La voix de Guy Debord
Matthieu Remy

Une émotion particulière entoure la nouvelle disponibilité des films de Guy Debord en salles et dans un somptueux coffret DVD orchestré par Olivier Assayas. Particulière pour ceux qui ont lu et relu le livre Oeuvres cinématographiques complètes (1952-1978) en essayant de reconstruire les images à travers les mots, particulière encore pour ceux qui avaient eu la chance de voir cette oeuvre émouvante et tranchante avant qu'elle ne fût retirée du circuit de diffusion par Debord lui-même.

C'est tout d'abord cette voix qui touche le spectateur, la voix de l'auteur relisant sa propre vie et la liant à ses combats les plus acharnés contre l'entreprise de démolition du monde qu'il définit comme le spectacle. Cette voix, c'est dans Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps, son premier court-métrage après cette oeuvre ultime et scandaleuse qu'est Hurlements en faveur de Sade, déjà celle d'un réprouvé, en exil dans ce monde détruit où il choisit pourtant de fonder l'Internationale Situationniste pour tenter de tenir tête à la domination. Debord convoque déjà le visage des amis perdus dans l'un des derniers quartiers sauvages de Paris et annonce le combat qui le tiendra jusqu'au superbe désespoir d'In girum imus nocte et consumimur igni.

Hurlements en faveur de Sade, que beaucoup considèrent comme le Carré blanc sur fond blanc du cinéma moderne, joue aussi sur la voix. Mais dans cette oeuvre première de la geste lettriste - Debord navigue en 1952 dans le sillage d'Isidore Isou et de Gil J. Wolman, eux aussi cinéastes et respectivement auteurs de Traité de bave et d'éternité et de L'Anticoncept - c'est l'entremêlement des voix amies qui compte, que l'on y détourne des pages du Code Civil ou que l'on énonce des formules aussi poétiques que celle qui clôt le film avant la fameuse séquence noire de vingt-quatre minutes : nous vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes.

Dans son cinéma comme dans ses livres, dans ses évocations auto-biographiques comme dans ses réflexions stratégiques et politiques, Debord a tenté d'imprimer une voix unique, incorrigible, irrécupérable, faites de toutes les voix qui ont compté pour lui. C'est probablement pour cela que l'auteur de La Société du Spectacle aura autant pratiqué le détournement, piochant dans Pascal, Shakespeare ou Dante les formules qui ont fait se sédimenter une écriture se plaçant délibérément au-dessus de toute critique. Et si la pratique du détournement consistait aussi à voler des phrasés anodins ou alliés de la domination, c'était aussi pour les détourner de leur voie en les plaçant au coeur d'une voix qui, à elle seule, pouvait tout subvertir. On a parfois parlé d'une intonation monocorde ou hiératique pour évoquer la parole debordienne: pourtant cette voix subjugue, attire, séduit, en particulier lorsqu'elle évoque ces enfants perdus qui pourraient tout aussi bien être ceux qui suivirent le joueur de flûte d'Hamelin, nous qui fûmes happés par la roche de ces livres incandescents et qui, comme les beaux amis de Guy qui peuplaient le café Chez Moineau vers l'année 1953, ne revînmes jamais de cette critique radicale de la vie quotidienne.

Ces amis apparaissent partout dans la cinématographie debordienne. Les habitués d'un autre Saint-Germain-des-Prés, plus noir et plus violent que celui des existentialistes, avec qui Debord découvrit l'ivresse et la dérive, mais aussi les situationnistes, les femmes aimées, les compagnons de lutte. Leurs visages s'impriment dans les courts comme les longs métrages, et dessinent un discours autobiographique toujours en filigrane dans les mots de la politique. Dans In girum imus nocte et consumimur igni, somme de toutes les oeuvres précé-dentes, chef-d'oeuvre de l'auteur, ils reviennent sans cesse pour rappeler leur rôle fondateur dans l'entreprise de subversion menée par l'auteur: Ivan Chtcheglov, Asger Jorn, Eliane Papaï, et d'autres encore.

"Je ne ferai, dans ce film, aucune concession au public", déclare au début du film la voix traînante et pleine de majesté de Guy Debord. Egrenant tout d'abord les photos publicitaires à même de représenter au mieux la fausse conscience qu'impose à ses membres la société spectaculaire, l'auteur les lie ironiquement à son discours de dénonciation de cette vie palindrome dans laquelle "nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu" :

Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu'ils sont parqués en masse, et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres; mal nourris d'une alimentation polluée et sans goût; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées; continuellement et mesqui-nement surveillés; entretenus dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui corres-pondent aux intérêts de leurs maîtres.

Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles. Ils meurent par séries sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d'existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. On leur parle toujours comme à des enfants obéissants, à qui il suffit de dire: il faut, et ils veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants stupides, devant qui bafouillent et délirent des dizaines de spécialisations paternalistes, improvisées de la veille, leur faisant admettre n'importe quoi en le leur disant n'importe comment; et aussi bien le contraire le lendemain1.

C'est contre cette vie que Debord s'est acharné à construire sa situation de stratège de la sub-version. Comme dans les livres autobiographiques qui arrivent - Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici, Cette mauvaise réputation, Panégyrique - sa vie est déjà la preuve de ce qu-il avance lorsqu'il prône le renversement de l'ordre spectaculaire.

Contrairement à La Société du Spectacle, long métrage de 1973, qui ne contenait que des images détournées auxquelles s'ajoutaient des photos intimes, In girum imus nocte et consumimur igni comporte une partie filmée. Ces vues de Venise portent à merveille la sombre mélancolie du discours debordien, appliqué à la description d'une existence vidée de sa révolte ontologique comme à la convocation de ces êtres libres qui vécurent intensément mais perdirent cette étrange guerre contre le spectacle. Les extraits de films (parmi lesquels Les Visiteurs du soir, Les Enfants du paradis, La Charge de la brigade légère) qui occupent le reste de la bande-image, outre le fait qu'ils illustrent une fois de plus cette pratique du détournement systématique, viennent ajouter un surplus de sens à cette réflexion sur la perte. Dans toute sa cinématographie, Debord a rendu hommage aux enfants perdus qui pour accélérer le désastre qui les entourait et voir un autre décor surgir, choisirent de se perdre plus encore, dans la dérive, l'ivresse et la folie. L'autre perte est celle du pari lancé contre les instances de domination, dont l'auteur ne cessera de dénoncer les méfaits, y compris après l'achèvement de ses oeuvres cinéma-tographiques complètes:

Les images existantes ne prouvent que les mensonges existants. [...] Voici par exemple un film où je ne dis que des vérités sur des images qui, toutes, sont insignifiantes ou fausses ; un film qui méprise cette poussière d'images qui le compose. Je ne veux rien conserver du langage de cet art périmé, sinon peut-être le contre-champ du seul monde qu'il a regardé, et un travelling sur les idées passagères d'un temps. Oui, je me flatte de faire un film avec n'importe quoi; et je trouve plaisant que s'en plaignent ceux qui ont laissé faire de toute leur vie n'importe quoi.

Ayant déclaré que le cinéma était mort dès son premier film, Debord arrêtera d'en faire après In girum imus nocte et consumimur igni et laissera son ami et producteur Gérard Lebovici acheter le Studio Cujas, dans le Quartier Latin pour qu'un programme Guy Debord y soit projeté en permanence, entre octobre 1983 et avril 1984. Gérard Lebovici est mystérieusement assassiné le 5 mars 1984 et devant les accusations dont il est victime à propos de ce meurtre, Debord décide d'empêcher toute diffusion de ses oeuvres cinéma-tographiques dès avril 1984. Elles ne seront plus visibles de son vivant et ne reverront le jour que partiellement lors d'une soirée organisée par Canal Plus et Alain de Greef puis lors d'une rétrospective au festival de Venise.

La mort de Debord, en 1994, a d'une certaine manière levé le veto qui pesait sur la visibilité de ces films. Alice Debord, secondée par Jacques Le Glou puis par Olivier Assayas et Luc Barnier, s'est appliquée à ce que ces films soient de nouveau accessibles, par l'intermédiaire d'un coffret DVD et d'une rétrospective en salles. Le travail effectué par ceux qui oeuvrèrent le plus souvent clan-destinement et avec les moyens du bord à cette exhumation témoigne de leur parfaite compréhension de ce cinéma et de leur foi en une parole unique. Entendre la voix de Guy Debord dans In girum imus nocte et consumimur igni, à l'occasion d'une projection en salles, c'est aussi saisir la beauté d'une oeuvre d'art que d'aucuns mettent à égalité avec celle des grands films modernes. C'est aussi, comme l'indique le dernier sous-titre du film, une incitation à reprendre depuis le début ce discours subversif, aujourd'hui disponible dans son intégralité.

 

Coffret DVD Guy Debord, Oeuvres cinématographiques complètes, Gaumont Vidéo

 

1 G. Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, Oeuvres cinématographiques complètes (1952-1978), pp. 196-198.

2 Ibid., pp. 211-212.

3 Et répétant par la suite son jugement sur l'inanité d'une telle forme dans le cadre d'une industrie spectaculaire: Le cinéma dont je parle ici est cette imitation insensée d'une vie insensée, une représentation ingénieuse à ne rien dire, habile à tromper une heure l'ennui par le reflet du même ennui; cette lâche imitation qui est la dupe du présent et le faux témoin de l'avenir; qui, par beaucoup de fictions et de grands spectacles, ne fait que se consumer inutilement en amassant des images que le temps emporte. G. Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, Oeuvres cinématographiques complètes (1952-1978), op. cit., pp. 208-209.

4 Dans un entretien qu'il nous avait accordé pour le mensuel Polystyrène, Olivier Assayas, par ailleurs auteur d'un très beau livre sur ses liens avec Guy Debord et les réflexions situationnistes (Une adolescence dans l'après-mai - Lettre à Alice Debord, Paris, Les Cahiers du Cinéma, 2005), nous expliquait ceci : "Je me suis toujours passionné pour l'Internationale Situationniste mais la découverte In girum imus nocte et consumimur igni a amplifié de façon très intime l'admiration que j'avais pour l'Oeuvre de Debord. Là, je retrouvais une poésie, un lyrisme dont l'écho était très profond en moi et pas pour des raisons politiques ou philosophiques mais pour des raisons émotionnelles. Il y a quelque chose dans la beauté, la profondeur de la poésie de Debord qui me renvoie à mon goût pour la littérature et, là, ce sont des choses presque physiques. Et ce sont des choses que je retrouve très rarement au cinéma. Les émotions que j'ai eues en voyant In girum imus nocte et consumimur igni sapparentent à celles que j'ai eues en voyant les plus beaux films: ceux de Bresson, de Dreyer, de Tarkovski. C’est de cet ordre-là."