Culture et pouvoirs
Marie-Jeanne Choffel-Mailfert
Pierre-André Dupuis

 

Omniprésente, l'exclusion culturelle prend des formes multiples. Lorsque les experts de l'INSERM publient sur un site pour initiés, un rapport qui se donne pour objet de repérer les signes prédictifs d'un trouble de la conduite à l'adolescence chez les enfants de moins de 36 mois, ils impliquent une criminalisation de toute la population dans laquelle les enfants, loin d'être considérés comme des individus en souffrance, deviennent les éléments d'une classe dangereuse. La lecture du rapport par une population non professionnelle pourtant directement concernée et constituée de sujets pensants est hautement improbable. Le savoir de l'expert transforme la population en un pur objet statistique, sans yeux, sans oreilles et sans bouche. Cette entreprise de contrôle prédictif supprime toute possibilité de contrôle social de l'expertise par la raison critique et montre ainsi les risques et les pièges tendus par la société Frankenstein - qui tue le sujet de toutes ses possibilités d'interprétation.

L'exclusion culturelle fait écho à bien d'autres effets et enjeux d'exclusion: disqualification, désaffiliation, désarrimages propres à une drôle d'époque qui renvoie l'individu à une nouvelle et fragile solitude, renouvelle les modes de soumission, de privation, de précarisation (dans des modalités renouvelées et aggravées par le CPE) pour d'inédits et effrayants contrôles, de nouveaux façonnages de la domination symbolique de l'intelligence, du corps, des émotions.

Héritage des Lumières, la culture ne serait-elle désormais plus qu'un capital symbolique soumis au politique, renforçant les inégalités d'accès aux biens économiques, aux savoirs, aux pouvoirs et aux lieux où se prennent les décisions qui concernent la vie collective ?

Depuis plusieurs décennies, des politiques culturelles sont venues à la rencontre d'une dynamique d'émancipation. Des pratiques culturelles en actes ont fait exister et ont montré la difficulté d'articuler ces trois ordres de rapport à la culture: celui du face à face avec l'oeuvre d'art autorisant la saisie d'une signification qui dépasse les faits de langage, celui du partage collectif de connaissances visant un horizon d'universalité désignées comme universelles et vraies, et celui de la reconnaissance d'une culture qui exprime et produit un autre rapport à la langue, à l'histoire, au territoire et donne sa cohérence interne à une communauté.

Mais ce qui est à l'oeuvre au coeur de ces différents registres symboliques ne peut se comprendre qu'à partir du rapport d'altérité qu'elles introduisent et des tensions dont elles procèdent, opposant ou reliant l'individu au collectif, l'individu à l'en-dehors du social (par l'idéal du beau, du vrai), l'intérieur à l'extérieur de la communauté.

Réinscrites dans des hiérarchies de priorités différenciatrices, ces tensions peuvent conduire à des justifications dangereuses de formes d'exclusion qui procèdent autant de l'élitisme que du racisme. Conjuguées dans la notion de capital symbolique, ces hiérarchies ont construit le processus qui permet à l'inégalité de se maintenir mais elles ont révélé aussi des potentialités de résistance, d'opposition critique, de lutte contre le monopole de la parole légitime.

Or, aujourd'hui, la recomposition générale du rapport à la culture par le traitement médiatique tend à occulter ces tensions et à réaliser un mouvement d'intégration, d'homogénéisation des productions culturelles en les réduisant à la logique marchande. L'exclusion culturelle est alors déguisée en inclusion et assimilée au conditionnement qui dé-territorialise et crée des non lieux compris comme l'espace des autres sans la présence des autres, l'espace constitué en spectacle, spectacle déjà pris lui-même dans les mots et les stéréotypes qui le commentent où l'individu, réduit à sa fonction de passager, de consommateur ou d'utilisateur, y éprouve une forme particulière de solitude6.

Il s'agit alors de savoir si les membres d'une société, noyés dans des discours qui ne sont pas les leurs, aux prises avec des monopoles dont ils n'ont pas le contrôle, sauront élaborer des espaces de parole et de culture où la reconnaissance de leur histoire pourra se conjuguer avec un universel bigarré, mélangé, métissé, bariolé, s'ils pourront alors être en mesure d'échapper aux instruments d'exclusion et de dés-inscription, gardant vive la question de Foucault : "Comment nous sommes-nous constitués comme sujets de notre savoir ?"

 

1 Gérard Wajcman, Psychanalyste, Voici le bébé délinquant, Le Monde, 4 mars 2006.

2 Ibidem.

3 Lucien Sfez, Critique de la communication, Editions du Seuil, 1988, p. 321.

4 Marc Augé, Le sens des autres, Fayard, 1998, p. 163.

5 Ibidem, 167.

6 Ibidem, p. 187.

7 Michel Serres, Le Monde, Débats, 21 février 1992.

8 M. Foucault, Dits et écrits, Gallimard, 1994, p. 576.