Mort d’un métier, mort d’un monde
Entretien avec Jean-Louis Thévenin, ouvrier du Livre

Est-ce que vous pouvez nous dire quand vous êtes entré dans les métiers du Livre ?


En octobre 1969, j’avais seize ans, je suis entré comme apprenti photograveur dans une boîte de photogravure du labeur. C’était une petite entreprise d’environ quatre-vingts personnes et qui, faute d’investissement, fonctionnait avec des technologies anciennes, assez traditionnelles. J’ai commencé à faire un circulus, c’est-à-dire à circuler, à observer l’ensemble des tâches de l’entreprise pendant six mois, je suis passé par tous les services du procédé typo. Ensuite, j’ai été convoqué à un entretien, qu’avais-je envie d’apprendre? J’ai répondu que je voulais devenir photographe, c’est une spécialité en photogravure. J’ai reçu une formation en alternance pour ce métier: une journée à l’école Estienne (I.N.I.A.G.1), quatre dans l’entreprise. Au bout de trois ans, le C.A.P. marquait le passage de l’apprenti à l’ouvrier.

A seize ans, comment est-on accueilli par les ouvriers du Livre? Existe-t-il une forme de bizutage ?


Oui, il est présent, c’était plutôt sympa. Ce qui m’a le plus frappé, c’est qu’on entre dans un monde d’adultes, les plus jeunes ouvriers avaient trente ans. C’est une césure importante, j’étais un adolescent. C’est la découverte de toute une culture, d’un monde d’hommes utilisant un langage cru, collant des photos de femmes nues dans les vestiaires. J’étais choqué, mal à l’aise, mais il n’y avait jamais d’humiliations. C’était un bizutage amical, par exemple, j’ai dû aller chercher la pompe à gonfler les rouleaux, j’ai fait tout le tour de l’atelier, je suis allé jusqu’au bureau du directeur! Il a fini par me dire que c’était une bêtise. Au début également, je vouvoyais tout le monde, or le tutoiement est de règle dans le métier entre les ouvriers. Comme j’avais du mal à m’y mettre, un copain, Jean, m’a menacé: A chaque fois que tu me vouvoieras, tu auras un coup de pied au cul. C’est ce qui est arrivé, en très bonne camaraderie. J’étais très chahuteur et dans les ateliers, avec les machines et les produits chimiques, c’était dangereux. Jean m’a dit: Si tu veux te dépenser, viens avec moi au judo, c’est comme cela que j’ai commencé le judo.
Certains jeunes sortant de l’école Estienne étaient un peu méprisants, du coup, pour eux, le bizutage pouvait être plus dur. Je me souviens d’un mec qui a dû piler des bouchons de liège dans un bain d’ammoniac, il chialait. On avait demandé à un autre de trouver la boîte des points de similis, là, c’était un bizutage gentil. Ce qui m’a marqué au fond, c’est la rupture entre mon monde marqué par les valeurs du catholicisme et ce monde d’hommes adultes.

A seize ans, on se dit qu’on va rester toute sa vie professionnelle dans ce monde ?


R. Je suis originaire d’un milieu humble, d’une famille de clicheurs et quand j’ai dit à l’école que je voulais être photograveur, le professeur au collège méconnaissait ce métier, moi aussi d’ailleurs, mais on avait toujours dit dans la famille que je deviendrais photograveur. L’apprentissage dans une entreprise sérieuse est une très bonne formation pour les métiers qui nécessitent un tour de main, un savoir-faire, une expérimentation importante. Toutefois, il y a une condition, il faut que l’apprenti travaille réellement et ne soit pas utilisé comme une main-d’oeuvre bon marché pour effectuer des tâches non qualifiées. A l’époque, dans le métier, c’était marginal car tous les ouvriers étaient passés par l’apprentissage. Dans ce milieu, il y a une conscience aiguë de l’importance d’une bonne qualification pour défendre son emploi et son statut. Personnellement, j’ai eu la chance de tomber dans une entreprise structurée syndicalement, il y avait un syndicat fort et l’ouvrier qui s’était chargé de moi était le délégué syndical. Claude avait de nombreuses responsabilités syndicales et politiques, au PC, il était également membre de la commission des CAP, il représentait la partie syndicale et siégeait avec les enseignants et les patrons. Quand j’ai passé le CAP, je faisais déjà le travail d’un ouvrier depuis longtemps. J’étais très bien formé professionnellement.
J’ai également eu une formation syndicale, essentiellement à la CGT, là où j’étais apprenti, seule la CGT existait. Mon apprentissage a donc été sous la double protection de Claude et de Jean. L’un m’apprenait le métier et m’initiait au militantisme et l’autre me formait au judo avec la même rigueur.
En effet, être imprimeur, c’est aussi être militant. La syndicalisation à la CGT est une tradition dans le métier. Nous étions formés au militantisme au cours de notre apprentissage, indissociablement. Il faut reprendre ici l’histoire, je pense au livre coordonné par Madeleine Rebérioux Les ouvriers du livre et leur fédération. Un centenaire 1881-1981, c’est en 1947, je crois, que par vote l’ensemble des syndiqués du Livre a choisi de rester à la CGT et la grande majorité des opposants a préféré rester que de se diviser.
Au coeur de cette culture ouvrière forte, existe une conscience chez les ouvriers du Livre d’être unis, d’appartenir à une communauté dont l’intérêt inclut et transcende l’intérêt particulier de chaque catégorie, nous avons toujours eu cette conviction chevillée au corps: l’unité fait notre force, ne pas se diviser devant le patron!

S’agissait-il de corporatisme ou d’une conscience de classe ?


Il existe une conscience de classe au sens où l’on devait s’unir face au patron.

Peut-on parler d’une conscience plus vaste, celle d’appartenir au milieu ouvrier ?


Il y a surtout la conscience d’être imprimeur. Une conscience très corporatiste. Nos métiers étaient très qualifiés à être typographe, photograveur, correcteur, rotativiste, ce n’était pas rien. Nos produits, livre ou journal, étaient aussi des raisons de se sentir valorisés. Traditionnellement la force syndicale reposait sur deux éléments indissociables àl’unité et la qualification professionnelle. J’ai pu constater dans ma vie professionnelle que la conscience de l’unité syndicale était très vive dans les équipes, même chez les copains qui étaient plutôt de droite. Chacun savait que nous défendions mieux le statut par l’unité. Lorsqu’avec la mécanisation, déjà dans l’entre-deux-guerres, certains métiers ont eu un certain nombre de tâches moins qualifiées, la qualification devenant plus collective, l’unité permettait toujours de bloquer la production et d’être revendicatif. Il n’est pas certain que, dans sa tête, l’imprimeur se considère comme l’ouvrier lambda.

Une sorte d’aristocratie ouvrière ?


Oui, il y avait plutôt une conscience un peu aristocratique avec une grande fierté de ce que nous étions, de ce que nous fabriquions et de notre histoire! Nous avions une pleine conscience d’être de vrais professionnels, j’insiste, nous étions qualifiés; par exemple, dans la décennie soixante, si nous quittions une entreprise, on trouvait une place dès le lendemain. On se sent fort avec un métier: on se fait respecter, on peut se faire payer.

C’est pour cette raison que ces gens irremplaçables ont obtenu des avantages ?


Le produit, le livre ou le journal, est politiquement important. La presse, elle doit sortir tous les jours, c’est une vraie nécessité. Si une machine tombe en panne, les ouvriers travaillent la nuit pour la réparer et sortir le quotidien. Si on reprend l’histoire, on sait que les professionnels du Livre sont perçus comme des travailleurs intellectuels. Les trois grandes caractéristiques des métiers du Livre, c’est la spécificité du produit, la nécessaire qualification et la culture marquée par la forte solidarité, l’unité.
A la Libération, l’essentiel de l’info passe encore par la presse écrite, la CGT est le seul syndicat présent dans les imprimeries, la remise en route de la presse donne à cette époque une force considérable aux ouvriers du Livre qui sauront en tirer profit. C’est à cette période que le syndicat obtient la reconnaissance du statut qui, dans ses grandes lignes, a régi ma carrière. Selon moi, il y a deux choses essentielles à comprendre: 1) ce qui a été concédé par les pouvoirs publics et patronaux à la CGT, était un mal nécessaire qu’ils n’ont jamais digéré. 2) Ces acquis reposaient sur une réalité objective conjoncturelle: le produit était primordial, le métier était indispensable, l’unité des ouvriers du Livre était incontournable. Or, ce que l’on constate dès les décennies cinquante et soixante, c’est une baisse constante de l’importance du support papier dans la diffusion de l’information au profit de nouveaux médias, ce qui entraîne irrémédiablement un déplacement de la manne publicitaire vers ces nouveaux secteurs.

Pouvez-vous revenir sur ces rapports étroits entre travail et syndicalisme ?


Les anciens nous ont transmis deux choses: Premièrement vous devez être de bons ouvriers, deuxièmement, il faut se battre syndicalement. J’ai été éduqué là-dedans. Les questions de la qualification professionnelle, du tarif, comme celle du label syndical, etc., sont des constantes chez les imprimeurs que l’on retrouve déjà sous l’Ancien Régime bien avant le syndicalisme.
Dans la presse, il faut souligner l’importance du paritarisme, la CGT est reconnue comme partenaire unique. Nous en avons tiré des avantages: le monopole d’embauche par exemple, c’est l’organisation syndicale qui propose les ouvriers au patron qui ne refuse jamais, ce sont les délégués qui gèrent les effectifs (services, congés, etc.), les formations professionnelles, les mutations d’entreprise, les nominations de chefs et de cadres. Toutes les caisses de protections sociales sont gérées paritairement. L’organisation syndicale s’occupe de tout ce qui concerne directement les ouvriers, mais aussi de la production, de la modernisation, elle a un pouvoir considérable!

Et la tradition anarcho-syndicaliste ?


Il y a deux tendances lourdes dans le Livre: l’anarcho-syndicalisme et la franc-maçonnerie. Les communistes prendront plus de place dans les structures du livre dans l’après-guerre.
Par exemple on retrouve dans le conflit du Parisien Libéré2 des traces évidentes de l’anarcho-syndicalisme. Mais ce conflit, qui a duré vingt-huit mois, de mars 1975 à août 1977, et qui m’a beaucoup marqué, j’avais vingt-deux ans, restera, pour moi, avant tout, la résistance de toute une profession à la volonté du pouvoir et du patronat de nous liquider. Bien sûr, il y a Amaury, mais il y a aussi le rapport Lecat qui dit au début de la décennie soixante-dix. La France n’a pas de vocation graphique. C’est le temps du redéploiement européen et notre industrie est sciemment bradée par les décideurs. Amaury déclenche cette affaire, il veut se séparer d’une partie de son personnel, il se heurte à un non catégorique, au refus des camarades d’accepter les évolutions techniques pensées par eux comme armes du capital.

Peut-on parler de conservatisme ?


D’une certaine façon, oui! Les camarades étaient conservateurs face aux nouvelles techniques qui risquaient de conduire à des licenciements massifs et sauvages, à la remise en question du statut dans son ensemble. J’ai relu, lorsque je m’occupais de formation syndicale à la Fédé du Livre, tous les comptes rendus de congrès depuis le début des années soixante. J’ai été marqué par le refus catégorique et ultra-majoritaire de toutes remises en question, de toutes négociations sur le statut, sur les modernisations, etc. Ceux qui montaient à la tribune pour exprimer la réalité des évolutions en cours étaient ultra-minoritaires et très isolés, quasiment des traîtres à la classe ouvrière!
Mais, prétendre que l’origine du conflit serait le refus de l’évolution de la part des ouvriers et du syndicat reviendrait, pour moi, à ne pas comprendre les ouvriers ou à ne pas vouloir les comprendre. Car s’ils sont contre l’évolution ou conservateurs c’est qu’ils savent quasiment d’instinct que c’est pour le profit du patron. Les intérêts antagonistes ne sont pas une invention de Marx.
Depuis les Canuts, chaque ouvrier sait en son tréfonds que la modernisation est de tout temps synonyme de moins d’emplois et moins de salaires, de remise en question du statut, de déséquilibre du rapport de forces au profit du propriétaire des moyens de production. Cette conscience est ancrée au plus profond de chacun, même des moins politisés, même de ceux qui essaient de tirer leur épingle du jeu, individuellement. Personnellement, je comprends que cela puisse aller jusqu’à la mauvaise foi, jusqu’au déni de réalité.
Pour revenir au conflit du Parisien libéré, il faut le resituer dans le contexte politique en France. Période post 68, montée de la Gauche, le conflit du Parisien libéré n’aurait pas existé sans ce climat de l’Union de la Gauche. Une seule solution, le programme commun, c’est ce que nous scandions dans les manifs. Le rapport de force avait-il vraiment évolué en faveur du patronat? C’est ce qu’a pensé Lucien Amaury. Nos camarades anglais n’ont pas pu faire la même chose. Sous Margaret Thatcher dix ans plus tard, les ouvriers du Livre ont été virés manu militari! Il faut insister sur la solidarité, nous avons versé 10% de nos salaires en soutien aux grévistes. J’étais collecteur de mon équipe, à la fin, cela devenait dur.
On a assisté à des actions anarcho-syndicalistes: on prenait des camions et on jetait dans les rues le Parisien libéré, il y a eu le tour de France en même temps que les cyclistes, l’occupation du paquebot France, etc., (belle action à souligner). Il fallait que ça cesse, il y avait trop de violence, un camarade typographe, le camarade Boivin est devenu aveugle.
Nos copains étaient des spécialistes, nous avions, nous aussi nos cow-boys, certains étaient aussi abrutis que ceux d’en face! Mais Maurice Lourdez tenait ses troupes, on avait confiance en lui et il était reconnu comme chef. Plus tard, dans un autre conflit à Massy, ça se battait dur, avec des billes en ferraille, des bombes lacrymogènes, c’était hyper violent! La discipline de fer, chez les camarades, ça m’a marqué, cela a été une force. En fait, j’ai été séduit par les staliniens, dans le sens d’un communisme très discipliné et qui obéit au chef comme dans une armée. C’est vrai, à un moment donné, les staliniens m’ont fasciné.
Le conflit du Parisien libéré nous aura permis de tenir trente ans de plus, en cela ça a été une grande victoire, ce n’est pas rien trente ans à l’échelle d’une vie de travailleur! Cela m’aura permis de vivre mon temps. Pour ma petite histoire, j’ai adhéré à la CGT en 1971, je suis entré à l’ACO (Association catholique ouvrière) et au PC en 1977. Le conflit du Parisien libéré, cela a été un tournant en ce sens que l’organisation syndicale a été contrainte d’accepter les modernisations et les employeurs, de leur côté, ont été contraints de mener ces modernisations contractuellement avec l’organisation syndicale. Il y a eu de nombreux plans sociaux, très bien négociés. Il n’y a pas eu un seul chômeur direct grâce au syndicat. Les personnels restants ont suivi de nombreuses formations dans des écoles créées, dirigées et gérées par l’organisation syndicale. Ici, je voudrais citer René Lepeu et Roger Dédame qui ont fait énormément pour notre profession.

Quels étaient les enjeux du conflit ?


Le véritable enjeu du conflit, c’était le statut et le monopole d’embauche CGT. La modernisation, avec le passage à l’offset, les nouvelles techniques, l’évolution des métiers, ont été un prétexte conjoncturel. L’évolution des technologies ne remettait pas nécessaire-ment en question le statut. Le rapport de force a pu jouer, pour un temps, en notre faveur. Le conflit du PL, en définitive, représente un tournant, une période charnière. Et malheureusement le déclin des métiers a abouti à la dénonciation du statut et du monopole d’embauche.

Parlez-nous de l’évolution des métiers.


Si je prends mon exemple, j’étais photograveur, photographe couleur et je faisais des films dans les procédés d’impression typographique et offset, le développement à la main, c’était un vrai métier jusque dans les années soixante-dix! Puis, j’ai suivi une formation de scannériste, je travaillais sur une énorme machine qui coûtait plus d’un million de francs lourds. Les premiers scanners, c’est comme les premiers ordinateurs, d’énormes machines compliquées. Ce n’était pas rien d’être scannériste et c’était très bien payé. Aujourd’hui n’importe qui fait de la photo numérique et travaille ses photos sur ordinateur, un scanner coûte 100/150 euros dans n’importe quelle grande surface. Je n’ai plus de métier, n’importe qui peut prendre ma place dans la production après une quinzaine de jours de formation spécifique à la fonction dans l’entreprise. Seulement, une fonction n’est absolument pas un métier!
Autre exemple, les linotypistes, ils tapaient à une vitesse folle, avec dextérité, sans fautes! C’était de supers professionnels, ils gagnaient de l’argent. Ils sont supplantés maintenant par des employés qui tapent au kilomètre du texte de plus en plus corrigé automatiquement et les fautes, à présent, les entrepreneurs s’en foutent, ce qui compte c’est de supprimer la main-d’oeuvre qualifiée et syndiquée au profit d’une main-d’oeuvre malléable, flexible, bon marché! J’arrête là les exemples, mais tous nos métiers disparaissent. Dès la décennie soixante-dix, on sentait que c’était la fin de la galaxie Gutenberg.
Mais, dans ces années, on espérait encore pouvoir se redéployer sur les nouvelles technologies. Majoritairement, il faudra attendre la pénétration massive de la micro-informatique dans tous les secteurs pour que nous sentions majoritairement que la fin était annoncée. Mais avec la contradiction du déni!

C’était un métier d’hommes ?


Chez les typographes, je parle au début du vingtième siècle, c’était interdit d’avoir une typote, une femme ne pouvait pas entrer dans ce métier, par décision votée en congrès. C’étaient des métiers difficiles où on travaillait la nuit et 364 jours par an (il n’y a pas de publications le 1er mai), difficile d’avoir une vie de famille! A côté de ce monde d’hommes, il y avait des ateliers de brocheuses. Là où j’étais apprenti, à l’étage au-dessous, c’était des brocheuses, elles aussi avaient de la gouaille, les paroles et les gestes crus. Quand il fallait rentrer dans un atelier de trente brocheuses pour un ado, on en sortait tout rouge. Ces gens-là, j’ai appris à les connaître, à les respecter. Au début, ça me choquait, mais j’aime connaître les gens au fond d’eux-mêmes.
Les hommes avaient fréquemment une double vie, dans cette culture ouvrière, c’était banal. Il existait aussi une véritable ambiance d’atelier, par exemple à France soir, le bar était ouvert toute la nuit. Les prostituées de la rue Saint-Denis y venaient boire un coup. Puis, entre deux heures et six heures du matin, on allait aux Halles, au Pied de cochon à cette époque, on pouvait boire un blanc et manger des huîtres au bar. Toutes les occasions étaient bonnes pour faire la fête et passer la nuit. On avait de l’argent, on gagnait bien notre vie, on vivait bien.

Quand on travaille la nuit, on parle de quoi ?


C’est jamais intello, on parle de sa maison, des restaurants, du boulot, de politique, on raconte des conneries... Quand on est entre nous, on se marre, mais les gens se tiennent bien. On chantait, pour sacrifier à une vieille coutume de la corporation des typos, les fameux "A la!" en l’honneur d’un confrère. Le "A la!" est une tradition forte, tout était prétexte à boire un coup ensemble, en permanence, tous les jours. Trinquer, c’est souder la communauté. Quand je travaillais dans une entreprise de labeur-presse (confection de magazines) il existait une compétition entre les éditeurs pour le plus bel "A la !" de fin d’année, ou pour un numéro spécial. On bouclait le vendredi, c’était la fête ("A la!" plus modeste). Même le patron et les directeurs participaient, à cette époque, c’étaient encore des imprimeurs, des professionnels, pas seulement des financiers. Tout ça, c’est fini: l’importance du produit, le livre ou le journal, n’est plus primordiale dans la diffusion de la culture ou de l’information d’aujourd’hui. La radio, la télé, internet l’ont supplanté. En devenant subalterne, il perd sa spécificité, il devient un produit comme un autre. La solidarité, elle aussi, c’est fini. Pour ceux qui doivent encore bosser aujourd’hui, c’est la déprime!

Vous avez eu la tentation d’intégrer la bureaucratie syndicale, puis de faire des études ?


Cela ne se pose pas ainsi. Dès l’apprentissage, la prise de conscience se fait petit à petit, par le débat, mais aussi à partir de la réalité objective de l’arbitraire des petits chefs, des injustices. Les copains syndiqués me sont apparus comme les seuls dignes de respect, ils étaient solidaires des plus faibles. Par ailleurs, il y a une vraie volonté de la CGT et de notre Fédé en particulier pour favoriser la formation des militants, mais tous ne répondent pas à cet appel, ce serait trop beau. Mon exemple veut que je sois tombé, dès l’apprentissage, sur des militants qui m’ont incité à lire. Les potes disaient: Môme, tu dois lire ça. Ce rapport à la culture, c’est très ancien, dès le XIXe les typos donnaient des cours d’alphabétisation aux militants dans les unions locales. Il fallait lire, réfléchir. Ensuite, j’ai fait les écoles syndicales. Puis, un camarade, qui faisait partie de la commission de formation syndicale du SGL (Syndicat Général du Livre) m’a entraîné avec lui. De là, j’ai fait partie des commissions de formation sur l’UL, puis la Fédé et l’UD.
Bien sûr, on se forme d’abord, dans la lutte, en prenant des responsabilités. On commence par être délégué, puis on fait le lien avec le syndicat et l’UL, etc. Quand on est jeune et qu’on en veut, dans la vie militante, on se retrouve vite avec pas mal de responsabilités. J’ai progressé dans les responsabilités militantes et dans les formations théoriques - syndicales et politiques (jusqu’à l’Ecole Centrale du parti, un mois à Choisy-le-Roi), dans ce même temps. Mais cela n’avait rien à voir pour moi avec une quelconque volonté de faire carrière dans les structures comme la question le sous-entend. Dans la décennie soixante-dix, on se battait vraiment, et on n’était pas les seuls. On y croyait au changement!
Début des années quatre-vingt, bien des choses changent, mais pas comme on le souhaitait. La gauche au pouvoir qui désespère! La lutte à l’entreprise qui débouche sur un dépôt de bilan et la décision du syndicat au sens de la structure et non des syndiqués, de créer une coopérative ouvrière. La fédé du livre qui met sur pied des stages pour les élus de province, principalement pour aider les membres des C.E. (comités d’entreprises). C’est ainsi que je ferai de nombreux stages en province accompagné d’un expert-comptable. Tout cela m’amènera à m’intéresser de plus en plus aux questions économiques. Je pousse la porte de Paris VIII en 1985, jusqu’à la licence. C’était, pour moi, un acte militant àmieux me former pour mieux lutter. Je veux dire ici que sans l’appui de mon épouse, je n’aurais jamais franchi ce pas.
Je ne me reconnais pas dans l’homme de la bureaucratie. Si je l’avais souhaité, j’aurai fini permanent. Je ne suis pas un homme d’appareil, je suis pour un réel changement. Je ne veux pas une place au chaud pour moi, mais une autre société!
Mon côté catho a un impact sur ma motivation à l’étude. Être catho et militer à la CGT et au PC cela ne va pas de soi. Il y a des contradictions réelles. Cela m’a obligé à de multiples débats autant avec des cathos qu’avec des communistes et surtout à de nombreux débats intérieurs. Ce questionnement incessant et l’appel à l’engagement, à la responsabilité et au discernement du chrétien ont souvent été source de tourments, mais avec le temps, je me rends compte que cela m’a aidé à progresser.
Je suis passé de l’économie à la philo avec toujours la même militance chevillée au corps.
J’ai étudié beaucoup pour être un bon militant et cela n’a servi qu’à me couper de mes camarades.

Faire des voyages avec les responsables syndicaux, c’est aussi toucher de super enveloppes ?


La question de l’argent est problématique dans nos organisations comme dans toutes les autres, me semble-t-il. De même que la question du pouvoir. Ce qui est choquant pour moi, c’est justement que nous soyons comme les autres. Quand j’étais jeune, je croyais vraiment que nous étions différents. Mon expérience m’a convaincu du contraire. Le carriérisme existe lui aussi. Militer peut être le moyen d’échapper à la production, au travail de nuit, des week-ends, etc. Dans certains secteurs, il y a des avantages à être élu. Il y a trop de non-dit. Peu à peu, on entre dans un système pervers sans s’en rendre vraiment compte. C’est vrai que dans les structures du syndicalisme professionnel, il y a des gens qui vivent bien. Dans l’inter-pro, c’est différent : le revenu d’un secrétaire d’UL n’a rien de comparable avec celui d’un secrétaire du Livre parisien.
Si je pars à l’étranger et que je bénéficie d’un certain standing (taxi, avion, hôtel plus que confortable, etc.) cela peut se comprendre. On n’est pas obligé de dormir dans un hôtel pouilleux parce qu’on est militant. Mais, par exemple, pourrait-on dire aux travailleurs, aux syndiqués, que certains, sous prétexte de contrôler le patrimoine des appartements d’un C.E. ou de visiter une exposition de technologies à l’étranger, se payent du bon temps, tous frais payés avec de bonnes soirées à la clé? Je reste volontairement sur ce que chacun peut savoir, car malheureusement, il peut y avoir plus grave. C’est le non-dit, le manque de transparence, les bobards racontés aux syndiqués de base qui me choquent.
Que penser du pouvoir? Par exemple, le pouvoir d’embaucher. Vouloir conquérir ce droit sur le patronat, n’est-ce pas pour nier l’arbitraire des petits chefs? Que penser quand c’est le même arbitraire qui n’a fait que changer de mains? Ce n’est plus le patron qui décide, c’est le secrétaire syndical. Ce n’est plus le petit chef qui fait son rapport, c’est le délégué syndical. Que penser quand on constate qu’il y a les mêmes travers chez certains syndicalistes que chez certains patrons? Mais, je n’entrerai pas dans le tous pourris, ce serait faux!
J’ai eu suffisamment de responsabilités et nous avions suffisamment de pouvoir en tant que responsables syndicaux pour voir des choses qui m’ont profondément meurtri. Le militant reste un homme et j’ai appris combien la formation morale initiale est importante. J’ai eu des divergences profondes avec certains camarades qui tiennent à ma foi, je crois. Je n’ai plus de responsabilités depuis longtemps.

Et du côté du patronat ? En décembre 2003, Yves de Chaisemartin déclare rendez-nous les clés de l’entreprise.


C’est clair, ça veut dire que le paritarisme, c’est fini. Maintenant, ce sont les patrons seuls qui décident. On retourne au patronat du XIXe siècle, les gars ont pris un sacré coup derrière la tête! La solidarité si importante dans les métiers du livre est brisée. Qu’on reprenne l’histoire, au XIXe les ouvriers créent des mutuelles, des coopératives. On avait une forte conscience, on savait qu’on avait absolument besoin les uns des autres. Certains copains basculent aujourd’hui dans l’individualisme. Les patrons convoquent individuellement les ouvriers, ça on ne connaissait pas!
L’accord professionnel portant sur la mise en place d’un Régime Exceptionnel de Cessation d’Activité en Presse Parisienne, le RECAPP, a été signé le 7 novembre 2005. Dans mon entreprise, nous ne l’avons su officiellement que début décembre 2005. Jusqu’au bout les défenseurs de la classe ouvrière, cette catégorie d’individus qui s’est emparée de la représentation salariale à son propre profit, se sont évertués à mentir et à calomnier.
La victoire est totale pour le patronat: le monopole d’embauche de la CGT n’existe plus. Ils ont repris en main le contrôle du recrutement. Les qualifications nouvelles seront mises en place pour des besoins de l’entreprise à court terme. Il s’agira bien davantage de formations maisons que de vraies formations. C’est la fin des métiers. Une fonction n’a jamais été une base d’appui pour se battre. C’est le règne de la mobilité, de la flexibilité Les salaires ne reposent plus sur des accords, mais sur le prix du marché. Actuellement un bac + 5 ne vaut guère plus que 1500 à 2000 euros par mois et encore, il ne devra pas compter ses heures et être poli avec le chefaillon de service.
Syndicalement, pour moi, depuis dix à quinze ans, c’est la faillite complète, le règne des petits potentats, de la nomenklatura, du népotisme. Toutes les bassesses des petits féodaux prêts à tout pour garantir leurs privilèges. Je me demande qui d’eux ou des patrons méprisent le plus les personnels à la base. Mensonges et pressions en tout genre sont leurs outils quotidiens.
Nous avions un bel outil syndical. Non seulement nous ne transmettrons rien, mais les gens garderont un goût amer d’un syndicalisme omnipotent. C’est cela qui me fait le plus mal, car l’accord négocié est très satisfaisant.
La barre a été mise à cinquante ans, car la pyramide d’âge était élevée (quasiment pas d’embauche depuis le conflit du Parisien libéré). Cela équivalait à la quasi-disparition des ouvriers du Livre des salles de rédaction. Il reste pourtant quelques copains. C’est pour eux que c’est le plus dur. Ils ont dû accepter une démission et une réembauche à un nouveau statut secrétaire de rédaction.
Je travaillais à la préparation du journal Paris-Turf qui faisait partie du groupe Hersant, puis fut racheté par le groupe Dassault, et cédé à des fonds de pensions anglais. Dès l’attaque de Chaisemartin, en novembre 2003, je savais qu’on arrivait au terme d’un processus, que nous ne pourrions guère aller plus loin. Les conditions objectives qui ont fait notre force n’existent plus. J’en avais assez, si je devais résumer ce qui se vivait dans mon secteur d’activité et dans mon entreprise, d’une seule expression, je dirais, la mort!
La mort de la Galaxie Gutenberg, la mort d’une culture ouvrière, mais cela dépasse le simple exemple du Livre. C’est la même expérience, je pense, pour les mineurs, les sidérurgistes, etc.
Pourtant, la vie continue, l’exploitation s’est considérablement accélérée. Mais, j’ai le sentiment que tout est à reconstruire, d’un point de vue militant. C’est comme si notre savoir-faire militant n’était plus opérant sur la réalité d’aujourd’hui. La question essentielle me semble être aujourd’hui: Que faire? (retour à 1905, au questionnement de Lénine)

(Propos recueillis par Martine Lefeuvre-Déotte et Alain Brossat le 3 juin 2006)
1 Institut National des Industries des Arts Graphiques.
2 C’est en mars 1975 qu’Emilien Amaury entame sa lutte contre les 650 ouvriers du Parisien libéré. Il ferme son imprimerie de la rue d’Enghien et supprime ses éditions régionales et son édition grand format, c’est-à-dire licencie en fait une grande partie de ses ouvriers sans avoir saisi, comme la loi l’y oblige, l’inspection du travail in Les ouvriers du Livre et leur fédération. Un centenaire 1881-1991, coordination Madeleine Rebérioux, Temps actuels, 1981, p. 216.
3 Un exemple in op. cité, p. 43: A la à la à la à la santé du confrère, qui nous régale aujourd’hui. Ce n’est pas de l’eau de la rivière, encore moins celle du puits. À la à la à la santé du confrère, qui nous régale aujourd’hui.