Martine Storti, 32 jours de mai
Pierre-André Dupuis

 

Qu'est-ce qui a vraiment lieu dans un événement ? Que change-t-il, que déplace-t-il dans l'expérience, souvent sans qu'on s'en aperçoive sur le moment ? Les récentes manifestations étudiantes contre le Contrat Nouvelle Embauche, avec même l'occupation de la Sorbonne, ont, dit-on, fait passer un air, un parfum de mai 1968, quelque chose comme une atmos-phère. Est-ce donc cela qui reste et qui circule encore, presque quarante ans après ?

Martine Storti est beaucoup plus précise. 32 jours..., c'est d'abord le récit du débordement des jours de mai-juin (du 14 mai au 16 juin 1968) qu'elle a vécus, et dont son écriture fait revivre avec une grande justesse à la fois les sensations, les émotions et la teneur de pensée : non pas seulement la fête mais le désir de recommencement, d'inauguration de quelque chose d'autre à partir de l'alliance inespérée des ouvriers et des étudiants, sur le fond de ce qui est alors devenu plus visible et plus dicible, la part cachée de la société, la vie de millions de femmes et d'hommes si obstinément condamnés au silence, si souvent exclus de la scène publique.

Mais au récit des événements s'entrelace celui du coup de foudre entre Jeanne, la jeune étudiante en philosophie, et Louise, enseignante à la Sorbonne, avec le contrepoint d'une autre rencontre, celle de Nietzsche et de Lou Salomé à Orta, en Italie, au cours d'un autre mois de mai (celui de 1882). Le roman construit la densité temporelle d'événements dont
la mort accidentelle de Louise n'interrompt ni les résonances ni le sens. Et sans doute Martine Storti permet-elle ici de saisir ce que peut être la contre-effectuation (Deleuze) d'un événement : repasser à travers lui comme à l'envers, ne pas le redérouler mais en soutirer la différence irréductible, en dégager le sens soustractif, le sens rare contre la prolifération des significations qui le recouvrent ou le saturent. Ce qui s'est passé n'est plus alors une parenthèse, ou un arrêt du temps, mais ce qui revient comme une ressource d'abord pour ceux qui l'ont vécu avec cette intensité-là : "Ce qui te restait de Mai c'était Louise, comme si la preuve de mai se jouait pour toi dans cet amour".

Ce qui reste aussi est certainement une autre façon de regarder, de comprendre, de refuser l'inacceptable, tout en faisant le deuil d'une rhétorique trop générale du combat pour se confronter vraiment à ce qui est intolérable : une certaine éthique, une certaine politique concrète de l'engagement. Drôle d'Epoque (n° 9, automne 2001) a donné quelques extraits des Cahiers du Kosovo où Martine Storti, Inspectrice Générale de l'Education Nationale, témoigne de ce qu'elle a pu voir et ce qu'à quoi elle a pu contribuer pour répondre à "l'urgence de l'école".

Un événement n'a pas eu lieu tant qu'il n'a pas suscité les agencements et les facultés permettant de se mettre niveau du possible qu'il inaugure, pour vivre autrement. En ce sens, la culture peut être le creuset d'une instruction d'organes, selon le mot de Goethe à Humboldt : les hommes ne sont pas seulement, comme les animaux, instruits par leurs organes, mais ils ont la supériorité d'instruire leurs organes en retour (lettre du 13 mars 1832). Ce que montre le très beau livre de Martine Storti, c'est, au fond, la façon dont un événement irréductible peut entrer en culture, c'est-à-dire devenir bouleversant même pour ceux qui ne l'ont pas vécu.

 

Martine Storti, 32 jours de mai, Editions Le Bord de l’Eau, 2006, 200 p., 17 euros.