entendre les
arguments de ceux qui considéraient comme impossible de maintenir un
projet d’émancipation en maintenant cette haine souvent préalable
au “faire mourir souverain", faire mourir inscrit dans la sphère
sacrée de la politique décrite par Giorgio Agamben. Le renouveau
contemporain de la politique ne pouvait pas passer, nous disait-il, sans rompre
définitivement avec cette puissance souveraine, fut-elle puissance souveraine
populaire. “Aussi longtemps, toutefois, qu’une politique intégralement
nouvelle – qui ne soit plus fondée en d’autres termes sur
l’exceptio de la vie nue – ne verra pas le jour, toute théorie
et toute praxis resteront prisonnières d’une absence de chemin,
et la ‘belle journée’ de la vie n’obtiendra la citoyenneté
politique que par le sang et la mort ou dans la parfaite absurdité à
laquelle la condamne la société du spectacle.”[4]
Ces politiques de la haine d’où l’indulgence est non seulement
bannie mais criminalisée ont donc été fondamentalement
critiquées par des réflexions philosophiques de gauche, critiquées
au risque d’ailleurs du renoncement à la politique, du renoncement
à l’élaboration des repères symboliques neufs qui
pourraient régir une véritable politique de l’égalité.
Ce n’est sans doute pas le lieu ici de revenir sur le bien-fondé
à gauche de cette critique, mais force est de constater que cette politique
de la haine fait un retour radical à droite.
Avec l’extradition par la France de Paolo Persichetti, l’impardonnable
est fixé du côté des égarements de la résistance
à l’oppression et non pas du côté des crimes contre
l’humanité. Il est troublant que ce soit dans la même conjoncture
politique que d’anciens militants d’extrême gauche italiens
soient soumis au retour de la vindicte italienne sans tenir compte d’une
histoire à dimension européenne, celle des années 1968,
et qu’une cour européenne puisse autoriser la remise en liberté
d’un Maurice Papon. Dans les deux cas le pari sur la vie commune est refusé
au profit d’une réactivation des douleurs du passé. D’un
côté on affirme qu’il n’y a pas, au regard de la justice,
de sortie possible de la “machine infernale", cette sortie fût-elle
effective et observable par des rapports de police, par des situations de travail,
des situations civiles. On nie ainsi la discontinuité et des sujets italiens
et de l’histoire. De l’autre, il y a négation de la nécessité
en France qu’il y ait non seulement reconnaissance des crimes de la collaboration
mais imprescriptibilité effective de ces crimes. La discontinuité
du corps souffrant à pouvoir répondre de sa subjectivité
vient en effet annuler cette imprescriptibilité.
D’un côté une politique de la haine qui nie l’humanité
et les failles des acteurs de l’histoire, de l’autre une politique
de la clémence humanitaire pour celui dont le jugement était censé
faire rempart à la banalisation et possible réactivation de crimes
contre l’humanité.
On comprendra que cette affaire d’extradition engage notre réflexion
au-delà du simple sentiment de l’injustice. Avec cette extradition
c’est la conception des rapports symboliques qui doivent régir
notre régime de la politique qui est engagée.
Loin de dépérir, les politiques de la haine sont prospères
et légitimées pour détruire ceux qui ont osé dire,
dans les formes les plus radicales de l’exception du souverain populaire
en acte, que le monde était injuste et qu’on ne gouvernait pas
impunément. Ceux-là doivent payer. Mais ces politiques de la haine
sont devenues suspectes si
elles sont un moyen de faire entendre qu’il y a effectivement de l’imprescriptible
du côté du crime contre l’humanité, ces politiques
de la haine sont devenues inadmissibles, intolérables, sujettes donc
à la tolérance-zéro, lorsqu’elles surgissent de l’oppression
de l’injustice, de la négation des crimes racistes, ou de la discrimination
latente. On pourrait croire qu’on organise la confusion dans les esprits,
le brouillage des repères, la duplicité d’une bonne conscience
humanitaire qui a toujours deux poids et deux mesures. Mais il me semble que
cela va bien au-delà. Ce qui ressurgit c’est une conception de
la politique qui ne se règle plus dans un espace commun. Ce dernier est
celui où la justice est la même pour tout le monde et vise des
individus dangereux pour le corps social au présent, non des groupes
d’individus historiquement constitués par un passé commun,
pourvu que ce passé commun ne soit pas celui de crimes contre l’humanité.
Dans cet espace commun, on ne peut pas dresser des listes d’individus
et les soumettre à l’épée de Damoclès d’un
éternel retour du passé. Dans cet espace commun toujours difficile
à conquérir et à maintenir, on vise, sinon à l’égalité
parfaite, du moins à la mixité sociale de la scène politique,
à son métissage. Ce qu’on nous prépare à la
place, c’est une conception vengeresse de la politique, où l’affrontement
vengeur entre deux groupes vindicatoires qui s’inventent, pour mieux s’endurcir,
une identité sans faille.
Une telle politique ne vise peut-être pas la relance de l’affrontement
violent, mais elle y conduit sûrement. Dans un nouveau cycle long de la
vengeance, seront à nouveau incriminés tous ceux qui résisteront
comme ils le pourront à cette prise de pouvoir de fait sur la cité,
digne de tout mouvement factieux qui profite d’une supériorité
de fait pour nier la division constitutive de la cité et criminaliser
l’altérité, qu’elle soit politique, sociale ou culturelle.
Une affaire italienne?
Suite à la stupeur, l’inquiétude a donc gagné.
Mais, nous dira-t-on, il ne s’agit pas, contrairement aux cas d’amnistie
évoqués, d’un conflit franco-français. Dans une affaire
italienne, il reviendrait à l’opinion publique italienne et au
Parlement italien de prendre ces décisions d’amnistie. Certes.
Mais il s’agit moins de reproduire un modèle que de saisir une
situation. La non-extradition et la doctrine Mitterrand visaient à réinclure
les Italiens réfugiés des années de plomb dans une commune
humanité sous couvert d’une capacité à réinventer
leur vie. Le 23 septembre, à la Ligue des droits de l’homme, l’une
des réfugiées présente à la conférence de
presse qui s’y tenait, l’a exprimé avec intensité:
“L’exil nous a appris à nous remettre sans cesse en cause.
Nous ne voulons pas revenir en arrière là où nous ne sommes
plus"[5]. Comme la presse l’a souligné et
comme l’un d’eux l’exprime dans une lettre envoyée
à Jacques Chirac, président de la République française,
“certains sont naturalisés Français, et pour les autres,
ils sont “tous titulaires d’un permis de séjour – avec
(leurs) noms, (leurs) adresses, (leurs) photographies – sur lesquels figure
le mot République française[6]. C’est pourquoi,
sans être franco-française, cette affaire n’est pas non plus
italo-italienne. Le gouvernement français, en prenant les décisions
qu’il a prises, engage l’identité politique et morale de
la République. Que des papiers tels que des cartes de séjour ne
soient plus des garanties juridiques dignes de ce nom, et c’est ce qu’annonce
le ministre de la Justice, n’engage pas seulement la question de l’hospitalité
politique française, mais encore la régression à un état
où les faits et le droit se confondent. Nous savons de mémoire
lourde que l’Etat français n’est pas toujours républicain
et que le droit républicain n’est pas censé être rétroactif.
Le passé français, décidément, ne passerait pas.
On peut enfin sérieusement s’inquiéter de voir un gouvernement
français collaborer avec un gouvernement italien où sont présents
d’une manière forte et explicite des hommes se réclamant
d’une idéologie d’extrême droite post-fasciste, s’inquiéter
d’oublier que les Italiens réfugiés en France ont été
jugés en Italie dans des conditions indignes par une justice d’urgence,
qui entraînèrent les protestations d’Amnesty International.
Les actes supposés n’ont pas été prouvés dans
les règles juridiques normales, car les allégations des repentis,
tout le monde le sait bien, ne sont pas des preuves juridiques équitables,
d’autant que les dénonciations qu’ils acceptent de faire
conduisent à réduire leurs propres peines. Des incriminations
étranges ont eu lieu comme “participation morale et psychique à
assassinat", celle-là même qui a conduit Paolo Persichetti
en prison. Ce sont ainsi les droits de la personne qui ne sont pas respectés
à partir de notre sol et à notre porte, et c’est ce non-respect
qui est implicitement approuvé par l’extradition qui a eu lieu.
Enfin, nous savons que l’Italie de Berlusconi “accueille en son
sein bon nombre de rescapés des véritables forces subversives
à l’origine des années de plomb: P2, néofascistes,
survivants des partis anéantis par les enquêtes sur la corruption[7].
Nous savons également que ce qui marque le début de la stratégie
de la tension est l’attentat commis Piazza Fontana à Milan, qui
fit seize morts en décembre 1969. Or cet attentat avait été
commis par l’extrême droite pour discréditer la mobilisation
sociale. C’est pourquoi lorsque des Italiens, fussent-ils minoritaires,
font “un appel à l’opinion publique française"[8],
la responsabilité du citoyen spectateur français est engagée.
Cette affaire est notre affaire. Un seul citoyen dans la tradition de la cité
moderne peut sauver cette cité de sa défaillance. Il s’agit
aussi de sauver une certaine conception des droits de la personne en France,
une certaine conception de la vie politique française, des relations
internationales françaises.
Enfin si cette affaire nous intéresse au plus haut point, c’est
que les ministres français et italiens de la Justice l’ont présentée
comme une affaire européenne. Le gouvernement français a affirmé
que l’extradition de Paolo Persichetti était “un geste de
solidarité européen"[9]. Le lundi 26 août
2002, lendemain de l’extradition de Paolo Persichetti, le ministre de
l’Intérieur a souligné que “depuis l’assassinat
de Marco Biaggi (conseiller ministériel tué en mars par les nouvelles
brigades rouges),
le gouvernement italien a demandé aux pays européens d’être
particu-lièrement attentifs aux anciens membres des brigades rouges."[10]
Ainsi cette affaire serait conjointement italo-italienne, seule l’Italie
pourra prononcer une véritable amnistie, franco-française, les
Français sont responsables de leur gouvernement et de ses actes indignes,
mais encore franco-italienne et européenne. Car, en faisant passer ces
divisions pour des enjeux actuels de la lutte antiterroriste, les gouvernements
français et italien proposent d’utiliser le passé comme
réservoir d’arguments pour exercer une terreur policière
aujourd’hui. Des gestes d’exception viennent alors régler
des comptes passés au nom d’un danger actuel. Laisser faire ces
gouvernements, c’est prendre le risque qu’ils s’installent
dans un état d’urgence permanent non seulement en France et en
Italie, mais que l’ensemble du droit Européen laisse l’exception
dévorer la règle. Avec l’extradition de Paolo Persichetti
ce sont ainsi les libertés publiques en Europe qui sont en danger et
une certaine conception de la vie politique.
A force d’entendre parler d’une Europe post-nationale, à
force d’entendre que les contraintes juridiques sont désormais
d’abord européennes, d’entendre que la sécurité
et la paix civile et militaire relèvent maintenant d’une politique
européenne, nous l’avons compris, nous avons changé d’échelle
du politique ces dernières années. Refuser de penser la question
des réfugiés italiens en terme d’amnistie à l’échelle
de l’Europe, ce serait refuser de penser le devenir de la démocratie
en Europe. C’est dans l’Europe dont nous parlent les ministres français
et italiens que nous vivons et que nous vivrons si nous n’y prenons garde,
non dans l’Europe idéaliste de la paix retrouvée qu’on
a fait miroiter aux électeurs depuis des années. “L’amnistie
qui ressoude la communauté au terme du conflit, expression aiguë
du débat démocratique est consubstantielle à la démocratie
qui consacre et structure le conflit politique, lui-même révélateur
des tensions politiques, sociales et culturelles. L’amnistie est refondatrice,
cicatrisante, normalisatrice."[11] Il ne s’agit
pas de dire comme le craignent certains italiens qui ont pris la parole en France
que l’Italie des années de plomb n’était pas une démocratie,
mais de saisir à quel point elle agit aujourd’hui dans le traitement
des conflits politiques passés en puissance démocratique.
L’Italie des années de plomb a connu une situation de quasi-guerre
civile durant laquelle ont eu cours des violences armées et des actes
de terreur imputables à divers courants révolutionnaires mais
aussi, ne l’oublions pas, à des activistes néo-fascistes
et à des fractions de l’appareil d’Etat. Les années
ont passé, l’Italie d’aujourd’hui est engagée
dans une nouvelle séquence historique et le plus élémentaire
des réalismes politiques devrait incliner les autorités politiques
et judiciaires de ce pays à envisager ce passé trouble en termes
d’apaisement et d’amnistie, et non en terme de vindicte sans fin
tournée unilatéralement contre quelques rescapés de l’activisme
d’extrême gauche.
Il y a lieu d’être triste de savoir Paolo Persichetti en prison,
inquiet des pratiques françaises et italiennes quant au traitement juridique
des conflits politiques passés et soucieux d’agir pour que les
libertés publiques soient respectées en Europe. Il revient maintenant
au Parlement européen de prendre aujourd’hui en charge cette question
d’amnistie démocratique. Les députés verts européens
ont déjà fait part de leur soutien. C’est dans ce sens qu’il
semble nécessaire d’alimenter l’opinion publique européenne,
pour qu’elle réclame l’amnistie de Paolo Persichetti et qu’elle
ne permette pas qu’on organise la confusion entre les conflits politiques
passés et ce qu’on désigne comme le danger terroriste actuel.
1 Jules Isaac, Expériences de ma vie, Paris,
t. I: Péguy, 1963,p. 282. Citée par Nicole Loraux, La cité
divisée, éditions Payot et Rivages, 1997, p. 156.
2 On regardera en particulier, Dimitri Nicolaïdis, “Oublier
nos crimes”, revue Autrement, 1993 ; Nicole Loraux, La cité
divisée, éditions Payot et Rivages, 1997 ; Stéphane
Gacon, L'Amnistie : De la Commune à la guerre d’Algérie,
Seuil, L’univers historique, juin 2002.
3 Clemenceau, débat sur le projet Raspail, Journal
Officiel, 17 mai 1876,
p. 3 340.
4 Giorgio Agamben, Homo sacer, Paris, Seuil, 1997,
p. 19.
5 Libération, 24 septembre 2002, p. 21.
6 Libération, 24 septembre 2002, p. 21.
7 Appel à l’opinion publique française
signé par une centaine d’intellectuels italiens dont Giorgio Agamben,
Valerio Evangelisti, Lello Voce, etc., Libération,
3 septembre 2002, p. 17.
8 Ibid.
9 Le Monde, 28 août 2002, p. 8.
10 Ibid.
11 Stéphane Gacon, L’Amnistie : De la Commune
à la guerre d’Algérie, op cit., p. 357