Lettre sur ton pays
Fulvia Carnevale


“ - Je ne sais pas pourquoi je reviens…
- …et moi je le sais peut-être?
- Pour en avoir quoi?
- Pour se pourrir les entrailles…
- …pour s’empoisonner le sang!”

E. Vittorini, Conversazione in Sicilia

“Et j’aurais pu proposer un livre qui
parlerait de notre présent ici, ou bien d’un
livre de poésie parmi tous ceux que j’ai
rencontrés ici et qui ne rappellerait en rien,
du moins de façon directe, d’où je viens,
car je vis et je travaille ici.”
Alejandra Riera Lettre à Marion sur Nunca mas
publiée dans Bibliomail, septembre 2001

Tu savais que j’avais décidé de partir toute seule au pays où les gens disparaissent.
Tout récemment, peu de jours avant mon départ, quelques dizaines de disparus, à nouveau, ont engrossé les rangs de ceux qui manquent. C’est toujours la même histoire, on se disait: ils vont à la lutte et ils ne reviennent pas. Ils retrouvent les corps ou pas, cela en effet revient au même, ils disparaissent.

En sachant que l’idée de tourisme où que ce soit n’est que l’induction volontaire chez soi-même ou chez les autres d’un état de conscience délirant et dangereux, je suis partie sans aucun renseignement, sans aucun lieu précis à visiter, que des personnes.
D’ailleurs tu n’as rien su me dire quand je t’ai posé des questions sauf : “moi, ce pays je ne l’aime pas”.
J’aurais voulu que ce texte soit une conversation avec toi, mais cela non plus tu ne l’as pas souhaité, et comme tu me demandes de te dire la beauté de ta terre, à laquelle tu t’es faite sourde, j’essaye de t’en parler sous la forme d’une lettre.

Dans l’avion, il y a beaucoup de places vacantes et pourtant le billet, il faut le reconnaître, n’était pas cher. Je me retrouve dans le noir devant un journal télévisé planétaire de la CNN où les capitalistes les plus brillants racontent leurs fabuleuses contributions à la société marchande: un entrepreneur américain qui avait assemblé un petit empire à l’âge de trente ans a tout foutu en l’air en trois ans pour le caprice de s’acheter une équipe de football qui l’a ruiné; cela ne semble pas l’empêcher de jouer le rôle de celui qui ne se laisse pas abattre et recommence à travailler à l’accumulation des richesses et à l’exploitation des personnes. Suivent des interviews à des quidams qui expliquent pourquoi, oui ou non, il faudrait aider ce jeune homme malchanceux – histoire de montrer une continuité inexistante entre des destins étanches. Même en coupant le son je me sens comme ces passants pris en otage dans cette espèce de film-réalité qui raconte la vie des Autres. Dans le ventre de cette machine je suis obligée de rêver ce cauchemar qui ne me regarde quasiment pas.
Un Argentin avec une chemise à carreaux, peu après, occupe l’écran pour expliquer d’un ton décidé qu’il ne fait plus confiance aux banques de son pays et qu’il n’y a que la Suisse qui soit sûre pour le dépôt d’argent.
Une pluie soudaine d’applaudissements me sort de ma torpeur, les passagers de l’avion trouvent la déclaration géniale et il y en a qui se lèvent des sièges et crient pour mieux manifester leur approbation.
Pour ma part, il est vrai, j’ai pris mon argent sur moi – quatre fois plus, je le découvrirai une fois sur place, que ce dont j’aurai besoin – j’ai acheté des dollars et je sais d’avance que les changer ne sera pas facile.

Pour mon père, l’Argentine était un jardin immense où même un enfant pouvait avoir son cheval – ça coûtait comme une paire de chaussures –, où on n’allait pas à l’école et un jour il y avait eu une pluie de sauterelles qui avait duré pendant des semaines.
Pour moi c’était ce pays des disparus dont ma famille n’avait pas voulu m’apprendre la langue. Par contre j’en connaissais toutes les saveurs, le maté, l’asado con tira[1], les empanadas[2], le dulce de leche[3], le dulce de membrijo[4], la faina[5]. Les saveurs italiennes et argentines sont comme des vases communicants. La cuisine italienne déportée avec les destins des migrants est restée là-bas dans une sorte d’état de congélation: le dimanche je découvre avec stupéfaction que dans beaucoup de familles argentines on fait encore la pasta casera, les pâtes faites maison.

En essayant de recoudre tout ce que je ne connais pas, et ce que tu ne m’as pas dit, les ficelles des silences, des récits du soir pour m’endormir dans l’insomnie de l’enfance, mêlés d’inexactitudes magiques et de légendes inquiétantes, j’essaye de me figurer ce monde de grands espaces verts, sans loi, en attente de culture, prédisposé à une forme curieuse d’anarchie.
Mais Baires[6] c’est l’Europe, tu m’avais bien prévenue, l’aéroport ressemble à tous ceux que j’ai connus, pas de violence ou de surveillance plus sensibles qu’ailleurs, que des vitrines éclairées, des gens pressés.
Sur la route inondée de soleil la végétation se charge quand même de me signaler que l’Europe est bien loin; des chevaux galopent au bord de l’autoroute, dans le brouillard du petit matin défilent vite les baraques de tôle ondulée, les villas miserias[7] – que, comme tu le dis, on voit toujours de trop loin pour s’avouer qu’elles existent vraiment.
Les gens ici conduisent comme à Naples, le désordre ne semble pas être un problème, mais la simple condition de tout être vivant, d’où peut-être l’échec systématique de la gestion: gouverner c’est se remplir les poches, vivre et prendre des risques ce sont des synonymes.

Baires est une ville-campagne, aussi, une ville-rêve qui confond, enivre et promet des plaisirs par-delà ses immenses injustices. Beaucoup de quartiers sont faits de maisons de deux étages, les casa-choriso[8] où le couloir relie des pièces qui font office d’appartements. La cuisine est commune, la salle de bain aussi, ce rêve à l’apparence quasi fouriériste est moins beau vu de près: soit les bourgeois ont racheté ces espaces et y vivent en famille, soit la cohabitation n’est pas choisie et la proximité se mue vite en souffrance. Et pourtant l’exotisme des cours emplies de plantes et de perroquets, les cris des enfants tout le temps dehors, tout le temps ensemble font miroiter à mes yeux d’étrangère des bonheurs fantômes, des communautés heureuses imaginaires.
Au moins ici la vie ne se cultive pas, elle pousse toute seule, sans inquiétude, sans culture ; les enfants, les plantes, les animaux sont partout, et même au cœur du chaos métropolitain le plus forcené reste toujours un brin inexplicable de paix de campagne. Dans cette terre il y a, il a dû y avoir du possible, et on a encore le droit de s’étonner. Blasé – que je sache – est un mot typiquement français, naïf, d’ailleurs, aussi.
En marchant dans les rues on ressent nettement que l’Europe est vieille, fatiguée, que son histoire désormais entrave ses pas plus qu’elle n’accroît son charme. Ici l’histoire et la géographie sont dans les corps, pas dans les livres, tout le monde est fils d’un voyage, tout le monde a des histoires à raconter, des centaines d’histoires et un talent de conteur pour les ordonner. Ma mère, mon père, son fils sont des points sur la trajectoire complexe des déplacements de destins multiples qui ont fini par converger ici. J’écoute les récits des gens qui attendent autour de moi pendant deux heures pour changer des dollars – c’est combien par ici, et combien par là? – et puis simplement les conversations se nouent parce que les corps ne sont pas relégués au mitard du désirable: une jeune fille, un homme mûr, ce sont des lambeaux d’histoire à coudre à la sienne propre par le fil de la parole. La Lituanie, la Grèce, l’Italie traversent comme des éclairs imprévus cette file, pendant que des gens viennent nous demander si l’on ne veut pas qu’ils fassent la queue à notre place. Oui, ici faire la queue est un métier, il y a des faiseurs de queues à bébé, d’autres qui sont des femmes pas jeunes.
Le métier d’attendre à la place des autres naît-il dans un pays qui n’attend plus rien?

Je me surprends à remarquer combien les gens se touchent, plus qu’en Italie du Sud, combien ils se saluent – à Paris il m’arrive très rarement de voir des gens se saluer dans la rue, maintenant que j’y pense – se reconnaître ici est une tâche massive de la population, et se parler, se faire la conversation, s’accompagner… s’agit-il des restes d’un pays où beaucoup de gens sont arrivés seuls, sans famille, sans appuis? C’est aussi pour cela, peut-être, que la famille et l’identité nationale sont ici si importantes, si envahissantes, si insupportables en dernier ressort. C’était toi qui me faisais remarquer que dans nombre d’images des manifestations les gens portaient des drapeaux argentins sur eux.

Je comprends mieux maintenant ton insouffrance, ici tout le monde est très blanc, très raciste avec les natifs. Le paternalisme aussi a un bel avenir et dans les librairies j’ai beaucoup de mal à trouver de la littérature féministe qui sorte des étalages universitaires. Pourtant les femmes dans la rue sont interpellées avec des formules rituelles qu’une amie m’a appris à déchiffrer. “Comme une pluie soudaine!” nous dit un monsieur de passage, “comme un éclair!” quelqu’un peu après, c’est une manière d’honorer la fraîcheur de notre jeunesse; tout le monde n’est pas plus poète ici qu’ailleurs, c’est juste une question de convention, mais les hommes disent cela la tête haute, comme si c’était un geste de courtoisie qui éponge le rapport de force tout en le sous-entendant.

Je me suis promenée au hasard des rues et j’ai pu lire la misère de l’urgence sur plein de visages, ou l’arrogance majorée par la restriction de son propre privilège dans l’expression de certains cadres supérieurs qui rentraient de la pause déjeuner.
Et pourtant les réflexes de solidarité si ancrés dans la population, l’inorganisabilité foncière de tous ces gens venus de partout laissent espérer en quelque chose de différent du destin européen. Beaucoup de choses demeurent contradictoires et presque inexplicables à mes yeux: la nourriture est assez bon marché, mais les livres sont encore plus chers qu’en Europe et pour les habits il en est de même.
Beaucoup de magasins n’acceptent pas de patacones[9], mais on m’explique qu’il y a encore d’autres monnaies alternatives, bien plus difficiles à dépenser.
Depuis quelques mois on s’appauvrit par pans de population, d’abord on ne peut plus aller jouer au tennis, puis on a du mal à payer ses factures, à la fin ce sont les livres pour l’école des enfants qu’on ne peut plus acheter. La prolétarisation est trop rapide pour ressembler à quelque chose que je connaisse déjà, la petite bourgeoisie devient pauvre et puis misérable pendant qu’elle est en train de faire changer l’eau de sa piscine, c’est terriblement embarrassant avant d’être tragique, les gens sont aigris avant d’être sérieusement inquiets.
La solidarité culturelle argentine ne semble pas ou pas encore arriver à remplacer le manque de solidarité de classe qui affecte tous ces nouveaux pauvres. La séparation que l’argent a semée parmi les corps ne disparaît pas avec l’arrivée à improviste de la pauvreté.

Je vais visiter deux usines autogérées, qui ont deux histoires bien différentes: l’une fonctionne comme une coopérative et inclut aussi un espace pour les activités culturelles et artistiques. Celle-ci est semi-déserte quand je rentre, je me balade au milieu des machines provisoirement abandonnées, des petites traces attachantes de présence humaine ponctuent ma visite: une canette vide, une photo de famille, une veste. Tout est noir et étouffant comme dans n’importe quelle autre usine, dans la cour centrale les grilles sont incrustées de graisse et de plumes de pigeons.
En grimpant les escaliers je me pose l’éternelle question des moyens de production, de leur détournement et pendant que je récolte les annonces de cours de théâtre, de gymnastique, de peinture, je me réponds qu’il y a beaucoup à détruire.
Au dernier étage, après avoir laborieusement évité des encombrantes sculptures artisanales, je tombe sur un jeune homme qui paraît très étonné de ma présence. Un lieu comme celui-ci est devenu le centre de rien du tout pendant ces mois de luttes diffuses. Il me dit que oui, oui, il y a bien des débats ici, par exemple sur Porto Alegre et la mondialisation.

La deuxième usine est en fête quand j’arrive et c’est une usine occupée, tomada ; depuis plusieurs mois, les ouvriers se chargent de revendre leurs produits textiles pour ne pas être licenciés, ils sont soutenus par ici et par là mais je ne comprends pas bien si l’opération n’est pas gérée par un seul syndicat. En tout cas ils dansent, certains encore en bleu de travail, avec leurs enfants et beaucoup de jeunes étudiants sympathisants.
La grande route en face est libérée des voitures par des piquets et des pneus imbibés d’essence. Mais la police n’a pas l’air de vouloir intervenir, elle se contente de faire clignoter au loin ses gyrophares.
Je me sens, comme quand je regarde certaines vitrines de papeteries d’ici, tombée dans une sorte de faille temporelle: cette ambiance me rappelle celle des luttes ouvrières des années soixante et soixante-dix en Europe. Mais ces ouvriers, veulent-ils détruire le Capital ou devenir le Capital?

Ni les conversations innombrables avec les gens ni les regards que je jette sur les affiches aux murs ou vers les mouvements de foule dans la rue ne peuvent faire penser à une quelconque coordination de cet état de crise diffuse. Certainement il y a des réseaux, j’ai vu par exemple des annonces sur le troc et j’ai beaucoup entendu parler des assemblées de barrio, mais ce que l’on voit dans la capitale ce sont beaucoup de petits feux qui ne se joignent qu’épisodiquement. Au centre ville, à côté des barrières déformées par la violence des émeutes des semaines passées, défile un petit groupe d’une vingtaine d’indios licenciés en bloc par une usine. Beaucoup de magasins sont fermés sur les grandes avenues et toutes les banques sont protégées par des planches en bois et métal comme j’en avais vu à Gênes pendant le G8. De nombreuses affiches appellent à la restitution de l’argent, à la fin du corralito [10], beaucoup de gens dorment dans les cartons aux pieds des immeubles; parfois ils ont de belles chaussures et la tête posée sur des valises griffées.

Toute la prolifération de cages, de grilles, de grillages autour des magasins, des bureaux, et même des manèges dans les parcs publics (!) date des cinq dernières années, me dit-on, avant Baires était la métropole la plus sûre de l’Amérique latine.
Aux portes d’entrée de beaucoup d’immeubles il y a des vigiles ostensiblement armés, et c’est vrai qu’il y a trop de policiers en uniformes de différentes couleurs (sont-ils publics, privés?).
Et pourtant… Je ne me sens point dépaysée dans ta terre, je me sens sûre, à l’abri, certes parce que je n’ai pas faim et que je ne suis pas aux mains de la police, mais en France, en Italie, la joie de vivre ne se manifeste pas avec la même intensité, et pas que chez moi, chez tout le monde. Mon oncle argentin m’explique que c’est parce que l’Argentine est comme un père permissif qui donne tout son argent à ses enfants et ne les éduque pas à le gagner.
Je pense à la dictature et je ne vois pas de pères permissifs ni de raisons d’être gai, pas plus ici qu’ailleurs, “mais tu comprends, me dit-il, ici on n’a pas eu de guerres mondiales, ici il y avait la terre, les vaches et qui travaillait devenait riche”.
Cela a dû changer.

Sur la Plaza de Mayo je regarde défiler les mères – c’est un hasard, ne te fâche pas, je n’avais pas prévu d’être là en spectatrice! – elles déploient une banderole: la peur est une prison sans barreaux.
Mon regard tombe sur un vendeur de graines pour pigeons qui fait des allers-retours entre ses deux étalages, celui des graines et celui des petits drapeaux argentins. A un moment il surprend un oiseau en train de béqueter dans un de ses sachets, il l’attrape, il traverse la place, il le montre à un collègue installé devant un autre étalage de graines, ce dernier prend la bête dans ses mains, la lâche tout d’un coup, comme on fait avec un ballon de foot et lui donne un puissant coup de pied pendant qu’elle s’envole terrifiée. Entre-temps, à quelques mètres de moi, d’autres pigeons ont commencé à béqueter dans les sachets restés sans surveillance sur l’étalage déserté.
“En frapper un pour en éduquer cent?” Si t’étais avec moi on rirait ensemble.

Heureusement j’ai des gens à qui donner mon argent inutile, mon argent obscène. Je n’arrive à rien acheter, on m’amène dans la Boca[11]. Dis-moi comment peut-on transformer en Montmartre, en Pont de Rialto, un quartier où manquent des carreaux aux fenêtres et où les maisons sont en tôle ondulée rouillée? Nos amis autochtones ne sont pas là, on nous conseille donc de ne pas sortir des voies balisées par les troupeaux de touristes. Touristes, là, il n’y en a pas et ces histoires de danger m’irritent. Un ami porteño[12] me montre alors une balafre, “un jour tu sais, je faisais la queue pour les cigarettes…”.

Ça ne bouge pas trop en ce moment – me confirmait-on – c’est à cause des promesses de subsides pour les chômeurs avec famille à charge ou handicapés, on attend de voir ce que ça donne. De grands encarts dans les journaux les annoncent comme une aubaine, mais ce ne sont que 150 pesos par mois alors que le besoin minimal d’une famille est évalué à 600 pesos.
Cela ne donnera donc pas grand-chose, mais les luttes se reposent pendant mes dix jours d’Argentine, les seules casseroles que j’ai vues sont celles des chaînes télé de cuisine (combien y en a-t-il?) où sans arrêt on découpe, on épluche, on frit, on mélange à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.
Assise dans un café j’écoute des Françaises, jeunes et jolies, venues ici visiblement pour travailler, se plaindre des kilos accumulés. Entre-temps une fillette qui n’a pas sept ans et qui porte le tablier de l’école me demande si elle peut finir mon sandwich.
C’est absurde, trop grotesque pour être crédible, mais c’est arrivé et je voulais que tu le saches.

Une nuit, en rentrant à la maison, on a traversé un parc où des groupes de gens jouaient au foot dans un éclairage incertain, en criant pour se repérer et en riant de l’imprécision de leurs manœuvres, une lumière rougeâtre a attiré mon attention. Aux pieds d’un arbre un petit autel était installé en l’honneur du gauchito Hill, un personnage mythique, Robin des Bois local, qui se chargeait sommairement de la redistribution des richesses. “En ce moment - riait mon amie – il ne manque pas de cierges et de bougies!".

J’ai été dans les quartiers chics, les quartiers des grands immeubles aux halls vitrés avec des concierges sans doute armés qui s’ennuient quand ils n’ont pas peur, avec des abat-jour tous pareils. J’allais chercher une amie qui donne des cours d’italien à l’Institut Italien de Buenos Aires et je ne pouvais pas croire que ces espèces d’HLM de luxe soient la solution d’habitation la plus convoitée après les villas dans les gated towns: censément on y est protégés et on a un garage pour la voiture.
En face des immeubles surveillés, un groupe de natifs fouille, trie – tu m’as bien expliqué – les poubelles. Ils sont organisés, ils ont un chariot, travaillent en équipe et avec eux je vois des enfants. Les enfants eux aussi dans les poubelles, et puis un en particulier, un petit, pas très couvert, car il fait encore chaud, qui doit avoir deux ans, marche entravée par la couche, lui aussi, dans les poubelles.
La pédiatre de l’association pour la lactancia materna[13] m’avait bien dit qu’on meurt de diarrhée, dans les maisons de tôle ondulée, on meurt d’infection pendant que les parents sont sur les trains longs du retour en pleine nuit, pendant que les mères qui devraient allaiter font le ménage, la plonge, la manche ou que sais-je.

Ces jours-ci personne ne pille les supermarchés ; je me demande qui a faim en croisant les regards pendant qu’on m’amène à une fête d’anniversaire.
Dans la voiture on raconte que la grand-mère d’un ami a reçu la visite de deux jeunes voleurs qui lui ont pris le peu de chose qui lui restait. “Est-ce qu’ils lui ont fait du mal?” “Mais bien sûr que non!, on me répond étonné, ils l’ont même embrassée en sortant et ils lui ont dit: Ma vieille que Dieu te bénisse, on s’excuse!
Le jardin de cette belle maison à deux étages avec piscine dans la banlieue de Baires a été décoré avec des rubans rouges et blancs, comme ceux des travaux en cours. Je pense au caractère destructeur de Benjamin qui voyait le monde entouré par ces mêmes rubans et en déduisait un besoin de démolition dont il tirait sa force.

On m’a aussi invitée à la projection d’un documentaire sur Allende qui se tient dans une fac de sociologie entièrement tapissée d’affiches politiques. Les étudiants luttent encore ici et surtout ils ne sont pas distincts des travailleurs: la majorité des cours, en effet, se tient la nuit car pendant la journée les étudiants sont occupés à gagner leur vie.
C’est dans la salle de photocopies que je vois l’affiche dont on m’avait parlé: le plan pour les escraches. Les gens se rendent à plusieurs, masqués, avec des pots de peinture ou plus que cela dans les maisons des bourreaux, marquées comme des points rouges sur la carte. En bas de l’affiche l’incitation “torture les tortionnaires!”. Il y a aussi d’autres formes de harcèlement: leur téléphoner pendant la nuit, refuser de les servir dans les magasins.

J’ai fait comme tu m’as dit, je ne suis pas restée longtemps dans la capitale, mais je ne pouvais être hébergée ailleurs qu’en fin de semaine et je n’ai pas assisté aux réunions de barrio – d’ailleurs cela ne regarde pas les gens de passage comme moi. J’ai pris un train pour aller vers le Tigre, un jour où il pleuvait à grandes gouttes et que je m’étais habillée pour un dîner. Les gens jetaient leurs très jeunes enfants à l’intérieur du train par les fenêtres ouvertes, pour qu’ils occupent la place. Déjà le train on l’attend calmement assis sur les rails – de toute manière on le voit arriver. Quand il part, les portes restent grandes ouvertes pour que l’air circule mieux. Vendeurs d’alfajores[14], de magazines pour enfants, de je ne sais plus quoi, animent le trajet; les passagers autour de moi tombent de sommeil, ils rentrent à la maison mais quand sont-ils partis, hier? Dans la nuit? Ont-ils travaillé à la capitale?
Ont-ils seulement perdu du temps et de l’argent?

Aux bords d’un affluent du Tigre je me fais une idée de ce que peut être la forêt ici, un monde parallèle et effrayant où la civilisation ne peut pas pénétrer. Les grondements de la crise ici me parviennent encore plus désamorcés. On ironise dans le salon de cette grande maison aux murs entachés “Tu vois, Fulvia, ici on a cinquante empanadas, quand il n’y a pas de crise il y en a deux cents!” La maison n’a pas coûté cher parce qu’elle se trouve sur un terrain inondable. “Et ça s’inonde?”, les regards se croisent, on me sourit “Régulièrement". Les moustiques sont tellement farouches que je crains de tomber malade, mais on me rassure: “Il y a eu une épidémie à cause de ça il y a un mois, on a eu quelques centaines de morts pas loin d’ici et des dizaines de milliers d’infectés, mais bon, c’est fini, on va tous bien". On me ressert de la bière et cette évidence me tranquillise. Les enfants qui jouent pas loin, les pieds nus dans la boue, ont l’air en parfaite santé ; je discute avec eux et ils se moquent de mon accent ridicule, ils me grimpent dessus, ils ne connaissent ni la méfiance ni la timidité, ils jouent à m’embrasser et à me chatouiller le cou. J’apprends que cet hiver ils ont mangé seulement des coquillettes pendant trois mois.

Les gens que je rencontre sont tous sans revenu depuis des mois, limités dans leurs retraits d’argent – s’ils avaient réussi à en économiser. Cela ne les empêche pas de rire, de plaisanter sur l’Europe petite, laborieuse, pleine, trop pleine de gens, où les vaches mangent de la sciure de bois, des os hachés. On perd tout ici, mais pas le sourire ni l’envie de montrer les photos. Je n’ai jamais vu autant d’images d’inconnus de ma vie. Comment tu as fait pour devenir photographe en venant de ce pays? Moi je serais devenue iconoclaste!

Depuis le bus, en revenant vers la ville, j’aperçois un autre monument aux disparus: des signaux comme ceux des panneaux routiers reproduits sur des bancs indiquent l’interdiction d’oublier et sur le mur une fresque montre des corps engloutis par le noir. Le premier monument que j’avais vu était un ensemble de plaques colorées contre un mur rappelant l’âge, le nom et le métier de ceux qui manquent, tous si différents, si variés: lorsque les classes sociales s’unissent pour se dissoudre, le Pouvoir s’inquiète et montre les dents.

Je ne sais pas où j’ai trouvé la force de faire enfin mes valises et d’aller vers l’aéroport. L’avion de retour est plein à craquer parce qu’il fait escale à Rome. Les Argentins s’en vont en Espagne, en Italie, sans argent, sans papiers. Ils ont pu parfois récupérer, comme toi, comme mon grand-père, la nationalité européenne d’un parent, en faisant des files interminables devant les ambassades; en attendant, une fois de plus, quelque chose d’incertain, un retour à la maison dans un pays qui n’a jamais été le leur.
Je t’avoue que j’ai détesté partir et je ne sais pas pourquoi. Je n’arrête pas de repenser au slogan contre les politiciens “qu’ils s’en aillent tous!” et à le trouver très réaliste.
Et s’ils les laissaient faire? Si c’étaient aux hommes de pouvoir à prendre ces avions?
Si la fièvre de l’autogestion contaminait tous ceux qui sont obligés de se passer d’argent? Si la méfiance contre l’autorité commençait à mettre des piquets sur les routes de l’obéissance?
On pourrait peut-être alors oublier et se rappeler autrement des choses, faire ce que tu appelles “le travail de se souvenir du présent”, c’est-à-dire d’inventer le possible.

Est-ce qu’alors tu reviendrais en Argentine?


1 Viande grillée au feu de bois, coupée et assaisonnée selon une recette typique argentine.

2 Sorte de raviolis de pâte feuilletée remplis avec de la viande hachée, de l’œuf ou bien du poulet ou du jambon avec du fromage.

3 Confiture à base de lait caramélisé, au goût très sucré.

4 Gâteau typique argentin à la consistance d’un flan.

5 Pizza à base de farine de pois chiches et huile d’olive, sans levure.

6 Nom que les habitants de Buenos Aires donnent à leur ville.

7 Ensembles de baraques de tôle qui se trouvent dans les banlieues où s’entasse la population la plus pauvre.

8 A la lettre maison-saucisson, à cause de la forme du long couloir central.

9 Monnaie substitutive utilisée pour payer certains salaires.

10 Mesure de restriction du retrait d’argent imposée par le gouvernement argentin pendant la crise.

11 Quartier “pittoresque” de Buenos Aires puisque les baraques en tôle ont été peintes en couleu vivaces, des images qui apparaissent souvent dans les cartes postales touristiques.

12 Terme argentin pour désigner les habitants de Buenos Aires.

13 Allaitement maternel.

14 Petits gâteaux fourrés à la crème ou au dulce de leche argentins.