La révolution maistrienne
Alexandre Costanzo

 

L'automate miraculeux

Dans Les Considérations sur la France, la thèse maistrienne est celle d'un déterminisme théologique faisant des hommes des êtres librement esclaves (1). L'oxymoron est appuyé sur des métaphores caractérisant un Dieu/géomètre et des hommes/montres, montres aussi distinctes les unes des autres mais dont le sens est d'indiquer invariablement l'heure divine. Ainsi, l'homme est déterminé par le temps divin qu'il indexe, l'actualisant. Et tout le long de son texte, de Maistre jouera des métaphores de l'automate, qui est déjà riche de par sa généalogie embrouillée: depuis le gnomon gréco-égyptien, telle marionnette platonicienne, au coeur de la pensée cartésienne et dans son prolongement hobbien, jusqu'à celle de Benjamin à travers une double référence : l'automate apparié à la théologie peut seul assurer le retournement de l'histoire en proposant un concept prenant en charge la tradition des opprimés ; et une citation dans les Thèses actualisant le moment révolutionnaire où Benjamin évoque la conscience de faire éclater la continuité historique, de faire éclater le temps en produisant le renversement qui appelle un nouveau calendrier comme donc un nouvel horaire. Pour Benjamin, ces calendriers - qui ne comptent pas le temps comme des horloges sont ainsi - les monuments d'une conscience de l'histoire. Au fond, il sera question de pareille interruption chez de Maistre mais bien entendu, dans une variante réactionnaire.

 

Il extrait ainsi un fil conducteur - chaîne souple - reliant l'ordre commun au miracle dont le sens échappe aux hommes portés par ce fil, cette chaîne. L'ordre commun comme ses exceptions relèvent d'une ruse divine, ruse que l'on peut assimiler - au fil conducteur que discerne Kant ou à la ruse de la raison hégélienne. Ainsi, l'exception à la règle, de Maistre la confond ou l'identifie au miracle comme ce qui suspend ou contredit une cause ordinaire écrit-il. Nous ne sommes pas loin ici des propos de Schmitt, de son miracle ou si l'on préfère de sa définition de la souveraineté. De Maistre écrit, de manière apparemment étonnante pour un défenseur de l'Ancien régime : la révolution française, et tout ce qui se passe en Europe en ce moment est tout aussi merveilleux, dans son genre que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier: cependant les hommes, au lieu d'admirer, regardent ailleurs et déraisonnent. Autrement dit, la Révolution, le surgissement d'un Evénement interrompant l'ordre commun, est un miracle à admirer comme tel (que ce soit dans l'ordre physique, politique ou moral). Nous avons là la théorie de l'événement maistrienne, là où la raison (il faut aussi entendre ici, selon son point de vue, la philosophie des Lumières, du progrès, depuis Voltaire à Condorcet... Cette raison est déjà la déraison, ce qui appelle le miracle, puisqu'elle indique la dégénérescence de tout un monde), je disais donc, là où la raison est dépassée, où il y a désordre, dérangement de la sphère de l'activité des hommes, cela renvoie à un double événement, dont de Maistre s'étonne de l'invisibilité. Si l'événement est un miracle, il donne à voir un autre événement : la chaîne ou le fil conducteur indexant la temporalité divine et sa Volonté inaltérable. Non pas que le mécanisme de la montre soit déréglé, mais que, accélérant le temps, modifiant la temporalité humaine, il reste fidèle à l'horaire divin: les aiguilles sont tendues vers la temporalité divine incompréhensible. Accélérée, ralentie ou arrêtée selon le regard de l'homme, la montre indique en réalité un tout autre horaire. Cet horaire, de Maistre tente dans son texte de le rendre sensible, ajustant synchroniquement horaires humain et divin. Tout est donc affaire de temps. Et l'interruption, le miracle révolutionnaire, il les caractérise comme le raccourcissement des chaînes, la force inconnue devient plus visible, se manifeste, le déterminisme théologique se fait plus pressant et s'expose ; or il n'est pas perçu comme tel. De sorte que dans sa conception, le temps miraculeux sous-tend le temps humain: la confrontation entre ces deux temporalités ou plus précisément la révélation pour la seconde de son statut réel procède par le jaillissement du miracle comme le mode d'une dis/conjonction.

Ce qui en témoigne dans son texte, c'est qu'il cite le mot du jour, un "Je n'y comprends rien" (2) qui n'a un sens que si le miracle est perçu comme tel (on ne comprend rien à l'infini) mais il est une sottise à échelle humaine : ce sera dans le camp des contre-révolutionnaires notamment que la voix sotte se fait entendre - ce qui prouverait la corruption régnant dans ses rangs et en appelle sourdement au miracle.

 

De Maistre fait ainsi le portrait d'un événement politique, l'assimilant à une force entraînante qui courbe tous les obstacles, à un tourbillon irrésistible emportant tout sur son passage : La révolution mène les hommes plus que les hommes ne la mènent (3). Bref, voilà une force, une puissance à laquelle rien ne résiste, à laquelle on ne peut s'opposer et qui semble avoir sa logique autonome emportant le monde dans une direction inconnue, secrète, participant d'un plan mystérieux. Une formule là encore condense toute la logique de la Révolution personnifiée au passage : personne n'a contrarié sa marche impunément (4), écrit-il. La formule contient deux termes clés caractéristiques, marche est le premier, cristallisant la force qui serait assimilable à un automate, là encore, une machine dont la puissance échappe à tous et menaçant quiconque entraverait son chemin. Le second terme clé de la formule est impunément: la marche est une marche punitive, punissante, c'est là le noyau pur de la thèse maistrienne en écho à Burke, et cela s'entend en deux sens distincts. D'une part, la marche soustrait terriblement ce qui l'entrave ou tente de la dominer (cela va du roi, des contre-révolutionnaires jusqu'aux membres actifs de la Révolution: ces derniers ne peuvent qu'être passifs paradoxalement) : elle punit pour survivre de manière hyperbolique. Mais ce sens est débordé par un autre, la punition réservée à tous ceux qui entravent la bonne marche recèle le Châtiment de la justice. La marche n'est autre que le mouvement de la Justice divine s'installant, s'instituant, Justice se faisant Justice dans un processus de châtiment-expiation visant à purifier les acteurs dont le sang était corrompu, contaminé. Bref, cette machine punit pour survivre et cette survie n'est que pour punir: la Révolution est la machine punissante, purificatrice, comme le système immunitaire de la sphère onto-théologico-politique. Cette horloge remet ainsi les pendules du Droit à l'heure, et pour fonctionner, pour donner l'heure exacte, il lui faut du sang: l'horaire lui-même est celui du sang.

Pour résumer la proposition maistrienne, je dirais que tout se passe comme cela : on a une théorie de l'événement explicitant le fond de la théologie politique chrétienne qu'il faudrait déployer topologiquement. Cette théorie, dit au fond cela: les hommes indiquent l'horaire divin, et tout événement scelle la protension miraculeuse actualisée par l'épanchement sanguinaire.

 

La loi de l'histoire

Dans son troisième chapitre (De la destruction violente de l'espèce humaine), de Maistre propose un concept d'histoire sur lequel il s'appuie décryptant une loi anthropologique. Il s'agit de la loi du sang régissant l'histoire de l'humanité: cette histoire se confond avec une histoire du sang, de la violence. Alors qu'est-ce que l'histoire? Elle est réductible au livre, enfermée dans ce médium comme en témoigne tout le champ métaphorique qui sera déployé, celui de la page, mais plus précisément des pages de sang : la tendance s'affole ou s'accélère selon les plans divins. Le concept d'histoire est donc hématologique, d'un de Maistre daltonien qui ne voit que le rouge: la violence, la guerre, voilà ce que retient le livre de sang qui est lui-même en définitive le substitut d'un autre livre, le Livre, c'est-à-dire les Evangiles comme histoire du sang christique. L'homme est donc défini de manière métaphorique et métonymique par son sang, son écoulement, son étanchement ou son épanchement. Il serait, si l'on hybride les métaphores maistriennes, une horloge de sang. Voilà la manière dont s'écoulerait le temps humain, comme temps du sang donnant lieu à une histoire du sang.

Mais de Maistre propose une autre métaphore, ou remobilise du moins celle de l'arbre: le genre humain serait cet arbre qu'une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération (5), ou encore, Le jardinier habile dirige moins la taille à la végétation absolue qu'à la fructification de l'arbre. Et ces fruits ne sont donc obtenus que par la guerre, il écrit : En un mot, on diroit que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie. Révolution ou miracle, nous avons affaire à une même chose dont l'enjeu apparaît clairement: la fructification, dont la source est le sang. Le jardin maistrien, en compétition si l'on veut avec celui de Voltaire, oppose à l'arbre philosophique l'arbre de l'humanité où sont intriquées, embrouillées deux logiques. La première que l'on retrouve autrement chez Sade, nous renvoie en quelque sorte à la table de Malthus, au banquet de la nature où il n'y a pas assez de places pour tous les hommes/branches, et de même, au banquet maistrien n'ont de places que les corps nécessaires à la fructification et donc les fruits eux-mêmes, aux places d'honneur. Aussi cette logique est enchevêtrée à une autre, une logique du pur, impliquant la pureté de la noblesse (les fruits) et la bonne santé du peuple (les branches) certes toute la question est de savoir ce qu'on appelle bonne santé6, au nom de laquelle à terme, peuvent naître autant de biopolitiques: le concept foucaldien est ici en quelque sorte convoqué, et l'on peut passer abstraitement de l'Etat gestionnaire de la santé à celui actualisant la destruction industrialisée des mauvaises branches, purifiant la vie de la vie. Le but étant d'avoir un arbre sain, ce à quoi travaille la main invisible du jardinier.

Le texte maistrien sera clairsemé d'exemples allant dans ce sens, depuis les jeunes filles du peuple jusqu'à la noblesse corrompue, notamment, où il se fait l'écho de la thèse de la dégénérescence de la noblesse ayant pourtant la charge d'une co-souveraineté. Ainsi, la noblesse est impure, malade. De cette co-souveraineté, il écrit que le feu sacré s'éteint dès qu'elles [les familles] cessent d'être vierges ou encore : M. de saint Pierre observe quelque part [...] que si l'on compare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l'évidence que ces races ont dégénéré (7). Le sang pur comme le corps pur sont contaminés, la souveraineté qui est affaire de pureté, de virginité aussi bien, souffrait de quelque maladie sexuellement transmissible si l'on en croit les sauts entre générations dont il fallait bien assurer la relève par purification. C'est donc au procès de dégénérescence qu'il fallait s'attaquer et qui s'accélérait au point d'étouffer le feu sacré de la souveraineté.

Mais revenons à cet autre exemple des jeunes filles du peuple qui nous plonge au carrefour de ce qu'on pourrait appeler une hontologie, en écho à la notion de Jacques Lacan. Dans le chapitre IV, de Maistre définit la Révolution comme la pure impureté d'où ne peuvent naître la liberté et la vertu ; et à l'une comme à l'autre, ayant sans doute en arrière plan la Terreur, il prête un visage et une anecdote. Il écrit :on croit voir une courtisane fanée, jouant les airs d'une vierge avec une pudeur de carmin (8) et chiasmatiquement ou énantiomorphi-quement, son anecdote nous renvoie au tribunal civil pour une affaire de séduction où une jeune fille de quatorze ans étonnait les juges par le degré de corruption... Et de Maistre poursuit la citation, se tournant du côté de l'auditoire, qu'il juge et jauge à son tour, de jeunes filles dont plus de vingt n'avoient pas treize à quatorze ans [...] Plusieurs étoient à côté de leurs mères; et au lieu de se couvrir le visage elles rioient avec éclats aux détails nécessaires, mais dégoûtant qui faisoient rougir les hommes (9). Bref, c'est le monde à l'envers. Nous retrouvons ici le sang, cette histoire, qui ne vient pas même monter au visage des filles, soit de ce qui dans le peuple aurait dû être le plus pur et s'avère être le plus corrompu (le rouge ne déteint que sur les hommes). Il fallait donc aller chercher le sang, si l'on peut dire, là où il se trouvait, et ce sera par la saignée...

Et de Maistre poursuivra : je vois tous les vices de la France accourir à l'appel, et je ne sais si j'écris une allégorie10. Le mal prend littéralement corps : la frontière entre l'empirique et le métaphorique s'effondre et l'un vient habiter le champ de l'autre. Voilà donc que les métaphores se réalisent.

 

C'est ce qui se joue en France qui était la 'tête du système religieux. Cette tête, comme on sait, verra sa décollation pour resurgir pure si l'on suit le propos maistrien. La punition n'épargnera donc aucun coupable, reste la question des innocents. Mais il y en a bien moins qu'on ne l'imagine communément, nous explique de Maistre, et de toute manière, ils participent du chaos des moeurs... Et sur le fond, englobant toute la thématique de la dégénérescence, il faut entendre le catholique, c'est-à-dire la dialectique entre péché et expiation. Il y a toujours déjà culpabilité de l'homme, et en ces temps davantage qu'en d'autres, le sacrifice des innocents a tout son sens rejouant celui du Christ dans l'expiation des péchés. On retrouvera d'ailleurs cette logique exacerbée dans la pensée de Juan Donoso Cortés, et notamment dans L'Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme.

Mais reprenons. Dans la logique maistrienne, c'est donc la tâche de la Révolution que d'assurer l'extinction des corps corrompus, et germera sur un sol sain, c'est-à-dire sur un sol de sang, la monarchie contre-révolutionnaire. Autrement dit, la pureté provient de la pure impureté si l'on en croit ses propos qui actualisent de la sorte toute l'économie du pharmakon derridien. La Révolution est à la fois maladie et remède, le pur impur originant le pur, le sain(t), le sacré, etc., voilà le miracle. Ou pour ressaisir la métaphore de la maladie, on dira que la Révolution est assimilable à la mise en marche du système immunitaire détruisant et la maladie et le corps mobilisée ou animée par un fantasme de la résurrection du pur, du sain(t), du sacré (11).

Résumons. Au fond, nous avons ici un concept d'histoire comme une loi anthropologique qui sont hématologiques. Le sang est ce qu'il faut purifier, préserver, assainir et pour de Maistre, il y aura deux modes : l'inquisition en emblématise un premier comme machinerie étatique purificatrice, régulant le corps social, le soignant ou le traitant. Or voilà en ces temps de corruption absolue, en ces temps où le sang ne vient même pas monter au visage des jeunes filles du peuple si ce n'est sous la forme du maquillage, il y a nécessité d'une saignée purificatrice sans mesure, la Révolution, et aussi bien, elle viendra pallier le dérèglement entre le réel et le fantasme, entre l'empirique et le métaphorique. C'est que l'ordre de la représentation s'affole, là où le réel excède ou se confond au métaphorique.

 

L'inconscient divin

Venons-en à présent au régicide. Dans une longue note de la Doctrine du droit (12), Kant circonscrit la violence fondatrice nouant certains problèmes qui nous occupent ici. Condamnant sans appel le cas du renversement d'un Etat par la rébellion, le pire d'après lui n'est pas l'assassinat du monarque qu'il se représente comme la peur légitime c'est-à-dire sous le coup de la loi d'une vengeance de ce dernier revenant au pouvoir. Le régicide ou parricide est ici hors la loi. Le pire (qui est chose impossible selon lui dont nous n'avons que des simulacres plus ou moins efficients) est l'exécution dans les formes qui saisit d'horreur l'âme remplie des Idées des droits de l'humanité chaque fois qu'elle y pense écrit-il. Bref, c'est l'effondrement non pas d'un régime, d'un Etat, mais du Droit lui-même, de la Loi, et de l'Humanité: la remontée du chaos sans fond, de l'état de nature, que le droit recouvrait. Nous sommes devant le cas impossible où le droit se retourne contre lui-même, et Kant parlera dès lors d'un suicide de l'Etat ; il écrit :

L'exécution doit, elle, être comprise comme un total renversement des principes du rapport entre le souverain et le peuple (ce dernier se constituant en souverain du premier alors qu'il doit son existence à sa législation) et qu'ainsi la violence marche le front haut et en principe est élevée au-dessus du droit le plus sacré c'est comme un abîme qui engloutit tout sans retour, tel un suicide de l'Etat, et ce crime semble ne pouvoir être racheté par aucune expiation.

Voilà le Crime contre l'humanité. Dans le cas du meurtre, Kant parlait d'exception à la règle, dans le cas de l'exécution nous pouvons parler d'exception comme règle soit le démantèlement de toute règle, la violence que contenait le droit, la force de droit est invaginée en droit. L'abîme que recouvrait le droit 'engloutit tout sans retour et prend la forme du droit.

 

Contemporaine de Kant, toute la construction maistrienne visait, avec comme point culminant la mort du roi, à montrer que cette mort était nécessaire elle est merveilleuse puisque procédant du miracle révolutionnaire libérant le mécanisme de la Punition. La décollation, où la petite justice s'en prend à la grande Justice, engloutit tout, et le sang sera l'engrais de la pureté. Venons-en, après Kant, à la lecture maistrienne du pire, à l'innommable caractérisant l'horreur de la Révolution: au crime contre la souveraineté. De Maistre écrit : jamais un plus grand crime n'eut plus de complices et ajoute tout attentat commis contre la souveraineté au nom de la Nation, est toujours plus ou moins un crime national […] Ainsi tous les Français, sans doute, n'ont pas voulu la mort de Louis XVI ; mais l'immense majorité du peuple a voulu, pendant les deux ans, toutes les folies, toutes les injustices, tous les attentats qui amenèrent la catastrophe du 21 janvier (13). Du coeur de la catastrophe découle une loi qui n'a jamais souffert d'exception : tous les crimes nationaux contre le souverain seront punis sans délais et d'une manière terrible. Alors c'est là que la frontière entre crime et punition s'estompe, sans délais, tout comme le retournement de la terreur, de l'horrible contre lui-même, immédiatement. En se référant au concept de Jacques Derrida, on dira qu'il y a différance entre crime et punition, injustice et justice, automatiquement, et la décollation du roi, l'attentat contre la souveraineté serait métaphoriquement ou symboliquement l'acte scellant le passage différanciel.

De Maistre cite alors Shakespeare caractérisant le régicide on y reconnaîtra au passage les propos kantiens  : Un crime fait-il disparaître la majesté royale ? A la place qu'elle occupoit il se forme un gouffre effroyable, et tout ce qui l'environne s'y précipite (14). Le corps du roi suite à la décapitation devient pareil gouffre aspirant tout ce qui l'entoure, avalant dans cette béance le politique, le théologique et le juridique. Le tourbillon politico-juridique qui touche le corps du roi s'engouffre dans ce corps et se retourne contre lui-même démontant les sphères du droit et du politique. Ainsi de Maistre écrit : Chaque goutte du sang de Louis XVI en coûtera des torrents à la France, le temps du sans délais prescrit. Ou, autre manière de le dire, le crime se mue en suicide, l'hétéropunition n'était qu'une autopunition. Il écrit : Quatre millions de Français, peut-être, paieront de leurs têtes le grand crime national d'une insurrection anti-religieuse et anti-sociale, couronnée par un régicide (15). Le peuple selon cette métaphore perdra de même et la couronne et la tête: la mort et la folie les attendent déjà, automatiquement. On doit comprendre la logique maistrienne comme la métamorphose du crime en suicide. En effet, la punition que décrit de Maistre est distincte d'une punition-vengeance de la contre-révolution, la punition est une autopunition à l'intérieur de la Révolution, la justice s'exécutant d'elle-même.

Vouloir la Révolution cela revient à en être victime, automatiquement. C'est cet automatisme qu'indexe de Maistre. La Révolution se retourne contre ce qui la porte, la vouloir, c'est être coupable, et c'est pourquoi elle punit. Vouloir la liberté pure c'est vouloir être puni : il y a quelque chose comme un inconscient divin qui règle ses comptes. Et en somme, dans tout ce parcours, nous en avons circonscrit la topique, avec les pulsions qui l'animent, là où il ignore le temps, là où il ignore la contradiction et règle ses comptes soit ce maillon manquant de la chaîne souple reliant l'exception à la règle.

 

 

Ceci dit, je crois qu'il est temps de conclure, en s'élevant un peu au-delà de cette exposition du propos. Alors en gros, Joseph de Maistre nous explique, selon la logique mondaine de la théologie politique chrétienne, que la Révolution, puisqu'il faut bien l'assumer, est un miracle qui vient purifier la France de sa dégénérescence structurale, et il faut du sang pour purifier les corps et les âmes, il faut du sang pour assainir et effacer la culpabilité et la folie, tout cela évidemment est donc l'épreuve de la volonté divine, car comment en serait-il autrement ?

Or, si cet essai est intéressant du point de la philosophie, c'est qu'il se situe exactement au lieu d'une déchirure et d'un impensable, en faisant émerger des logiques qui seront redisposées par la suite: la logique de la souveraineté dans la continuité canonique de l'architecture de la pensée médiévale telle qu'elle est appariée à la logique du pur comme transcendantal légiférant un certain ordre du Monde. Et dans ce schéma, l'événement ne peut être rien d'autre qu'un miracle, preuve de l'existence divine et épreuve de la structure onto-théologique du Monde, qui se réordonne, moyennant le grand nettoyage de la corruption des corps et des âmes. Voilà le propos de Joseph de Maistre articulant sa biopolitique, sa bio-théo-politique si l'on peut dire, en interprétant la béance d'un effondrement selon la représentation symbolique et imaginaire du vieux Monde. Or c'est ça qui est en question ici, le vieux Monde. Car, ce sur quoi j'essayais d'insister dans ma lecture de son essai, c'était trois choses intriquées. Tout d'abord, un je n'y comprends rien, ensuite la métaphore de l'horaire du sang, une métaphore qui devient la réalité dans la scène de l'économie pulsionnelle dans laquelle de Maistre jouit littéralement. Cet essai est d'abord le recueil d'une jouissance sadique et masochiste, où entre un je n'y comprends rien à l'ordre du jour, le temps qui s'ignore et ne se révèle que dans l'épreuve du sang, et dans la pulsion sadique face à une révolution qui n'est rien d'autre qu'une vieille prostituée et ces jeunes filles du peuple qu'il faut saigner, se déploie finalement quelque chose comme l'infini obscène d'un 'inconscient divin. Joseph de Maistre thématise un infini obscène assumant cette jouissance sadique et masochiste en ouvrant la scène d'un 'inconscient divin, et c'est ce lien d'absence qu'il dispose comme fable politique.

Alors je disais que du point de la philosophie ce qui est en jeu ici ce n'est effectivement rien d'autre que la béance d'un effondrement, ce lien d'absence, qui trouve dans le régicide un déicide, cette horreur que fixait Kant d'un côté et de Maistre de l'autre, emblématiquement, là où le miracle est l'épreuve de la folie: et ce qui affole de Maistre c'est qu'avec la Révolution, la métaphore qui se réalise derrière les oripeaux de sa construction, c'est la mort de Dieu, la mort du sens mondain onto-théologique, et c'est la fin du Monde. Bref, cet essai n'est rien d'autre que le recueil d'un symptôme, celui de l'effondrement du sens, et c'est dans cette séquence qu'il faut le placer pour qu'il ait une effectivité philosophique : le terrible commence là, dans le Réel au sens lacanien et son hontologie, et ce Réel il dit une chose, et c'est une chose très simple: le sens glisse et se rature du gardiennage transcendantal qu'assumait la théologie chrétienne à l'effectivité de la politique d'émancipation, c'est cela qu'inscrit la Révolution, du lien d'absence qu'assume la théologie chrétienne, on en vient à se confronter au lien d'absence de l'effectivité politique, sa trivialité immanente et ses folies qui précisément n'ont plus de sens ontologiquement. L'horreur qui saisit Kant, ou qu'il conjure, celle qui est impensable pour de Maistre et qui édifie sa jouissance sadique et masochiste, c'est qu'il n'y a plus rien, et ce rien, c'est du vide, le vide d'un lien d'absence qu'assume le réel de la politique d'émancipation.

 

1 Joseph de Maistre, Considérations sur la France (1797), Edition Garnier Frères, 1980 (p. 31).

2 Ibid., p. 32.

3 Ibid., p. 33.

4 Ibid., p. 33.

5 On pourrait reconnaître ou comparer cette main, à la main invisible du marché que décrit Adam Smith...

6 De ce point de vue, l'Inquisition sera pareille machine purificatrice: d'où, si l'on en croit de Maistre, la bonne santé espagnole quand l'Europe entière sombrait dans la Révolution (cf. les Lettres sur l'Inquisition).

7 Ibid., p. 98.

8 Ibid., p. 54.

9 Ibid., pp. 54-55. Pudeur et rougeur: je renvoie en ce sens à Benjamin (dans Sur la peinture) indexant le point brûlant entre éthique et esthétique dans ce rouge qui monte au visage actualisant une mimesis originaire.

10 Ibid., p. 55.

11 Je renvoie sur ce point au processus d'auto-immunisation que thématise Jacques Derrida.

12 cf. la deuxième partie, première section, remarque A traduction de Philonenko.

13 Ibid., p. 36.

14 Ibid., p. 37.

15 Ibid., p. 37.