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Le sang des
oubliés
Matthieu Remy
Sorti en 1999, le film Fight Club de David Fincher a été à peu près complètement mal compris par la critique cinématographique française. Comment lui en vouloir? On avait affaire à un objet branché (le réalisateur de Seven, deux acteurs principaux beaux comme des statues, une bande originale composée par les Dust Brothers) qui se révélait une production bizarroïde, un peu trop perverse pour être soumise aux grilles d'analyse posées généralement sur les films hollywoodiens. Il a fallu quelques éclaireurs inhabituels (essentielle-ment des cinéastes eux aussi atypiques) et le culte réservé par des jeunes gens qui avaient compris leur époque pour que le film et dans la foulée le livre de Chuck Palahniuk dont il était tiré accèdent au statut qu'ils méritaient.
La critique s'est égarée en focalisant presque uniquement son analyse sur les reliefs émergents de la météorite: ultraviolence chic, ambiguïté quant à son utilisation terroriste, fascination pour la démence destructrice. Certes, ce sont des aspects indéniables du film. Mais une lecture plus attentive et une meilleure connaissance du livre de Palahniuk auraient permis de remettre tout de suite à sa juste place une oeuvre cinématographique marquée par l'ironie et prodigieusement lucide sur la schizophrénie du monde occidental postindustriel. Le livre développe en particulier un thème qui affleure subrepticement dans le film: la redécouverte d'un prolétariat américain dont le spectacle capitaliste favorise la dissémination et la désespérance et qui retrouve la conscience de sa force par l'expérience de l'autodestruction. Livre sur l'aliénation contemporaine et la violence qui permettrait d'en prendre conscience, Fight Club est aussi une vraie fresque sur les oubliés d'un système économique devenu fou parce qu'il anesthésie avant de démembrer ceux qui l'animent.
Fluides vitaux
La métaphore n'est pas nouvelle, mais elle est de plus en plus courante dans les oeuvres d'anticipation à vocation politique: le système n'est plus seulement exploitation de la force de travail, il est absorption des fluides vitaux des êtres vivants qui deviennent de véritables piles que l'on pompe et jette aussitôt. Matrix des frères Wachowski proposait une telle interprétation d'un monde dominé par les machines et offrait cette vision saisissante d'êtres humains élevés en batterie pour fournir de l'électricité tandis que la Matrice leur offrait à vivre en rêve une vie médiocre et effrayée. Médiocre certes, mais crédible. Même terrible lucidité chez Palahniuk: tous les personnages se savent dévitalisés par un système de production qui, de manière totalement anarchique et illogique, absorbe non seulement leur force de travail mais aussi l'énergie qu'ils pourraient consacrer à résister ou à inventer leurs propres dynamiques existentielles. A l'orée du livre, le narrateur - dont nous ne connaîtrons jamais la véritable identité - se présente ainsi comme un être épuisé, insomniaque, empreint d'une nouvelle forme de malaise des cadres:
Je me suis rendu à mon premier groupe de soutien il y a deux ans de cela, après une énième visite chez mon médecin pour mes problèmes d'insomnie, encore.
Trois semaines que je n'avais pas fermé l'oeil. Trois semaines sans sommeil, et tout vous devient une expérience hors du corps. Mon médecin avait dit: "L'insomnie n'est que le symptôme de quelque chose de plus vaste. Trouvez ce qui ne va pas. Ecoutez votre corps."
Je voulais juste dormir. Je voulais de petits cachets bleus d'Amytal, dosés à deux cents milligrammes. Je voulais des cachets de Tuinal, bleu et rouge, en forme de balle, des Seconal rouge-baiser.
Mon médecin m'a dit de mâcher des racines de valériane et de faire plus d'exercice. A la longue, je finirais par tomber de sommeil.
A la manière dont mon visage s'était effondré, comme un vieux fruit tout meurtri, on aurait pu croire que j'étais mort.
Telle est la vision de l'homme moderne selon Palahniuk: un mort-vivant rabougri et asséché. Le narrateur est employé d'une société automobile. Son travail consiste à évaluer les coûts d'une campagne de rappel pour un véhicule de série si celui-ci s'avère défectueux. Cynisme du capitalisme moderne, les calculs effectués prennent en compte non pas la sécurité à tout prix mais le montant des procès éventuellement intentés à sa firme par les victimes d'une voiture dont le système de freinage aurait dysfonctionné. Autant dire que le narrateur évolue au beau milieu de la marchandise, de sa production à sa consommation. Tout le long du roman, la circulation de la marchandise fera écho à une circulation sanguine qui n'opère plus dans les corps humains, touchés par la maladie dans les groupes de soutien que visite le narrateur pour trouver le sommeil, anémiés par la pauvreté ou privés de l'énergie qui pourrait les rendre combatifs et vaillants.
Mort dans sa vie sociale, mort pour lui-même, le narrateur va vivre ailleurs: le temps de ses insomnies, il s'invente un autre lui-même, Tyler Durden, qui incarne tout ce qu'il n'arrive pas à être et qui va élaborer le fameux concept de fight club, sorte de franc-maçonnerie de la baston où les individus pourront reprendre possession d'eux-mêmes en se faisant pisser le sang à force de bourre-pifs.
Tout cela pourrait paraître simpliste: de l'autodestruction naîtrait une renaissance ou du moins un réveil, une sortie de l'anesthésie généralisée. Il faut que ça saigne pour que ça vive et c'est en constatant que l'on est encore fait de chairs, de tissus, de veines et d'artères que l'on reprend conscience de son existence sociale. Certes, comme le dit le narrateur, la fréquentation du fight club a le mérite de ranimer une flamme éteinte, faisant reprendre aux participants la conscience de leur propre existence: Nulle part vous nêtes vivant comme vous êtes vivant au fight club 2. Cette renaissance a lieu dans un espace et un temps donnés, comme si la situation créée par le combat pouvait faire basculer au moins temporairement le sens d'une destinée humaine. Le narrateur le constate régulièrement dans le livre: le succès de cette entreprise semi-démente résonne profondément avec une fierté retrouvée d'être un homme debout.
Peut-être qu'au moment du déjeuner, le serveur va s'approcher de votre table, et le serveur aura les deux yeux au beurre noir d'un panda géant, restes du fight club de la semaine dernière, au cours duquel vous l'avez vu, la tête prise en étau entre le sol en béton et le genou d'un magasinier de deux cents livres, lequel n'arrêtait pas de marteler du poing l'arête du nez du serveur, encore et encore, comme un ballot qu'on bourre, à grands coups puissants dont le bruit monotone et répété se faisait entendre par-dessus des hurlements jusqu'à ce que le serveur retrouve assez de souffle et crache le sang pour dire stop.
Vous ne dites rien du tout parce que le fight club n'existe que dans le laps de temps qui sépare le début du fight club et la fin du fight club.
Vous avez vu le môme qui travaille à la photocopieuse, il y a un mois de ça, vous avez vu ce môme incapable de se rappeler qu'il faut poinçonner une demande de copie de ses trois trous ou placer des bandes de couleur entre les paquets de photocopies, mais ce môme a été un dieu dix minutes durant quand vous l'avez vu étaler d'un coup de pied un responsable de comptes-clients deux fois comme lui avant d'atterrir sur le bonhomme et le rouer de coups en le réduisant à l'état de loque jusqu'à ce que le môme soit forcé d'arrêter.
C'est l'étrange paradoxe de cette étrange histoire: rien d'horrifique ni de cruel dans cette plongée dans la violence. Pas de perversité inutile non plus: les combats s'arrêtent dès que l'un des protagonistes signale son incapacité à continuer et la domination passe comme une ombre. L'entreprise de libération vaut surtout dans le contraste absolu qu'elle crée avec le reste de l'existence à laquelle sont soumis ceux qui viennent trouver refuge et espoir au fight club:
Mes lèvres s'engluent de sang, de plus en plus, à mesure que j'essaie d'en lécher l'hémoglobine, et lorsque les lumières se rallumeront, je me tournerai vers les consultants, Ellen et Walter, Norbert et Linda de chez Microsoft, et je dirai merci d'être venus, la bouche brillante de sang et le sang en train de s'insinuer dans les espaces entre mes dents. On peut avaler de l'ordre d'un demi-litre de sang avant d'être malade. Le fight club, c'est demain, et je ne vais pas rater le fight club.
Une existence monotone où la quotidienneté a définitivement été colonisée par les cycles de production et de consommation, pousse les travailleurs vers le désespoir après annihilation de leurs espoirs les plus simples. Une existence où ont été paralysés les flux vitaux les plus essentiels, où la réappropriation de son corps est devenue interdite.
Le sang d'un autre prolétariat
Cette aliénation, décrite surtout dans le livre de Chuck Palahniuk, rejoint très fréquemment les intuitions des Manuscrits de 1844. Cette déperdition, comme l'appelle Marx, est avant tout une privation protéiforme puisqu'elle dépossède l'homme non seulement des produits de son travail, mais aussi de sa propre activité - qui lui devient étrangère - mais aussi des moyens de cette activité. Marx parle alors de "devenir-passivité" de l'activité et de "devenir-impuissance de la puissance".
L'originalité du livre de Palahniuk est de ne pas faire l'impasse sur la description du monde du travail, même si l'on a voulu y voir une simple charge contre la société de consommation. Ce que rejette le narrateur, c'est avant tout l'entreprise de domination qui, aux Etats-Unis comme dans la plupart des sociétés occidentales postindustrielles, amène une population à devenir le serviteur troglodyte d'une autre population. Il complète ainsi une anthropologie sociale contemporaine en proposant divers tableaux de cette vie laborieuse dans l'industrie de service, où les prolétaires ressemblent étrangement à ceux que nous a montrés la littérature engagée du XIXe siècle. Lors d'une soirée où Tyler Durden officie comme serveur à domicile de riches bourgeois méprisants, la contestation se fait clairement jour, en se teintant d'une composante écologiste: Haut et clair, Tyler raconte la manière dont on tue les baleines. Tyler dit: pour fabriquer ces parfums qui coûtent plus cher à l'once que l'or. La plupart des gens n'ont jamais vu de baleine. Leslie a deux mômes dans un appartement tout près de la voie rapide et Madame hôtesse a plus de blé en flacons sur sa console de salle de bains qu'il ne s'en fera jamais en un an.
Plus tard, lorsque Tyler cherchera à intimider ceux qui voudront l'empêcher de poursuivre l'entreprise fight club et celle, ambiguë et dangereuse, du Projet Chaos, il servira un discours bien plus engagé encore, au constat sans concession:
Souvenez-vous de ceci, dit Tyler. Nous, les gens que vous essayez de piétiner, nous sommes tous ceux dont vous dépendez. Nous sommes ceux-là même qui vous blanchissent votre linge, vous préparent votre nourriture, vous servent à dîner. Nous faisons votre lit. Nous veillons sur vous pendant que vous dormez. Nous conduisons les ambulances. Nous vous donnons vos correspondants au téléphone. Nous sommes cuisiniers et chauffeurs de taxi, et nous savons tout de vous. Nous traitons vos demandes d'indemnisation d'assurance et vos paiements par carte de crédit. Nous sommes aux commandes de la plus petite parcelle de vos existences.'
Ce prolétariat réduit à sa seule force mais déchu de son savoir-faire, qui n'a plus que sa peau, ses os et son sang pour se sentir vivant, va avec l'enseignement du fight club - accepter son appartenance à une sous-humanité dans une démarche parfaitement nihiliste menant bientôt à une action de subversion collective. Tyler joue ainsi dans cette histoire le rôle d'un tentateur, d'un meneur, d'un agitateur et par certains aspects, les groupuscules qu'il forme flirtent dans leur forme avec de nauséabondes ligues fascisantes, rappelant par là même combien le danger d'un terrorisme d'extrême droite, souterrain mais organisé, plane sur les Etats-Unis d'aujourd'hui. Mais il reste l'invention pathologique d'un narrateur déboussolé par cet ordre social dans lequel il étouffe: ni plus ni moins que la nemesis grotesque d'un Américain moyen constatant que son univers marche sur la tête. Le discours de Tyler, maintes fois, devient une logorrhée délirante sur la perdition d'une population de plus en plus réduite à la catatonie et au désespoire:
- Je suis de l'ordure, a dit Tyler. Je suis de l'ordure, je suis de la merde, je suis cinglé à vos yeux et aux yeux de tout ce putain de monde, a dit Tyler au président du syndicat. Vous vous fichez bien de l'endroit où je vis, des sentiments que j'éprouve, de ce que je mange ou de la manière dont je nourris mes mômes ou dont je paie le médecin si je tombe malade, et oui, je suis stupide, je m'ennuie, je suis faible, mais je suis encore sous votre responsabilité.
On se rapproche alors d'une définition du prolétariat telle que Marx l'a énoncée: même isolement dans l'individualisme, même difficulté à s'émanciper dans un savoir collectif, une communautarisation de la lutte. Le fight club, c'est paradoxalement une manière de rassembler ces individus pour leur donner un but commun. Plusieurs fois dans le livre, Tyler rappelle cette dimension émancipatrice du fight club et revendique l'effet libérateur de ces coups de poing infligés selon un rituel, une sorte de code de bonne conduite qui n'en fait jamais un asservissement du plus faible par le plus fort. L'essentiel, dans la philosophie du gourou de cette étrange société secrète, est de faire mordre la poussière à cette identité sociale imposée par une société qui vend tout au plus offrant et conditionne tout un chacun en ce sens: "Aussi longtemps que vous êtes au fight club, vous n'êtes pas la somme d'argent que vous avez en banque. Vous n'êtes pas votre boulot. Vous n'êtes pas votre famille, et vous n'êtes pas celui que vous prétendez être à vos propres yeux".
Le narrateur, cadre d'une entreprise multinationale dans laquelle le conditionnement à l'idéologie de bureau, la séparation du travail, le cloisonnement des activités sont les principaux leviers de l'aliénation, sera le point de départ de cette prise de conscience en créant de manière schizophrénique un double susceptible de porter l'huile là où déjà couve le feu.
Société de consommation et instinct de destruction
Un constat de déshérence dans sa vie personnelle mais aussi dans son environnement professionnel amène le narrateur à cet étrange surmenage, cause première d'une plongée dans la folie et le désastre. Mais l'aliénation dont il est victime n'est pas qu'une simple dépossession de sa force productive ou de son savoir-faire, elle est aussi caractérisée par les faux-semblants d'un cadre de vie et de travail qui, de manière mensongère, évoque la transparence et la liberté alors qu'il n'apporte qu'opacité et enfermement :
C'est mon service. Conformité et Responsabilité.
Le soleil se couche, et des empilements de nuages de la taille du Wyoming et du Japon se dirigent vers nous. Ce qui ne veut pas dire que je dispose d'une fenêtre au travail. Tous les murs extérieurs sont en verre, du sol au plafond. Dans le lieu où je travaille, tout est en verre, du sol au plafond. Tout est stores verticaux. Tout est moquette industrielle grise et rase mouchetée de petits monuments en forme de pierres tombales, là où les PC se connectent en réseau. Tout est labyrinthe de cagibis fermés de clôtures en contreplaqué capitonné.
Le lieu de travail n'est pas le seul à être colonisé par le spectacle d'une existence formatée par la production capitaliste: les espaces de l'intimité, de la vie quotidienne sont eux aussi gangrenés par le sentiment d'un vide abyssal, dû à la standardisation marchande du décor. Les marchandises et leur circulation prennent une place majeure dans Fight Club, depuis leur production en série jusqu'à leur consommation aveugle, en passant par leur expertise à travers le métier effectué par le narrateur. Par là, Palahniuk relaie encore une fois une réflexion marxiste des Manuscrits de 1844, lorsqu'il est question de la transformation de l'être humain en marchandise par son contact avec les différentes phases d'une production standardisée et déconnectée des besoins vitaux :
La production ne produit pas seulement l'homme comme une marchandise, la marchandise humaine, l'homme destiné au rôle de marchandise, elle le produit, conformément à cette destination, comme un être déshumanisé aussi bien intellectuellement que physiquement. Immoralité, dégénérescence, ilotisme des ouvriers et des capitalistes. Son produit est une marchandise consciente de soi et agissante de son propre mouvement.
La marchandise-homme
S'il est vrai que l'on retrouve régulièrement des réflexions sur ce versant de l'aliénation dans une littérature contemporaine soucieuse des effets de la société de consommation, peu de livres en font le relais d'une interprétation globale des rapports de production. Ce sont alors les réflexions d'Henri Lefebvre dans sa Critique de la vie quotidienne ou celles d'Herbert Marcuse dans L'homme unidimensionnel que l'on retrouve dans Fight Club:
Nous nous retrouvons devant l'un des plus fâcheux aspects de la société industrielle avancée: le caractère rationnel de son irrationalité. Cette civilisation produit, elle est efficace, elle est capable d'accroître et de généraliser le confort, de faire du superflu un besoin, de rendre la destruction constructive; dans la mesure où elle transforme le monde-objet en une dimension du corps et de l'esprit humain, la notion même d'aliénation est problématique. Les gens se reconnaissent dans leurs marchandises, ils trouvent leur âme dans leur automobile, leur chaîne de haute fidélité, leur maison à deux niveaux, leur équipement de cuisine. Le mécanisme même qui relie l'individu à sa société a changé et le contrôle social est au coeur des besoins nouveaux qu'il a fait naître.
Les personnages de Fight Club, à demi conscients de l'imprégnation que les choses font subir à tous les secteurs de leur activité, tentent d'opposer une nouvelle circulation des fluides vitaux à celle des marchandises qui pullulent autour d'eux et s'ils font couler le sang - le leur en l'occurrence - c'est pour en revenir, délestés des marques qui ont recouvert la surface du sensible, à d'autres marques: celles de la cicatrisation après un affrontement d'être humain à être humain.
Le narrateur va s'échapper du piège dans lequel il s'englue par son instinct de destruction. Emblématiquement, son appartement va exploser dans le premier quart du livre, et avec cet événement vont s'envoler toutes les marchandises par lesquelles il définissait sa vie avant d'être jeté dehors:
Quelque chose qui était une bombe, une grosse bombe, avait fait voler en éclats mes tables basses Njurunda si bien conçues, en forme de yin couleur citron vert et d'un yang orange s'emboîtant pour former un cercle. Eh bien, maintenant, elles n'étaient plus que des éclats dispersés.
Ma série de fauteuils-canapés Haparanda, avec leurs housses amovibles orange, conception Erika Pekkari, elle était bonne pour la poubelle maintenant.
Et je n'étais pas le seul de mon espèce à être esclave de mes instincts d'oiseau nicheur. Les gens que je connais qui s'installaient aux toilettes avec des revues pornos, eh bien, aujourd'hui, ils s'installent aux toilettes en compagnie de leur catalogue de meubles Ikea. Nous avons tous le même fauteuil Johanneshov à rayures vertes Strinne. Le mien a dégringolé de quatorze étages, en flammes, pour tomber dans une fontaine.
Nous avons tous les mêmes lampes en papier Rislampa/Har fabriquées en fil métallique et papier non blanchi inoffensif pour l'environnement. Les miennes sont des confettis.
Tout ce temps passé, assis dans les toilettes.
Le service de couverts Alle. Acier inoxydable. Lavable en lave-vaisselle.
L'horloge murale Vild en fer galvanisé, oh, il fallait absolument que je l'aie.
On achète des meubles. On se dit: ce sera le dernier canapé dont j'aurai jamais besoin de toute mon existence. On achète le canapé, et pendant quelques années on se satisfait du fait que, quoi qu'il puisse arriver, au moins on a réglé le problème du canapé. Et ensuite le bon service de table. Ensuite le lit parfait. Les rideaux. Le tapis.
Ensuite, on se trouve pris au piège de son adorable nid d'amour, et les choses qu'on possédait, ce sont elles qui vous possèdent maintenant.
La philosophie du fight club proviendra directement de cette amère observation des ravages psychologiques de la société de consommation. Et Tyler dénonce par ailleurs le réel gaspillage - écologique et environnemental - consubstantiel au gaspillage des denrées les plus insipides. En cela, il rejoint les réflexions de Jean Baudrillard déclarant:
Ce gaspillage de luxe, ce gaspillage sublime mis en avant par les mass media ne fait que doubler, sur le plan culturel, un gaspillage beaucoup plus fondamental et systématique, intégré, lui, directement aux processus économiques, un gaspillage fonctionnel et bureaucratique, produit par la production en même temps que les biens matériels, incorporé à eux et donc obligatoirement consommé comme une des qualités et des dimensions de l'objet de consommation: leur fragilité, leur obsolescence calculée, leur condamnation à l'éphémérité.
Au fight club, on viendra pour faire éclater la gangue de branding qui enserre les esprits et les corps, gangue qui non seulement anesthésie, mais paralyse aussi toute force vitale, tout flux énergétique réel :
Tu as une classe entière de jeunes hommes et femmes forts et solides, et ils veulent donner leur vie pour quelque chose. La publicité les fait tous courir après des voitures et des vêtements dont ils n'ont pas besoin. Ils travaillent dans des métiers qu'ils haïssent, par générations entières, uniquement pour pouvoir acheter ce dont ils n'ont pas vraiment besoin.
L'autre phase amorcée par Tyler pour nuire aux cycles infernaux de la production et de la consommation sera appelée "Projet Chaos". Ironie du sort, il s'agira de financer cette opération de subversion à la lisière du terrorisme en fabriquant du savon, bien de consommation obtenu en transformant la graisse humaine volée dans les cliniques de chirurgie esthétique pratiquant la liposuccion. C'est à propos de cet épisode que les critiques ont tiqué, à juste titre. Certes, l'allusion est insoutenable même si elle revêt dans le livre des aspects singulièrement comiques. Mais la dérision à l'une des lignes de force de l'oeuvre ne saurait complètement dissiper le malaise qui entoure l'évocation de cette sinistre opération chimique. Et le malaise s'intensifie lorsque Tyler entreprend via son Projet Chaos de lever une armée terroriste aux accents fascistes. Cette fois-ci, c'est le film qui rend le mieux compte de la démence collective qui s'empare des partisans de Tyler lorsque celui-ci les conduit progressivement à se faire les martyrs d'un combat devenu douteux. Les têtes rasées, les uniformes sombres laissent peu planer le doute : celui-ci qui passait pour un émancipateur discret devient un leader dont les mots sont écoutés avec déférence. L'utopie tombe et le Projet Chaos devient une simple entreprise de démolition du monde, en écho aux événements d'Oklahoma City.
Une fois encore, Palanhiuk analyse à merveille le passage d'une entreprise collective d'émancipation à un rituel partagé dans l'honneur, sans structure surplombante - à la prise de pouvoir d'un cinglé qui exige que l'on verse son sang pour la cause. Les martyrs du Projet Chaos ressemblent à tous les autres martyrs, dont on exploite le désespoir afin qu'ils aillent se crasher seuls dans le mur en béton qui leur fait face. Des martyrs ânonnant la rengaine totalitaire les yeux révulsés, vouant un culte à la figure du chef et échangeant sans peine le lent sacrifice d'une vie ensevelie sous la pauvreté contre un dérisoire éclair kamikaze. Piètre marché. Du statut de résistants luttant et s'unissant pour une liberté collective, tentant de faire repartir la circulation d'un sang commun à tous les exploités, les membres du Projet Chaos passent à celui de sectateurs infantilisés qui ne donnent pas leur vie parce que les circonstances et le libre-arbitre n'exigent plus que cette solution mais parce qu'ils sont manipulés, vidés de la subjectivité de leur révolte et remplis d'une fausse objectivité enrobée dans une esthétique de l'héroïsme désespéré.
Palahniuk a le bon goût de faire tomber l'ambiguïté, in fine, lorsque le narrateur s'aperçoit que sa double personnalité est la cause d'une entreprise passée de la subversion sympathique à l'instinct de destruction nihiliste et sans âme. La lutte contre la société de consommation, orchestrée d'abord comme une réappropriation de soi par un travail de son propre corps, une redécouverte des fluides vitaux qui l'animent et lui donnent sa raison d'être, est devenue une machine à tuer le vivant, éliminant petit à petit tout ce qui faisait du fight club une célébration du non-mécanique. L'homme qui se dépossédait joyeusement de sa chemise pour saigner et faire saigner dans la dignité devient celui qui se débarrasse du peu de conscience que lui ont laissée les déterminismes sociaux et familiaux. Après la tentative de suicide du narrateur, constatant la folie meurtrière dont il devient le responsable, le livre et le film divergent. Plus noir et grinçant que le produit hollywoodien mis en scène par Fincher, le livre laisse entendre que les partisans du Projet Chaos n'ont pas dit leur dernier mot. La menace d'une dévotion terroriste exploitant la misère du monde plane toujours, comme si le spectacle engendré par le capitalisme entraînait le transfert d'une aliénation vers une autre, sans que le triomphe de la domination soit pour autant remis en cause. Le système de production qui submerge la vie humaine arrive aussi à intégrer des contre-pouvoirs qui finissent par le légitimer en exposant leurs incohérences.
Reste une vision du travail que de rares romans américains s'essayant à la critique sociale ont jusque-là réussi à transmettre. Fight Club, livre de la schizophrénie capitaliste, insiste sur l'instinct de destruction qui habite l'homme condamné à la dépossession de son énergie vitale dans son activité principale et sa vie quotidienne. Il relaie les intuitions de Jean Baudrillard sur la violence qu'implique une production et une consommation en roue libre : la destruction reste l'alternative fondamentale à la production : la consommation n'est qu'un terme intermédiaire entre les deux. Il y a une tendance profonde dans la consommation à se dépasser, à se transfigurer dans la destruction. Dans un monde chaotique qui gaspille ses richesses naturelles et affaiblit les hommes pour mieux les asservir dans toutes les strates sociales, Palahniuk décrit les soubresauts d'une humanité rendue folle par un environnement en carton-pâte. Une humanité qui se lève un temps pour réapprendre un juste combat pour se reperdre tragiquement dans les palais des glaces idéologiques construits pour elle par une toute-puissante machine à broyer l'espoir.
1 C. Palahniuk, Fight Club, Paris, Gallimard, coll. Folio SF, 1999, p. 22.
2 Ibid., p. 72.
3 Ibid., p. 67. C'est nous qui soulignons.
4 Ibid., pp. 65-66.
5 A lire sur ce sujet, les articles de Franck Fischbach et Stéphane Haber dans le n° 39 de la revue Actuel Marx, consacré aux Nouvelles Aliénations.
6 Ibid., pp. 116-117.7 Ibid., pp. 235-236.
8 Ibid., p. 163.9 Ibid., p. 206.10 Ibid., pp. 197-198.
11 K. Marx, "Economie et philosophie" Manuscrits parisiens, Philosophie, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1994, p. 181.
12 H. Marcuse, L'homme unidimensionnel, Paris, Minuit, 1968, p. 34.
13 C. Palahniuk, Fight Club, op. cit., pp. 59-60.14 J. Baudrillard, La société de consommation, Paris, SGPP, 1970, p. 82.15 C. Palahniuk, Fight Club, op. cit., pp. 214-215.16 On signalera ainsi le chef-d’œuvre de Tristan Egolf, Le seigneur des porcheries, qui dépeint sans fard la pauvreté du travailleur des petites villes white trash américaines.
17 J. Baudrillard, La société de consommation, op. cit., p. 83.